vendredi 26 juin 2015

L’homophobie, une des formes du racisme

Par Lilian THURAM footballeur, a créé la Fondation Education contre le racisme
Libération 25 juin 2015

 
TRIBUNE

Dans le sport, la norme est hétérosexuelle. A la veille de la Gay Pride, il s’agit de déconstruire les préjugés.

Longtemps, j’ai cru qu’il n’y avait que des homosexuels blancs. Je suis né en Guadeloupe, dans une culture que l’on peut aisément qualifier de «macho», où tous les hommes seraient hétérosexuels. Je sais maintenant que cela n’est pas vrai. Les actions que je mène avec ma fondation découlent de cette expérience, et nous ne cherchons qu’une chose : éduquer contre le racisme. Or, pour moi, l’homophobie est une des multiples formes du racisme. Chaque discrimination a ses spécificités, certes, mais toutes suivent le même mécanisme : l’infériorisation de l’autre. Je vais discriminer l’autre sous n’importe quel prétexte, parce qu’il est noir, blanc, musulman, chinois, petit, gros, parce qu’elle est une femme, parce qu’il est homosexuel.

En ce sens, le travail mené par Anthony Mette, auteur de Les homos sortent du vestiaire ! (éd. Des ailes sur un tracteur), illustre le mécanisme de construction de l’homophobie. En tant qu’ancien sportif professionnel, je suis attentif à cette question, si présente dans le milieu sportif. Une grande partie de mon travail actuel est axée sur la lutte contre le racisme ; mais, lorsque nous intervenons dans des classes, ou auprès de jeunes sportifs, le thème de l’homosexualité apparaît rapidement. Ceci est marquant chez les jeunes et les hommes. Presque toujours, le rejet des homosexuels est argumenté à partir de croyances religieuses : beaucoup de jeunes nous expliquent que l’homosexualité est «interdite» par leur religion. Mais peu importe, je leur propose de penser en dehors des religions, et par eux-mêmes.
L’intérêt du travail d’Anthony Mette est de traiter de l’homophobie dans le sport, sous l’angle de la dynamique de groupe. Il explique que ce n’est pas le fait de faire du sport qui vous rend homophobe ; mais plutôt le fait de se retrouver en groupes de même sexe. Dans le sport, la norme reste hétérosexuelle. Les sportifs cherchent à renforcer cela et défendent une certaine vision de la masculinité. Je ne pense pas que les sportifs soient homophobes, mais ils se montrent hostiles aux homosexuels pour s’intégrer au groupe. C’est à partir de ce constat qu’il faut agir.

«On ne naît pas raciste on le devient». C’est la pierre angulaire de la fondation Education contre le racisme. Le racisme est avant tout une construction politique. L’histoire et l’environnement dans lesquels nous évoluons nous conditionnent à nous voir comme des Noirs, des Blancs, des hétérosexuels, des Maghrébins, des Asiatiques. Ensuite, il devient facile de déconsidérer l’autre parce que, justement, il est «différent». Il est essentiel de remettre au centre du débat la notion d’égalité. Dans les classes, je demande toujours aux jeunes s’il est juste qu’un être humain ait moins de droits qu’un autre. Très vite, ils répondent unanimement non. Ils ont assimilé le principe d’égalité des droits. Pourtant, si vous leur demandez si une femme lesbienne a les mêmes droits qu’une femme hétérosexuelle, ils deviennent plus hésitants. Alors, il faut déconstruire leurs préjugés, démontrer et insister sur les règles d’égalité devant la loi. Il faut éduquer à l’égalité et au respect de l’humain, ce par quoi nous sommes tous égaux.

De même, il me paraît fondamental d’éduquer les éducateurs. Les formations des entraîneurs-éducateurs sont axées sur la partie entraînement. Peu de place est laissée aux principes fondamentaux de l’éducation. On connaît les changements actuels et les difficultés que rencontre la société sur le vivre ensemble. Le sport n’est pas épargné. Au contraire. Alors, comment s’assurer que les entraîneurs ne tiennent pas de discours homophobes sans en avoir conscience ? Comment gèrent-ils la diversité dans leurs groupes ? Comment réagissent-ils devant des actes et des propos racistes ? S’y sentent-ils préparés ? Il faudrait qu’une formation sur ce thème soit inscrite dans leur cursus. Leur rôle est fondamental.

J’ai consacré plus de quinze années de ma vie au football professionnel. Je connais l’importance de la victoire, de la compétition. Néanmoins, les valeurs du foot restent le dépassement de soi et le plaisir partagé. Sur les terrains, beaucoup d’entraîneurs de jeunes privilégient la victoire au détriment du progrès. A mon sens, c’est une erreur. Le sport m’a permis d’apprendre sur moi, de dépasser mes limites, d’être confronté à moi-même et d’avancer avec les autres. Car dans un sport collectif, on est obligé de travailler ensemble pour un objectif commun. Il faut se respecter les uns les autres pour avancer ensemble. Le sport peut être l’un des moyens les plus efficaces pour lutter contre les discriminations, l’homophobie et le racisme, et pour apprendre l’égalité et le respect de l’autre.


"À la fin, l’amour devrait toujours gagner."

ÉDITO

Les Américains, dont la Cour suprême vient de légaliser le mariage gay, ont notamment célébré la nouvelle en parant la Maison Blanche des couleurs de l'arc-en-ciel. La France, elle, n'a pas fêté l'égalité des droits en 2013.

Et soudain, la Maison Blanche se pare du drapeau arc-en-ciel. Rouge, orange, jaune, vert, bleu, violet : l’illumination, vendredi soir, de la façade néoclassique de l’édifice washingtonien fut aussi brève que pleine de symboles. Juste après l’annonce de la décision, historique, de la Cour suprême américaine de légaliser le mariage homosexuel, les avatars Twitter et Facebook de la White House arboraient, eux aussi, le rainbow flag. ‪#‎Lovewins‬ : «l’amour est vainqueur». Barack Obama, premier président américain en exercice à se déclarer en faveur du mariage gay, tient à montrer qu’il soutient corps et âme cette décision, qui représente, selon ses propres termes, «une victoire pour l’Amérique». «Lorsque tous les Américains sont traités de manière égale, nous sommes tous plus libres.»

A la fin, l’amour gagne. Peu importe que le président américain n’ait pas toujours soutenu le mariage entre personnes de même sexe avec autant d’enthousiasme. Peu importe, aussi, qu’il ait déclaré, en 2008, cette phrase que n’aurait pas reniée Christine Boutin : «Je crois que le mariage, c’est entre un homme et une femme. Pour moi, en tant que chrétien, il s’agit d’une union sacrée.» Peu importe que son point de vue ait évolué en fonction de l’adhésion de l’opinion publique à la question – d’après un récent sondage Gallup, 60% des Américains sont désormais en faveur du mariage homosexuel, alors qu’ils n’étaient que 40% en 2008. Peu importe car, ce qui compte, c’est la fête de mariage ; et elle fut belle.

Et en France ? La comparaison est douloureuse. L’opinion y est tout aussi favorable, pourtant : les Français se prononcent désormais à 67% en faveur du mariage pour tous, soit 9 points de plus qu’en avril 2013, malgré la forte mobilisation des «antis». Comme Obama, Hollande n’était pas un fervent partisan du mariage gay. Plus indifférent qu’opposant, il n’a pas su trouver les mots pour transformer la victoire législative en victoire politique et opération de com, oscillant entre cafouillages et concessions aux «antis».

Il n’y a pas eu, en 2013, d’Elysée, de Palais-Bourbon ou d’Arc de triomphe arc-en-ciélisé. Et quand trois mois après l’adoption définitive de la loi, Paris fête le 14 Juillet en habillant la tour Eiffel des couleurs de l’arc-en-ciel, la mairie de Paris préfère couper court à toute interprétation : il ne s’agit que d’un hommage à l’Afrique du Sud, nation de Nelson Mandela. On célébrait pourtant la devise de la république, «Liberté, Egalité, Fraternité» (quand le thème de 2012 était le disco). Pourquoi autant de fraîcheur ? Pourquoi, quand on pourrait fêter l’égalité des droits, se recroqueviller sur la peur de faire des vagues ?Pourquoi, quand le combat est gagné, y compris dans l’opinion, céder aux opposants ?

Oui, c’est vrai, l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe ne règle pas tous les problèmes du pays, l’insupportable chômage de ses jeunes, son obsession identitaire sans cesse réchauffée par l’extrême droite. Mais fêter le mariage pour tous aurait montré une idée de la république offensive, joyeuse, fraternelle, optimiste, ouverte, au lieu d’une république ligne Maginot, resserrée sur elle-même et excluant pour ses enfants. C’est ce contraste entre deux victoires pour l’égalité que les images américaines ont saisi : le mariage pour tous valait bien une grand-messe républicaine.

Johan HUFNAGEL et Johanna LUYSSEN, Libération, 29 juin 2015
 

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