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mercredi 6 janvier 2016

Lassana Bathily: "Je ne suis pas un héros"


REPORTAGE VIDÉO - Par Caroline Piquet et Sacha Benitah Le Figaro.fr le 06/01/2016

Après avoir été salué dans le monde entier, le jeune franco-malien de 25 ans a retrouvé une vie plus paisible. Il travaille désormais à la mairie de Paris, vient de publier un livre pour raconter son parcours et nous explique comment il a vécu les attentats du 13 novembre.

C'est chez son éditeur que Lassana Bathily nous reçoit. Chemise et pantalon en jean. Casquette vissée sur la tête, il revient de quatre heures de reportage avec une chaîne allemande. Il semble épuisé. Ses nuits sont courtes, il a du mal à dormir et il est en pleine promotion de son livre à paraître le 6 janvier prochain. Je ne suis pas un héros, c'est le titre de son ouvrage édité chez Flammarion. «On me connaît pour ce que j'ai fait le 9 janvier 2015, mais pas d'où je viens, ni qui je suis vraiment. J'avais envie de raconter mon parcours. De mon enfance au Mali jusqu'à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes en passant par mes galères à mon arrivée à Paris». 

Il y a tout juste un an, la France découvrait son visage, celui d'un «héros national». Le 9 janvier 2015, le jeune Malien de 25 ans dit avoir caché des otages d'Amedy Coulibaly dans une chambre froide du magasin avant de parvenir à s'enfuir et aider la police à préparer l'intervention du Raid. Sans papiers, vivant en France depuis 2006, le jeune homme s'est retrouvé, sans le vouloir, entraîné dans un tourbillon politico-médiatique.

De Washington à Cleveland

En l'espace de quelques mois, il a obtenu la nationalité française, rencontré François Hollande, Barack Obama et beaucoup voyagé. Interviews, cérémonies d'hommage, invitations officielles à l'étranger… Il est plusieurs fois invité aux États-Unis (Washington, New York, Cleveland…) et célébré au Mali, où il retrouve sa famille durant quelques semaines. À chaque fois, les questions sont les mêmes: «Comment vous, musulman, avez-vous pu sauver des juifs?», «qu'est-ce que ça fait d'être un héros?».

Pour le jeune homme, son geste n'avait rien d'héroïque. Il n'a cessé de le répéter au fil des mois. «Ce que j'ai fait, c'est naturellement que je l'ai fait. Je ne me suis pas demandé si c'étaient des chrétiens ou des juifs. Pour moi, c'étaient juste des clients et des otages en danger. Je regrette seulement de ne pas les avoir tous sauvés», déclare-t-il lors d'une cérémonie organisée en mars dernier à Los Angeles par le centre Simon Wisenthal, organisation internationale juive qui lutte contre le racisme et le terrorisme à travers le monde. Il y recevra la médaille du courage.

Difficile d'être un «héros»

Tout n'a pas été facile durant ces mois de gloire. «Certes, j'ai connu des moments très agréables (…) Mais très durs aussi. Je n'étais pas préparé à telles situations. Être ovationné à Paris, Bamako, Washington, New York… n'est en rien aisé. Et subitement, j'étais amené à me poser de nombreuses questions. Est-ce que je mérite toutes ces louanges?», s'interroge-t-il dans son livre. Il se souvient aussi des critiques. Dans un article publié dans Libération en juin dernier, des otages qui se trouvaient au sous-sol de l'Hyper Cacher remettent en question le rôle joué par Lassana Bathily. 

«Effectivement», il «nous a proposé de nous sauver», raconte alors Jean-Luc. «Mais il n'a pas pu nous sauver, puisque nous avons tous refusé. Dehors, il a aidé la police. Les médias et les officiels ont voulu enjoliver le tableau, ajoutant qu'il nous aurait fait descendre, cachés, etc. Ce n'est pas vrai, mais ce n'est pas de la faute de Lassana. À ce moment-là, la France avait besoin d'un héros». Interrogé à ce sujet, le jeune Franco-malien répond que ces propos lui ont «fait mal au cœur». Il en parle aussi dans son livre: «Certains ont prétendu que mon rôle à l'Hyper Cacher s'est limité à sauver ma peau. Des paroles qui m'ont dérangé et attristé. Les personnes présentes au cours de l'attaque et les policiers que j'avais renseignés une fois sorti, eux, peuvent témoigner», rétorque-t-il.

Déçu par l'Hyper Cacher

Une fois passés les polémiques et les honneurs, ses proches finissent par lui conseiller de se mettre en retrait. «D'après eux, je me mettais en danger en m'exposant de la sorte (…) j'ai suivi leurs conseils». Lassana Bathily reprend alors sa place «d'homme ordinaire» et repart travailler. Au lendemain de la prise d'otages, plusieurs entreprises lui ont proposé un emploi, dont Air France et la mairie de Paris. «Mais je ne me voyais pas changer d'employeur», explique-t-il. L'Hyper Cacher lui propose de reprendre le même poste qu'il occupait. Une déception. «Selon les membres [de la direction], il n'y avait aucune raison de me faire une offre plus intéressante dans un autre point de vente de la chaîne par exemple. Je me suis senti insulté», témoigne le jeune homme titulaire de deux CAP peinture et carrelage. «N'avoir pour toute perspective qu'un poste de manutentionnaire, comme avant, m'a paru inacceptable (…) Certains ont raconté que j'étais effrayé de retravailler à l'Hyper Cacher. Mais ce n'est pas une question de peur. Dans la vie, il faut progresser».

Lassana Bathily a reçu sa carte d'identité mi-décembre, après avoir été naturalisé le 20 janvier 2015. Crédits photo: Sacha Benitah
Lassana Bathily a reçu sa carte d'identité mi-décembre, après avoir été naturalisé le 20 janvier 2015. Crédits photo: Sacha Benitah
Aujourd'hui, Lassana Bathily a retrouvé une vie plus paisible. Il vit dans le XIe arrondissement et travaille pour la mairie de Paris en tant que technicien «dans l'évènementiel»: il monte les «sonos» les jours de match ou installe «les lumières» lors de conférences de presse. Ces six derniers mois, il a également suivi des cours de français. «Mon entourage me dit que j'ai progressé. Je suis content car c'est important pour moi de bien parler». Mi-décembre, il a obtenu sa carte d'identité, une «grande fierté» pour lui. «Je l'ai toujours sur moi et en plus, elle est valable jusqu'en 2030», fait-il remarquer en la sortant de son sac.

«Ça m'a fait revivre l'attaque de janvier»

Que va-t-il faire maintenant? «On ne peut pas dire qu'on est Français et ne rien faire après», s'amuse le jeune homme. «Maintenant que mon livre est terminé, je vais m'occuper de mon association». Le jeune homme compte développer des projets d'aide au développement pour son village au Mali et aider les jeunes des quartiers défavorisés en France. «Je trouve qu'on parle beaucoup trop de religion et qu'on fait beaucoup de polémiques. Pour moi, la religion est une question de vie privée. On ferait mieux de trouver des solutions pour mieux vivre ensemble». Pour l'heure, l'association a déjà un site Internet mais n'est pas encore active. Elle devrait être sur pied dans les mois à venir. 

Le vendredi 13 novembre au soir, Lassana Bathily se trouvait à quelques mètres du Bataclan. «J'étais vers la place de la République avec des amis. Quand j'ai entendu les premiers tirs, j'ai cru que c'étaient des pétards et puis j'ai compris». Rapidement, il trouve refuge dans un bar où il restera «coincé» jusqu'à 5h du matin. «Cette nuit était dramatique. Ça m'a fait revivre l'attaque de janvier». Il pense alors aux victimes. «Je veux leur dire qu'il faut savoir rester debout, être solidaire et ne pas rester seul. C'est important de sortir, d'être entouré et de continuer comme avant. Moi aussi j'avais peur au début, et puis je suis sorti de chez moi et j'ai continué à vivre. C'est ça qui m'a aidé». Mardi, il s'est rendu devant le magasin Hyper Cacher où une plaque commémorative a été apposée en présence du président François Hollande, du premier ministre Manuel Valls et de la maire de Paris, Anne Hidalgo.

Caroline Piquet et Sacha Benitah Le Figaro.fr

vendredi 27 novembre 2015

Rendons hommage à toutes les victimes du terrorisme, sans jamais céder à un quelconque culte orienté du drapeau

hommageaux-victimes

En hommage notamment aux victimes des attentats terroristes du 13 novembre à Paris.


Je compatis naturellement aux morts, j'en souffre dans ma chair, je partage et vis le deuil national.

Mais de là à céder au culte orienté du drapeau tricolore, je m'en garderais bien, parce que ces attentats concernent et parlent à l'Humanité entière, et pas uniquement à la France parce qu'elle serait la France. Laquelle d’ailleurs? Celle des néo-réactionnaires et identitaires ou celle de la Déclaration Universelle des Droits de L'homme? Vous aurez évidemment compris où va ma préférence.

Et cette France-là n'est pas et ne saurait être seule au monde, surtout après le 13 novembre 2015, pas plus que l'Amérique ne l'a été après le 11 septembre 2001, et ainsi de suite.

Nous sommes dans une globalisation qui fait de nous - que l'on aime ou pas - des citoyens du monde, dans le malheur comme dans la joie. À l'image de ce petit village-monde du Onzième arrondissement de Paris auquel se sont attaqués à deux reprises ces terroristes,

Réapprenons à vivre ensemble. C'est le défi que nous lancent tous les obscurantistes. 

Nous avons l'obligation vitale de le relever ensemble, au nom même de toutes ces belles et grandes valeurs - Liberté, Égalité, Fraternité - que nous avons en partage.

Joël Didier Engo
Président de l'Association Nous Pas Bouger
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Vraisemblablement la meilleure des manières de dire à ces imbéciles d’extrémistes: on vous emmerde!
Photo de Le Huffington Post.
L'imagination comme arme de destruction massive contre les islamistes...Ça aussi c'est la France qu'ils ne peuvent pas aimer ...

Dans cette guerre qui est aussi celle de l'image, on leur dit merde!

Photo de Gérard Bertrand Kamdom-Motsebo.

Terrorisme : pouvons-nous critiquer le discours officiel ?

 





Expliquer le terrorisme n’est pas justifier, et l’action du gouvernement, sans "explications" ne peut que mener à la catastrophe. Par Michel Wieviorka.

Source: Biblilobs

La droitisation de la vie politique française va-t-elle s’accompagner d’un anti-intellectualisme visant en premier lieu ceux qui entendent apporter des connaissances sérieuses sur les enjeux que semble résumer le projet d’une «guerre contre le terrorisme» ?

L’état d’urgence, dont on commence à voir qu’il ne concerne pas seulement les tueurs en puissance, mais aussi bien d’autres «suspects», militants écologistes par exemple, ne va-t-il pas inclure aussi des mesures portant atteinte à la liberté d’expression, ne va-t-il pas, sans aller jusque-là, contribuer à ce que soit disqualifiée la parole de ceux qui critiquent, y compris de façon constructive, le discours officiel ?

Il faut d’abord dire nettement que les catégories utilisées par le pouvoir pour rendre compte des récentes tueries, de leurs auteurs et de leurs victimes sont contestables –ce qui ne veut évidemment pas dire que le drame ou la menace sont minimisées. Il peut être illustré à partir du discours du chef de l’Etat aux Invalides, en particulier sur deux registres.

Quelle "jeunesse de France" ?

François Hollande y a évoqué la «jeunesse de France », «une génération devenue l’image de la France». Au delà de la rhétorique, de tels mots ne correspondent pas à la réalité. Il n’y a pas une jeunesse formant un tout unique, mais des jeunes : les uns effectivement sortent, socialisent, vont au concert, au restaurant, etc., mais d’autres n’y vont pas, faute de moyens, ou parce qu’ils rejettent ce mode de vie. Si nous voulons agir efficacement face à la barbarie qui vient de s’exprimer, alors, nous devons savoir qu’elle n’est pas une simple pathologie mais le problème d’une partie de la jeunesse.

Il est faux de laisser entendre que tous les jeunes s’identifient aux valeurs qui sont celles des victimes, c’est même contre-productif car cela ne peut que suggérer qu’au sommet de l’Etat, on ignore ou on disqualifie ceux qui pour diverses raisons ne s’identifient pas au mode de vie qui correspond à ces valeurs.

L'étrange réflexion de Manuel Valls

Le président de la République a évoqué aussi «une horde d’assassins», «une cause folle et (…) un dieu trahi» et promis «nous mènerons ce combat jusqu’au bout et nous le gagnerons». Mais le problème n’est pas, ou en tous cas pas seulement, de mettre fin aux agissements d’une «horde», il est aussi de faire face à un ensemble de difficultés sociales, culturelles politiques et économiques conduisant une partie de la population à la haine meurtrière de sa propre nation.

Manuel Valls vient de dire au Sénat (jeudi 26 novembre) qu’il ne veut pas entendre «des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques» aux attentats du 13 novembre. Le propos est inattendu de la part d’un Premier ministre qui, après les attentats de janvier dernier, en appelait aux sciences humaines et sociales pour apporter un éclairage en profondeur sur de tels événements.

Il met sur le même plan les «excuses» et les «explications», comme si expliquer revenait à excuser. Manuel Valls a peut-être voulu dire «sociales» et non «sociologiques», et j’ai peine à imaginer qu’il se révèle hostile aux sciences humaines et sociales. Pour aller un instant dans son sens, il faut même signaler un double écueil qui guette toute analyse en la matière.

De nombreux jeunes, bien au-delà des quelques centaines ayant rejoint Daech en Syrie, se reconnaissent dans la haine de la France et dans l’action des tueurs, et sociologiquement, l'analyse peut apporter un éclairage utile. Mais cet éclairage ne nous dit rien sur les quelques uns qui passent à l’acte, et risque de constituer un abus qu’on peut qualifier de «sociologisme».

L’autre risque est celui, symétrique du «psychologisme», qui proposerait des explications du passage à l’acte déconnectées de tout analyse sociologique, en termes par exemple de personnalité.

Analyser le terrorisme

Toujours est-il que nous n’avons jamais eu autant besoin d’expliquer le terrorisme. Car si nous n’expliquons pas, alors, l’action publique risque fort d’être à côté de la plaque, et même contre-productive. Si George W. Bush et Tony Blair, qui risque fort de devoir prochainement répondre de ses errements passés, se sont embarqués dans leur «guerre contre le terrorisme» en Irak, c’était sur la base d’une pure et simple négation des connaissances disponibles sur Ben Laden, sur Al-Qaida ou sur l’Irak, en dehors de quelques informations bidonnées, et nous en payons aujourd’hui les conséquences.

Si nous n’utilisons pas ce que nous enseignent les chercheurs aujourd’hui, nous parviendrons peut-être à mettre fin à Daech et, avec son éventuelle liquidation, à l’existence d’une base territoriale où peuvent être organisés et planifiés des attentats en Europe, et où aussi des nouvelles recrues peuvent être l’objet d’un traitement psychologique les transformant en tueurs.

Mais nous n'aurons en aucune façon réglé le problème qui est né en France même, dans notre société, et sur lequel nous commençons à y voir clair, dans l’attente de savoirs plus précis qui pourraient reposer, par exemple, sur l’examen des dossiers rassemblés par la justice et la police à propos des jeunes qui se «radicalisent» -une expression elle-même sujette à caution.

Qu’est-ce qui fait que des pans non négligeables de la jeunesse aboutissent ainsi à basculer dans des visions et des projets mortifères ?

Peut-on sinon «déradicaliser», du moins envisager d’enrayer les processus qui conduisent aux pires horreurs sans connaître ces processus?

Expliquer n'est pas justifier

Par quels cheminements de désubjectivation et de re-subjectivation certains adolescents, ou post-adolescents se convertissent-ils à l’islam alors qu’ils viennent de familles chrétiennes et habitent loin de tout voisinage avec des migrants, et que peut-on envisager pour leur offrir d’autres perspectives que l’islamisme radical ?

Que se passe-t-il vraiment en prison, qui justifie l’idée qu’elle constitue un des terrains où s’opère le passage de la petite délinquance à l’islamisme radical, et que faire avec les détenus musulmans, ou en passe de le (re)devenir ?

N’avons-nous pas affaire à une poussée générale, dans la société, où des jeunes de divers milieux sont en quête de sens et veulent s’engager, un peu comme en d’autres temps une «épidémie terroriste» avait secoué notre pays, à la fin du XIXe siècle, juste avant que ne se mette en place un mouvement ouvrier, avec la création de la CGT et l’ouverture des Bourses du travail ?

Ne faut-il pas se préparer à une telle poussée continue, un peu comme lorsque la jeunesse italienne s’est massivement montrée désireuse d’utiliser le «camarade P 38» -un mouvement qui a duré une quinzaine d’années et dont la fin historique, contrairement à ce qui a souvent été dit, doit moins à l’efficacité répressive du Général Dalla Chiesa qu’à l’épuisement des acteurs ayant perdu tout contact avec le réel ?

Expliquer n’est pas justifier, et l’action sans «explications» ne peut que mener à la catastrophe. Le dire, ce n’est pas contester la légitimité de ceux qui ont la lourde responsabilité d’agir, ni minimiser le danger : c’est simplement demander à ce que la raison et la connaissance trouvent leur place.

Michel Wieviorka