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mercredi 9 août 2017

Navire antimigrants « C-Star » : pourquoi sa mission est illégale?

Le navire de Génération identitaire qui prétend vouloir mettre un terme au trafic d’êtres humains en Méditerranée est à l’arrêt au large des côtes tunisiennes.

LE MONDE | | Par
Le « C-Star », navire antimigrants du groupuscule d’extrême droite Génération identitaire. 
 
Au large des côtes tunisiennes, le C-Star, navire antimigrants du groupuscule d’extrême droite Génération identitaire, est à l’arrêt depuis le lundi 7 août. Et pourrait bien le rester. Venu se ravitailler dans le port de Zarzis, l’équipage s’est vu refuser l’accostage par des marins locaux, répondant à l’appel du puissant syndicat l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) lancé sur Facebook : « A tous les agents et employés des ports tunisiens : ne laissez pas le bateau du racisme C-Star souiller les ports de Tunisie. »

L’opération maritime, démarrée début juillet, a pour but officiel de « contrecarrer les bateaux des ONG qui agissent à l’unisson avec les trafiquants d’êtres humains », selon Génération identitaire. Dans les faits, l’équipage, motivé par un racisme à peine voilé, n’a cessé d’aller de déconvenue en déconvenue. Le 1er août, Clément Galant, responsable français de l’opération, exposait dans une courte vidéo les objectifs de la mission, assurant face caméra : « Tout ce que nous faisons est légal. » Problème : ce n’est pas le cas. A l’aide du droit international et de l’association Human Rights at Sea, Les Décodeurs se sont penchés sur cette mission inutile, voire illégale.

Les prétendus liens entre ONG et passeurs

Le principal argument avancé pour justifier l’opération est la lutte contre le trafic d’êtres humains. Ils accusent les ONG telles que SOS Méditerranée, Sea Watch ou encore Proactiva Open de « travailler de concert » avec les passeurs libyens et espèrent intercepter des communications en ce sens. C’est d’ailleurs ce qui a motivé ce week-end la manœuvre dangereuse du C-Star à proximité de l’Aquarius, bateau affrété par SOS Méditerranée pour les sauvetages en mer.
  • Pourquoi c’est voué à l’échec
Les ONG œuvrant en Méditerranée pour venir en aide aux migrants sont très encadrées. Les navires n’interviennent qu’après demande explicite du centre de coordination de sauvetage en mer (MRCC) de Rome, qui coordonne toutes les missions de secours dans la zone. Mais le contrôle ne s’arrête pas là puisque les associations se doivent de rendre des comptes à cinq autres administrations lors de chaque opération de sauvetage : à l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes Frontex (pour les informations liées aux embarcations), au ministère de l’intérieur italien (pour préparer l’accueil des migrants dans les centres en Italie, à qui est envoyée la liste des rescapés avec âge, nationalité, femmes enceintes, blessés, mineurs non-accompagnés, etc.), au ministère de la santé italien (pour les blessés), à l’armateur du navire (dont le commandant est le représentant légal à bord), et à l’Etat auquel est rattaché le pavillon dès que le navire est impliqué dans une opération « anormale » comme un sauvetage ou un accrochage avec une autre embarcation. Toutes les opérations et communications sont étroitement surveillées par le MRCC, ne laissant que peu de place à des activités illégales.

En décembre 2016, le Financial Times révélait l’existence d’un rapport confidentiel de Frontex dans lequel l’organisation exprimait ses réserves quant aux activités des ONG dans la région, créant, selon elle, un « appel d’air ». D’après le journaliste britannique, l’agence européenne allait même jusqu’à accuser les associations de donner aux passeurs des « indications claires avant le départ sur des directions précises dans le but d’atteindre les bateaux des ONG ». Cet article a conduit la justice italienne à ouvrir une enquête en avril.

Un mois plus tard, le verdict tombe : le procureur de Catane (Sicile), saisi dans cette affaire, a déclaré ne détenir aucune preuve tangible pour étayer ces propos. Par ailleurs, en février, les associations ont spontanément rédigé un code de conduite à respecter lors des missions de sauvetage en mer, consacrant « l’humanité », « l’impartialité », la « transparence », la « neutralité » et « l’indépendance » comme valeurs principales de leur action.

Quant à la question de « l’appel d’air », un rapport datant de 2014, édité par Amnesty International, démontre que l’arrêt de la mission Mare Nostrum, à l’époque, n’avait eu aucun effet sur le nombre de migrants voulant rejoindre l’Europe. Bien au contraire : il a même augmenté, infirmant alors « le mythe selon lequel Mare Nostrum a agi comme un “facteur d’appel” ». Seul constat alors : le nombre de morts parmi les migrants était alors passé de un sur cinquante à un sur vingt-trois lors des trois premiers mois de 2015.
  • Pourquoi c’est illégal
Dans l’espoir de faire éclater au grand jour un supposé trafic d’êtres humains coordonné par les ONG, les identitaires ont choisi de procéder à des « filatures » en pleine mer. Samedi 5 août, l’équipage de l’Aquarius a eu la surprise de voir arriver droit sur elle le C-Star : « Ils ont fait route sur nous à une vitesse supérieure à la nôtre. Nous avons gardé notre cap. Ils nous ont suivis, puis sont partis après avoir envoyé un message par radio », relate l’ONG. Une telle manœuvre, susceptible de provoquer une collision entre les vaisseaux, est illégale. Le règlement international pour prévenir les abordages en mer (Ripam ou Colreg en anglais), définit le cadre légal en la matière. Du fait de son activité, les navires portant secours aux migrants sont considérés comme des « navires à capacité de manœuvre restreinte ». Il est donc formellement interdit d’interférer avec leurs activités puisque, ne pouvant pas manœuvrer librement, le risque de collision est grand. Dans tous les cas, l’ensemble des bateaux en haute mer, C-Star compris, se doivent d’éviter ces incidents à tout prix (règle n° 8).

Aider les gardes-côtes libyens à ramener les migrants en Libye

Cet autre objectif assumé est sûrement le plus problématique. Sur son site, le groupuscule d’extrême droite entend agir comme un bateau de reconnaissance pour « donner l’alerte aux gardes-côtes libyens » en cas de naufrage. Le but étant, bien évidemment, de ramener les migrants « sur les côtes africaines », en Libye donc.
  • Pourquoi c’est problématique
L’article 33 alinéa 1 de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, communément appelée « Convention de Genève », est très claire sur la question :
« Aucun des Etats contractants n’expulsera ou ne refoulera, de quelque
manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou
sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité,
de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. »
Du fait de l’instabilité politique en Libye, les migrants renvoyés vers ce pays risquent de voir leur intégrité physique et morale gravement atteinte dans les centres de rétentions libyens. Or, de nombreux rapports d’ONG font état de « viols, tortures, exécutions et autres souffrances » dont sont victimes les réfugiés lors de leur incarcération. Par ailleurs, la plupart de ces gardes-côtes ne dépendent pas du gouvernement d’union nationale soutenu par les Nations unies, ouvertement défié dans tout le pays. Plusieurs milices régionales se sont formées pour défendre les intérêts de chefs autoproclamés, sur terre et en mer. Ainsi, il leur sera très difficile de rentrer en contact avec un interlocuteur crédible. Pourtant, il existe un flou juridique : le C-Star n’agit pas sur commande d’un pays ou d’une organisation supranationale, l’équipage ne peut donc pas être poursuivi sur cette base.
De son côté, la Libye ne fait pas partie des 145 pays signataires de la Convention de Genève et ne peut donc pas être contrainte à respecter cette règle. Actuellement, les juristes réfléchissent à une solution en la matière, mais rien n’est arrêté. Seule certitude, établie dans un rapport de l’Institut allemand des droits humains : « La Cours européenne des droits de l’homme (CEDH) interdit d’exposer les personnes à des violations graves des droits humains par des actions au-delà des frontières des Etats. Renvoyer dans un pays où la torture, les peines ou traitements inhumains ou dégradants, ou menace le danger mortel, est ainsi interdit. »

Au-delà du cadre légal, les ONG se questionnent sur la moralité de la démarche : si Génération identitaire entend lutter contre le trafic d’êtres humains, pourquoi livrer les migrants aux garde-côtes libyens sérieusement soupçonnés d’entretenir des liens avec les passeurs ? Agir de la sorte condamne les réfugiés à subir de sévères violations de droits humains dans les geôles libyennes.

Couler les bateaux utilisés pour le trafic

En gage de bonne foi, la mission Defend Europe de Génération identitaire s’est engagée à couler les bateaux abandonnés ayant servi au transport illégal de migrants.
  • Pourquoi c’est inutile
Cette mission est déjà remplie par les navires de l’opération Sophia, lancée à l’été 2015, dont le principal objectif est de « démanteler les réseaux d’immigration clandestine et de traite des êtres humains ». En un peu plus d’un an, 303 navires d’organisations criminelles ont été neutralisés. Lorsque la marine de l’Union européenne n’est pas à proximité, ce sont bien les ONG qui prennent la relève et détruisent ces embarcations de fortune. Avec ce dispositif tout à fait suffisant, un nouvel acteur agissant dans le domaine ne saurait être utile. Pour preuve : depuis leur arrivée sur zone, le C-Star n’a procédé à aucune destruction ni aucun sauvetage. Et, en restant immobile, cela ne risque pas de changer.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/08/09/navire-antimigrants-c-star-une-mission-inutile-voire-illegale_5170650_4355770.html#IdAoAGKjx3eGdBWZ.99

mercredi 22 avril 2015

Kingsley, migrant camerounais: "Jamais je ne recommanderais à l'un de mes frères de suivre mon exemple"

GRAND FORMAT. La terrible odyssée de Kingsley pour gagner l'Europe

Cyril Bonnet, Nouvelobs.com, 21 avril 2015


700 morts au large de la Libye : la Méditerranée a été le théâtre, le 19 avril, d'un énième drame migratoire. Chaque jour, ils sont des centaines à jouer leur vie pour rejoindre les rives européennes. Derrière l'anonymat des chiffres égrenés par les dépêches, il y a des histoires – comme celle de Kingsley.

Il y a une dizaine d'années, ce jeune Camerounais s'est lancé dans un long voyage clandestin vers la France. Les chemins du désert sous la menace des passeurs, la dramatique traversée vers les Canaries sur un esquif, l'arrivée sur le continent : toute son odyssée a été documentée par le photographe Olivier Jobard, dont le reportage exceptionnel a été primé au World Press 2005. Une décennie plus tard, ces photos n'ont hélas rien perdu de leur actualité. Elles offrent un éclairage édifiant sur les épreuves qu'endurent les migrants sur la route de l'Europe.

"Même si je sais nager, je suis très inquiet. Il n'y a aucune côte à l'horizon. Si je tombais à l'eau, dans quelle direction devrais-je nager ?" s'interroge Kingsley pendant la traversée fatidique. C'est l'un des moments capturés par le photographe Olivier Jobard au cours des six mois de voyage entre le Cameroun et la France. Découvrez, à partir de l'image suivante, le "carnet de route" du jeune migrant.
"Même si je sais nager, je suis très inquiet. Il n'y a aucune côte à l'horizon. Si je tombais à l'eau, dans quelle direction devrais-je nager ?" s'interroge Kingsley pendant la traversée fatidique. C'est l'un des moments capturés par le photographe Olivier Jobard au cours des six mois de voyage entre le Cameroun et la France. Découvrez, à partir de l'image suivante, le "carnet de route" du jeune migrant.

"Kingsley : c'est mon nom. J'ai 22 ans et j'étais maître nageur sur la côte sud du Cameroun. Je gagnais 30.000 francs CFA par mois. Environ 50 euros. Un salaire moyen dans mon pays qui permet de manger tous les jours : c'est tout."
"Kingsley : c'est mon nom. J'ai 22 ans et j'étais maître nageur sur la côte sud du Cameroun. Je gagnais 30.000 francs CFA par mois. Environ 50 euros. Un salaire moyen dans mon pays qui permet de manger tous les jours : c'est tout."

"Toutes les familles dans mon pays souhaitent que leurs enfants partent en Europe pour s'en sortir. Ici, les pauvres sont de plus en plus pauvres chaque jour. Mes parents ne pouvaient réunir tout l'argent du voyage. Alors je me suis débrouillé."
"Toutes les familles dans mon pays souhaitent que leurs enfants partent en Europe pour s'en sortir. Ici, les pauvres sont de plus en plus pauvres chaque jour. Mes parents ne pouvaient réunir tout l'argent du voyage. Alors je me suis débrouillé."

"Chez mes parents on vit à 10 dans 2 pièces. Parfois, à plus, quand on héberge des cousins. Il y a des lits partout. Trois de mes sœurs sont encore à l'école. Un de mes frères a un petit boulot. Les autres ne travaillent pas. C'est difficile !"
"Chez mes parents on vit à 10 dans 2 pièces. Parfois, à plus, quand on héberge des cousins. Il y a des lits partout. Trois de mes sœurs sont encore à l'école. Un de mes frères a un petit boulot. Les autres ne travaillent pas. C'est difficile !"

"Le 27 mai 2004, il est 9h00 quand je monte dans le bus pour Yaoundé, la capitale. Ça fait deux jours que je n'arrive pas à manger ni à dormir. Je pense aux conseils de ma mère. ''Sois un garçon sage en Europe, ne créé pas de problème. N'oublie pas ta famille."
"Le 27 mai 2004, il est 9h00 quand je monte dans le bus pour Yaoundé, la capitale. Ça fait deux jours que je n'arrive pas à manger ni à dormir. Je pense aux conseils de ma mère. ''Sois un garçon sage en Europe, ne créé pas de problème. N'oublie pas ta famille."

"À Yaoundé, je prends le train pour me rapprocher de la frontière du Nigeria. Je passe toute la nuit à voyager."
"À Yaoundé, je prends le train pour me rapprocher de la frontière du Nigeria. Je passe toute la nuit à voyager."

"Sur la route qui mène à Agadez (Niger), je voyage sur la benne d'un camion. J'ai acheté un foulard pour me protéger de la chaleur et du sable. Plus on remonte vers le Nord, vers le désert du Sahara, plus je souffre de la chaleur."
"Sur la route qui mène à Agadez (Niger), je voyage sur la benne d'un camion. J'ai acheté un foulard pour me protéger de la chaleur et du sable. Plus on remonte vers le Nord, vers le désert du Sahara, plus je souffre de la chaleur."

"Tout à Agadez est chaud : le sol, les murs, les maisons, l'eau... Quand je respire, l'air me brûle le nez et la bouche. Pour la première fois depuis mon départ, je commence à expérimenter un climat totalement différent de celui de mon pays."
"Tout à Agadez est chaud : le sol, les murs, les maisons, l'eau... Quand je respire, l'air me brûle le nez et la bouche. Pour la première fois depuis mon départ, je commence à expérimenter un climat totalement différent de celui de mon pays."

"À Agadez, je discute avec mes compagnons. Je découvre que tous, ici, cherchent à aller en Algérie, au Maroc... Il y a un vrai business pour ça. Les passeurs sont tous des escrocs. J'en trouve un pour me faire traverser le Sahara."
"À Agadez, je discute avec mes compagnons. Je découvre que tous, ici, cherchent à aller en Algérie, au Maroc... Il y a un vrai business pour ça. Les passeurs sont tous des escrocs. J'en trouve un pour me faire traverser le Sahara."

"Après sept jours d'attente, on nous a entassés, 35 hommes, les uns sur les autres, en équilibre, à l'arrière d'un 4x4. J'ai peur de tomber mais je crains surtout les brigands. Un Ghanéen m'a raconté qu'ils battent les voyageurs pour les voler."
"Après sept jours d'attente, on nous a entassés, 35 hommes, les uns sur les autres, en équilibre, à l'arrière d'un 4x4. J'ai peur de tomber mais je crains surtout les brigands. Un Ghanéen m'a raconté qu'ils battent les voyageurs pour les voler."

"Quand la voiture s'arrête, la moindre parcelle d'ombre est précieuse. On en profite pour se reposer et pour manger. J'avais acheté des biscuits avant le départ. C'est chacun pour soi. C'est rare de partager. (...) Dans un oasis, 28 Africains avaient été abandonnés par leur passeur. Seuls, dans le désert, ils espéraient qu'un chauffeur les prendrait en pitié."
"Quand la voiture s'arrête, la moindre parcelle d'ombre est précieuse. On en profite pour se reposer et pour manger. J'avais acheté des biscuits avant le départ. C'est chacun pour soi. C'est rare de partager. (...) Dans un oasis, 28 Africains avaient été abandonnés par leur passeur. Seuls, dans le désert, ils espéraient qu'un chauffeur les prendrait en pitié."

"Les hommes n'arrêtent pas de se battre pour garder leur place. Quand le moteur cale, on doit descendre et pousser, alors qu'on est déjà assoiffés. Pour la traversée, j'avais acheté un bidon de 20l d'eau. Il est accroché avec ceux des autres sur le côté de la voiture. L'eau c'est la vie dans le désert. Tu ne peux pas t'amuser avec ça."
"Les hommes n'arrêtent pas de se battre pour garder leur place. Quand le moteur cale, on doit descendre et pousser, alors qu'on est déjà assoiffés. Pour la traversée, j'avais acheté un bidon de 20l d'eau. Il est accroché avec ceux des autres sur le côté de la voiture. L'eau c'est la vie dans le désert. Tu ne peux pas t'amuser avec ça."

"Le voyage dure six jours. Au bout de trois, nous n'avons plus rien à boire. Le chauffeur nous a arrêté à un puits. L'eau sentait le marécage. Il y avait des grenouilles et des moustiques dedans. On l'a bue quand même. Le soir, un homme a vomi."
"Le voyage dure six jours. Au bout de trois, nous n'avons plus rien à boire. Le chauffeur nous a arrêté à un puits. L'eau sentait le marécage. Il y avait des grenouilles et des moustiques dedans. On l'a bue quand même. Le soir, un homme a vomi."

"Au Maroc, j'achète des faux papiers. On a mis ma photo sur le passeport d'un autre. Ma nouvelle identité est : Amirou Diaolo, Sénégalais. Plus tard, j'ai été arrêté. J'ai récité ma leçon mais je me suis trompé sur la taille. Alors, ils m'ont mis en prison."
"Au Maroc, j'achète des faux papiers. On a mis ma photo sur le passeport d'un autre. Ma nouvelle identité est : Amirou Diaolo, Sénégalais. Plus tard, j'ai été arrêté. J'ai récité ma leçon mais je me suis trompé sur la taille. Alors, ils m'ont mis en prison."

"À Rabat, je passe le mois d'août dans un 'Guettho' de camarades. Ils sont plein d'Africains qui attendent d'aller à Malaga ou Tarifa, en Espagne."
"À Rabat, je passe le mois d'août dans un 'Guettho' de camarades. Ils sont plein d'Africains qui attendent d'aller à Malaga ou Tarifa, en Espagne."

"Après plusieurs jours dans le désert, nos passeurs nous apportent le bateau dans lequel nous devons embarquer. C'est une barque en bois brut, pleine de trous. Il faut les boucher au mastic puis passer deux couches de peinture sur la coque."
"Après plusieurs jours dans le désert, nos passeurs nous apportent le bateau dans lequel nous devons embarquer. C'est une barque en bois brut, pleine de trous. Il faut les boucher au mastic puis passer deux couches de peinture sur la coque."

"Nous portons puis poussons le bateau en mer. Quand je saute à l'intérieur, les autres sont déjà assis les uns sur les autres. Le capitaine réussit à passer au-dessus des quatre premières vagues mais la cinquième retourne le bateau. Je coule puis je nage aussi vite que possible pour sortir de l'eau glacée. Les autres crient. Ils se noient. Je retourne deux fois à l'eau pour les aider à regagner la plage. Puis je m'écroule. Il manque deux personnes à l'appel."
"Nous portons puis poussons le bateau en mer. Quand je saute à l'intérieur, les autres sont déjà assis les uns sur les autres. Le capitaine réussit à passer au-dessus des quatre premières vagues mais la cinquième retourne le bateau. Je coule puis je nage aussi vite que possible pour sortir de l'eau glacée. Les autres crient. Ils se noient. Je retourne deux fois à l'eau pour les aider à regagner la plage. Puis je m'écroule. Il manque deux personnes à l'appel."

"Après le naufrage, je suis complètement cassé. C'est le jour le plus triste que j'ai vécu depuis mon départ du Cameroun. J'appelle ma famille grâce au portable d'Olivier. J'apprends que ma tante vient de mourir. Ça me fait mal jusque dans les os."
"Après le naufrage, je suis complètement cassé. C'est le jour le plus triste que j'ai vécu depuis mon départ du Cameroun. J'appelle ma famille grâce au portable d'Olivier. J'apprends que ma tante vient de mourir. Ça me fait mal jusque dans les os."

"Sur notre groupe de 34 personnes, seules 4, dont moi, ont encore des chaussures. Les autres ont tout perdu, leurs vêtements y compris. Alors, ils se fabriquent des sandales."
"Sur notre groupe de 34 personnes, seules 4, dont moi, ont encore des chaussures. Les autres ont tout perdu, leurs vêtements y compris. Alors, ils se fabriquent des sandales."

"Nous ne sommes plus que 26 personnes pour la deuxième traversée. Nous avons le même bateau avec le même vieux moteur. Nous avons encore plus peur que la première fois. Les passeurs nous surveillent armés de leur couteau."
"Nous ne sommes plus que 26 personnes pour la deuxième traversée. Nous avons le même bateau avec le même vieux moteur. Nous avons encore plus peur que la première fois. Les passeurs nous surveillent armés de leur couteau."

"Malgré nos réparations, le bateau prend l'eau de partout. il faut écoper en permanence. Nous avons de l'eau jusqu'aux mollets."
"Malgré nos réparations, le bateau prend l'eau de partout. il faut écoper en permanence. Nous avons de l'eau jusqu'aux mollets."

"Les garde-côte espagnols nous arrêtent. Curieusement, nous sommes soulagés. Ils nous font monter sur leur vedette. Ils ne sont pas gentils. Mais nous sommes tous en vie."
"Les garde-côte espagnols nous arrêtent. Curieusement, nous sommes soulagés. Ils nous font monter sur leur vedette. Ils ne sont pas gentils. Mais nous sommes tous en vie."

"Après 30 jours passés en rétention, je suis relâché à Malaga. Je n'ai pas dit que j'étais camerounais. Ils n'ont pas pu déterminer mon pays d'origine. Je suis donc libre, en possession d'un sauf conduit établi par les autorités espagnoles. (...) Le centre de la Croix-Rouge nous a donné des vêtements."
"Après 30 jours passés en rétention, je suis relâché à Malaga. Je n'ai pas dit que j'étais camerounais. Ils n'ont pas pu déterminer mon pays d'origine. Je suis donc libre, en possession d'un sauf conduit établi par les autorités espagnoles. (...) Le centre de la Croix-Rouge nous a donné des vêtements."

"C'est ma première nuit en Europe et je la passe dehors ou presque."
"C'est ma première nuit en Europe et je la passe dehors ou presque."

"Je remonte vers la frontière française. Je ne suis pas tranquille. Je ne sais pas si je vais être contrôlé ou pas. On m'a conseillé de prendre le train un dimanche : c'est plus sûr..."
"Je remonte vers la frontière française. Je ne suis pas tranquille. Je ne sais pas si je vais être contrôlé ou pas. On m'a conseillé de prendre le train un dimanche : c'est plus sûr..."

"Le 8 novembre, plus de cinq mois après mon départ de Limbé, je suis dans une gare française. J'attends mon ami, celui avec qui j'ai grandi. Depuis trois ans, il est marié à une Française et il vit en Europe."
"Le 8 novembre, plus de cinq mois après mon départ de Limbé, je suis dans une gare française. J'attends mon ami, celui avec qui j'ai grandi. Depuis trois ans, il est marié à une Française et il vit en Europe."

"C'est la joie des retrouvailles. Je pense alors que j'ai fait le plus dur et que j'ai réussi. En réalité, ça continue. Je suis un hors-la-loi car je suis clandestin. Et ça fait mal. Je ne peux rien faire sans avoir peur."
"C'est la joie des retrouvailles. Je pense alors que j'ai fait le plus dur et que j'ai réussi. En réalité, ça continue. Je suis un hors-la-loi car je suis clandestin. Et ça fait mal. Je ne peux rien faire sans avoir peur."

"J'ai choisi de construire ma vie en Europe, mais ma famille me manque terriblement."
"J'ai choisi de construire ma vie en Europe, mais ma famille me manque terriblement."

"Si j'avais su avant mon départ toutes les épreuves que je devais affronter, je ne serais peut-être jamais parti. Jamais je ne recommanderais à l'un de mes frère de suivre mon exemple."
"Si j'avais su avant mon départ toutes les épreuves que je devais affronter, je ne serais peut-être jamais parti. Jamais je ne recommanderais à l'un de mes frère de suivre mon exemple."

C'est sur cette image que s'achève le récit. Dix ans plus tard, nous avons demandé au photographe Olivier Jobard des nouvelles de son compagnon. "Kingsley vit aujourd'hui en situation régulière en France. Après deux années de galère, le reportage photo a joué en sa faveur pour l'obtention d'une carte de séjour. Il a alors immédiatement trouvé du boulot. Aujourd'hui, il a un poste dans la manutention à La Défense. Il évolue, il s'intègre, il paye ses impôts. Si Kingsley est l'exemple d'une immigration 'subie' plutôt que 'choisie', pour reprendre une expression entendue avec Nicolas Sarkozy, il représente au final une immigration réussie, parce qu'on lui a donné la possibilité de s'intégrer. Il aide désormais sa famille restée au pays, et veut continuer sa vie en France."
C'est sur cette image que s'achève le récit. Dix ans plus tard, nous avons demandé au photographe Olivier Jobard des nouvelles de son compagnon. "Kingsley vit aujourd'hui en situation régulière en France. Après deux années de galère, le reportage photo a joué en sa faveur pour l'obtention d'une carte de séjour. Il a alors immédiatement trouvé du boulot. Aujourd'hui, il a un poste dans la manutention à La Défense. Il évolue, il s'intègre, il paye ses impôts. Si Kingsley est l'exemple d'une immigration 'subie' plutôt que 'choisie', pour reprendre une expression entendue avec Nicolas Sarkozy, il représente au final une immigration réussie, parce qu'on lui a donné la possibilité de s'intégrer. Il aide désormais sa famille restée au pays, et veut continuer sa vie en France."

Découvrez le reportage intégral sur le site web d'Olivier Jobard . Ces photos font également l'objet d'une exposition au Havre jusqu'au vendredi 24 avril 2015 : "Kingsley, carnet de route d'un immigrant clandestin", à la Bibliothèque universitaire du Havre, 25, rue Philippe Lebon. Un autre reportage d'Olivier Jobard, "Ester et Armando", est par ailleurs exposé au Havre jusqu'au samedi 25 avril à Créapolis, au 79, avenue René Coty.
Découvrez le reportage intégral sur le site web d'Olivier Jobard. Ces photos font également l'objet d'une exposition au Havre jusqu'au vendredi 24 avril 2015 : "Kingsley, carnet de route d'un immigrant clandestin", à la Bibliothèque universitaire du Havre, 25, rue Philippe Lebon. Un autre reportage d'Olivier Jobard, "Ester et Armando", est par ailleurs exposé au Havre jusqu'au samedi 25 avril à Créapolis, au 79, avenue René Coty.


jeudi 9 avril 2015

« Dénonçons le crime contre l’humanité commis contre les migrants »

  Résultat de recherche d'images pour "migrants morts en Méditerranée  images"
Par Claude Calame, Le Monde.fr 08 Avril 2015

Plus de 3400 migrants morts en Méditerranée en 2014, 300 dans la seule deuxième semaine de février 2015, tel est le dramatique bilan de la politique de fermeture des frontières menée par l’Union européenne, de Ceuta et Melilla en face de Gibraltar, au fleuve Evros, en Grèce du Nord. La France n’échappe pas à cette politique d’érection de murs opposés à migrantes et migrants. Non pas en Méditerranée, mais à Calais.

Un récent rapport d’Human Rights Watch vient de dénoncer les conditions de survie imposées aux quelque 3 000 migrants qui, à Calais et dans le Calaisis, attendent soit une opportunité de passer clandestinement en Angleterre, soit l’incertain résultat d’une demande d’asile déposée en France : au dénuement total dans une situation d’extrême précarité s’ajoutent répression et exactions policières, entre passages à tabac et attaques au gaz lacrymogène.

Campements de fortune

Dans la ligne de la multiplication des évacuations visant les Roms, trois squats ont été évacués et fermés à partir de mai 2014. Et en ce début avril, c’est l’ensemble des campements de fortune qui est menacé de destruction. Depuis l’été dernier, les associations de soutien aux migrants actives à Calais ne font qu’appeler l’attention des autorités politiques et du public sur les conditions d’insoutenable insalubrité et de promiscuité inadmissible régnant dans d’aléatoires campements de fortune : pas d’adduction d’eau digne de ce nom, pas de sanitaires, pas d’élimination des déchets, pas de possibilité de chauffer des aliments si ce n’est sur des foyers de fortune alimentés par des matériaux souvent toxiques, pas de nourriture régulière, pas de services sanitaires.

Avec le dénuement matériel se combinent la détresse morale entraînée par la perspective incertaine d’une traversée pour le moins risquée, les contrôles policiers, les menaces d’expulsion, les pressions exercées par les passeurs, les inévitables conflits, les violences policières dénoncées par HRW. S’y ajoutent les expériences traumatisantes que l’on peut s’imaginer dans le passage de la Méditerranée et au cours de la traversée de l’Europe. Aux Afghans et aux Irakiens ont maintenant succédé Soudanais, Erythréens et Syriens, dont les pays de l’UE n’acceptent que des contingents extrêmement restreints alors que le Liban accueille plus d’un million de réfugiés. Migrants « illégaux » sans doute, mais dont le seul crime est d’avoir fui des situations extrêmes de guerre ou de répression.

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Que fait le gouvernement français? 

Le 3 novembre 2014, Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur, s’est rendu à Calais. Il y a dit sa volonté de soulager la « détresse des migrants », considérant que c’était un « devoir d’Etat ». Il a signé avec la sous-préfecture de Calais une convention permettant la création d’un centre d’accueil de jour de 400 places. Limité à la journée même en plein hiver, ce mini Sangatte est à l’évidence insuffisant pour accueillir les migrants en attente en Calaisis, parmi lesquels femmes et enfants. Le rapport de HRW montre qu’il se résume pour l’instant à des « services limités ».

Le centre d’accueil promis à Calais n’est qu’un fragile paravent, aux apparences humanitaires. Le 20 septembre 2014, le même Bernard Cazeneuve a obtenu de son homologue britannique, Theresa May, un montant de 15 millions d’euros sur trois ans pour l’installation et le contrôle de clôtures de sécurité ; elles doivent interdire aux migrants tout accès au port. De plus, trois jours après sa visite à Calais, le ministre a convoqué à Paris un G6 (élargi) des ministres de l’intérieur autour des questions du terrorisme et de flux migratoires. Il a encouragé, aux frontières méridionales de l’Union européenne, le passage de l’opération « Mare Nostrum » à l’opération « Triton ». Face à l’appui réel apporté cet été par les Italiens aux migrants en détresse dans leur traversée de la Méditerranée, il a donc soutenu une nouvelle opération d’envergure pour le contrôle policier et le bouclage des frontières méridionales de l’Europe. Et c’est l’activation de cette opération répressive qui est responsable des nouvelles disparitions de migrants enregistrées en ce début février au sud de Lampedusa.

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Répression, expulsion

Ainsi la politique locale d’intimidation, de répression et d’expulsion des migrants conduite à Calais n’est que l’une des pièces de la politique menée par l’Union européenne pour fermer ses frontières à toute forme de migration, à moins qu’elle ne soit « choisie ». L’UE exclut que les victimes de sa politique de connivence avec les pouvoirs économiques et financiers occidentaux s’adressent à elle : elle leur oppose une politique des murs. Calais n’en est que l’un des avatars, avec cette spécificité pour le moins discutable : vis-à-vis de la Grande-Bretagne, c’est désormais la France qui assume le rôle de l’externalisation des frontières imposée par l’Europe et son agence Frontex au Maroc, à la Libye et bientôt à la Turquie.

Désormais, par la stratégie concertée d’érection de murs physiques et de contrôles policiers autant à Calais qu’aux frontières méridionales de l’Europe, avec les conséquences destructrices de vies humaines qu’impliquent ces barrières, on s’approche de la définition officielle d’un crime contre l’humanité, soit « la violation délibérée et ignominieuse des droits fondamentaux d’un individu ou d’un groupe d’individus inspirée par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux » ; et ceci par une action politique délibérée. Rappelons qu’au-delà de l’extermination, de la réduction en esclavage, de la prostitution forcée, de la persécution d’un groupe ou du recours systématique à la disparition forcée, l’article 7 du « Statut de Rome » de la Cour pénale internationale (17.7.1998) désigne également comme crime contre l’humanité « les autres actes inhumains (…) causant de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale ».

En raison de la politique organisée de rejet des migrants et des migrantes menée par l’Union européenne, le nombre des morts en Méditerranée depuis le tournant du siècle dépasse désormais les 22 000. Ne faut-il pas dénoncer un crime contre l’humanité tel que le définissent les conventions internationales que la France a signées ?

Claude Calame (Anthropologue)