Bien triste spectacle, que celui offert au quotidien par les démocraties forteresses européennes, réduites au fil des naufrages en méditerranée, à décompter les corps des migrants repêchés.
À nouveau certains dirigeants nous agitent l'argument fallacieux de la générosité - oui indéniablement la solidarité de l'Italie qui porte seule le terrible fardeau. Alors qu'il s'agit pour la plupart des migrants, de réfugiés fuyant les zones de conflits (Syrie, Nord du Nigeria, Somalie, Érythrée...). Ils devraient d'office être couverts par le droit international, dont les conventions de Genève sur les réfugiés, et ne pas ainsi être assignés à la mort en Méditerranée ou à l'errance sur le territoire continental du fait des règlements Dublin.
Alors à minima il s'agit d'une politique assumée de non assistance aux réfugiés en danger; et au pire - au regard notamment du nombre grossissant des victimes - d'un comportement qui fleurte dangereusement avec le crime contre l'Humanité.
Nous voici ainsi cantonnées par l'Union européenne, en notre qualité d'organisations de la société civile en charge des droits des étrangers, au triste rôle de veilleurs funèbres en raison des petits égoïsmes nationaux exacerbés.
Joël Didier Engo
L’écrivaine Fatou Diome, franco-sénégalaise, à L’émission «Ce soir ou jamais» du vendredi 24 avril 2015 sur France 2: « Si c’étaient des Blancs, la terre entière serait en train de trembler », ZapNet Nouvelobs.com
INFOGRAPHIE -
Plus de 700 migrants ont trouvé la mort dans le chavirage de leur bateau
en Méditerranée. L'Italie réclame un sommet européen d'urgence et une
politique commune.
«Le drame de la mer le plus épouvantable en
Méditerranée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un véritable
massacre.» C'est ainsi que Carlotta Sami, porte-parole italien du HCR
(Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU), a commenté le naufrage
survenu dans la nuit de samedi à dimanche en Méditerranée. Au moins 700 morts,
peut-être mille, pour l'essentiel des immigrés de la Corne de
l'Afrique, Érythréens et Somaliens. Une flottille de dix-sept unités
navales est accourue sur les lieux. Selon le chef du gouvernement
italien, n'ont pu être repêchés que 28 survivants et 24 corps.
Le naufrage s'est produit samedi vers minuit à 60
milles de la Libye et environ 120 milles au sud de l'île italienne de
Lampedusa. Un bateau de pêche en mauvais état d'à peine vingt mètres de
long, chargé à ras bord d'immigrés, a lancé un SOS en plein milieu du
canal de Sicile, sa maigre réserve de carburant épuisée. À l'arrivée
d'un porte-conteneurs portugais, le King Jacob, les occupants se sont
portés tous du même bord. La barque a chaviré en les précipitant à la
mer. Un grand nombre ne sachant pas nager a coulé immédiatement.
D'autres ont survécu en s'agrippant à des débris dans une eau à 17
degrés. Un garde-côtes italien, le Gregoretti, arrivé assez vite sur zone, a pu en sauver un petit nombre.
«Ces drames de la mer ne dissuadent pas les désespérés qui fuient la guerre et les persécutions»
Depuis le début de l'année, on a déjà dénombré
950 noyés. Contre une cinquantaine seulement durant les quatre premiers
mois de 2014, quand l'opération «Mare Nostrum» de la marine italienne,
qui a secouru 180 000 immigrés en 2014, était encore en activité.
«Triton», l'opération européenne qui a pris la relève le 1er novembre
dernier, s'est distinguée par son inertie, se limitant à contrôler
l'espace maritime sans porter secours à 30 milles des côtes italiennes.
«C'est une opération inutile», accusent les Siciliens. Amnesty
International compte un noyé pour 50 immigrés secourus depuis le début
de l'année. Alors que les réfugiés ne cessent d'affluer. Depuis le
11 avril, en une semaine seulement, onze mille ont été secourus en mer.
«Ces drames de la mer ne dissuadent pas les désespérés qui fuient la
guerre et les persécutions. Leur nombre ne fera que croître», lance
Carlotta Samy.
La colère gronde en Italie devant l'inertie de
l'Europe. Lundi est une journée de deuil dans les 390 communes de
Sicile. Le Vatican, les organisations humanitaires et nombre d'élus
demandent une intervention immédiate ou le renvoi sur zone de la marine
italienne. Dans son homélie du dimanche, le pape François a enjoint la
communauté internationale d'agir «avec décision et rapidité». Matteo
Renzi a interrompu une tournée électorale pour regagner Rome et tenir
une réunion d'urgence avec ses principaux ministres, à laquelle le chef
de la marine a été convoqué. Le chef du gouvernement italien s'est
entretenu avec François Hollande et plusieurs autres dirigeants
européens, et demande une convocation d'urgence d'un Conseil européen
extraordinaire: «L'Europe doit tout mettre en œuvre pour bloquer les
trafiquants de vies humaines, ces esclavagistes du XXIe siècle. Il en va
de sa dignité. 976 ont déjà été arrêtés et sont dans nos prisons.
L'Italie ne doit pas être la seule à agir contre eux.» Pour sa part,
François Hollande appelle à renforcer le dispositif «Triton»: «Plus de
bateaux, plus de survols par des avions et une lutte beaucoup plus
intense contre les trafiquants, des terroristes qui savent parfaitement
que ces bateaux sont pourris.»
Migrants en Méditerranée : après «Mare Nostrum», qu’est-ce que l’opération «Triton» ?
Au moins 400 migrants disparus le 12 avril, 40 noyés le 16 avril, la crainte de 700 morts dans un nouveau naufrage le 19 avril… Le printemps 2015 est tristement marqué par des drames à répétition, une « hécatombe jamais vue en Méditerranée »
selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).
L'Italie presse ses partenaires européens de renforcer l'opération
« Triton », coordonnée par l'agence européenne pour la surveillance des
frontières (Frontex), ne disposant que de faibles moyens. Ce sera l'objet de la réunion mensuelle des ministres des affaires étrangères des Vingt-Huit, lundi 20 avril.
Ce qu'elle n'est pas : une mission de sauvetage comme « Mare Nostrum »
A tort, « Triton » a souvent été présentée comme la « suite » de
l'opération « Mare Nostrum ». Mise en place fin 2013 après un naufrage
qui avait fait 356 morts au large de l'île italienne de Lampedusa en
octobre de la même année , « Mare Nostrum » était une opération lancée
par l'Italie pour sauver le plus grand nombre de migrants. La marine
italienne pouvait alors intervenir jusqu'aux côtes libyennes.
9 millions d'euros
En un an, la mission a permis de secourir plus de 150 000 personnes,
soit plus de 400 par jour en moyenne, et d'arrêter 351 passeurs. Mais
cette surveillance permanente et l'important déploiement de forces
navales et aériennes avait un coût : environ 9 millions d'euros par
mois.
Elle a aussi été très critiquée par les conservateurs italiens, qui y voyaient un « appel d'air » :
selon eux, les passeurs hésitaient d'autant moins à mettre les migrants
dans de petites embarcations fragiles puisqu'ils savaient que la marine
italienne allait les secourir ensuite. L'opération « Mare Nostrum » a
pris fin à la mi-octobre 2014.
Ce qu'elle est : une mission de contrôle des frontières
L'opération « Triton » a été lancée le 1er novembre 2014,
alors que l'opération « Mare Nostrum » prenait fin. Coordonnée par
Frontex, son objectif est de surveiller les frontières et non de sauver
des migrants. Son rayon d'action est limité aux eaux territoriales
européennes, quand les navires italiens de « Mare Nostrum » pouvaient
aller jusqu'aux côtes libyennes.
3 millions d'euros
« Triton » ne bénéficie que de moyens limités : environ 3 millions
d'euros par mois et la mise à disposition, par les Etats membres de
l'Union européenne, de quelques navires, de quatre avions, d'un
hélicoptère et de 65 officiers. Des moyens à la mesure du modeste budget de l'agence Frontex
(114 millions d'euros pour l'année 2015, soit environ 9,5 millions
d'euros par mois, l'équivalent du budget mensuel alloué à la seule
opération « Mare Nostrum »).
L'Italie et la Commission européenne assurent toutefois que les
missions d'assistance sont poursuivies conformément au droit de la mer,
mais dans une ampleur moindre que dans le cadre de « Mare Nostrum ».
MOAS, opération de sauvetage privée
Une autre opération de sauvetage se déroulera de mai à octobre. L'ONG maltaise MOAS (« The Migrant Offshore Aid Station », que l'on pourrait traduire par « base embarquée d'aide aux migrants »),
financée par un riche couple américano-italien, a permis de sauver
quelque 3 000 immigrés en Méditerranée à l'été 2014 grâce à un navire de
40 mètres embarquant deux drones et des secouristes. L'ONG a lancé un
appel à des financements fin 2014 et relancera l'opération en partenariat avec Médecins sans frontières.
Migrants: l'Europe dispose de moyens pour enrayer l'hécatombe 21 avril 2015 | Par Carine Fouteau, Mediapart
Au moins 1 650 personnes ont péri depuis le début de l'année en
tentant de franchir la Méditerranée. L'Europe ne pourrait rien faire:
faux. Avant le sommet européen de jeudi, Mediapart fait l'inventaire des
solutions envisagées et de ce qui a déjà été expérimenté malgré la
mobilisation de moyens financiers dérisoires. Lutte contre les mafias de
passeurs, redéfinition de Frontex, changement des politiques d'asile et
de visas: de nouveaux choix politiques sont nécessaires.
Migrants : ces "petits" sauveteurs qui pallient l'absence de l'Europe Par Sarah Diffalah, Nouvelobs.com
Face
à l'inertie de l'Union européenne, de nombreuses initiatives
individuelles ont été prises pour sauver les migrants en Méditerranée.Lors d'une opération de sauvetage de migrants par l'ONG MOAS le 8 septembre 2014. (AFP / MARINA MILITARE / HO)
Naufrages de migrants : l'Australie est-elle un exemple à suivre ?
L'Europe fait face à une série noire de naufrages d'embarcations de
migrants en Méditerranée. De son côté, l'Australie est citée en exemple
par certains : Canberra se vante qu'aucun migrant n'a péri en mer en
2014 et en 2015, attribuant ce changement au tour de vis migratoire
adopté par le gouvernement conservateur de Tony Abbott.
Les
cercueils des victimes du naufrage du 3 octobre 2013, au large de
Lampedusa en Italie, dans une hangar de l'aéroport de la ville.
De Calais en France à Lampedusa en Italie, la question des flux migratoires laisse les pays européens désemparés. Chaque mois, des
centaines de migrants perdent la vie en Méditerranée, des tragédies qui
rappellent que le tout sécuritaire ne pourra jamais tout régler.
Sous les barbes d’une semaine et la
crasse d’une vie sans douche se cache Abasou l’enseignant, Sam
l’ingénieur ou Abdelatif le banquier. Le Secours catholique, une des
associations les plus présentes à Calais (Pas-de-Calais), a voulu faire
savoir qui sont les 2 000 migrants stationnés dans cette ville. Les
humanitaires ont mené 54 entretiens approfondis
qui rappellent que 48 % des migrants appartenaient aux classes sociales
supérieures de leur société d’origine, et 20 % aux classes moyennes.
Aujourd’hui,
la fatigue et la faim ont gommé ce statut d’antan et fait oublier le
niveau culturel de cette population reléguée aux confins de la ville,
sur une ancienne décharge. Si l’enquête n’a pas une visée scientifique,
elle s’est attachée à respecter la démographie des « jungles »
calaisiennes. Ainsi, elle reflète les nationalités les plus présentes
dans la ville portuaire avec un panel comprenant entre autres 13Erythréens, 12 Soudanais, 7 Afghans et 4 Syriens.
En moyenne, ces migrants campent depuis
75 jours dans la ville, ont vécu une odyssée de 952 jours et ont
déboursé 3 052 euros avant de s’échouer sous les bâches des camps de
fortune. Le plus rapide a mis 56 jours pour rallier la France. Le plus
lent traîne sur les routes depuis 18 ans (6 898 jours). C’est une
exception, certes, mais son parcours illustre comment la moitié des
exilés a tenté de s’installer dans des pays voisins du sien avant de se
résoudre à tenter l’Europe. Robel, un Erythréen, est ainsi resté trois
mois en Ethiopie avant de tenter le Soudan, puis la Libye, puis
l’Italie. C’est aussi très souvent le cas des Syriens qui se déplacent
dans un premier temps vers le Liban, la Jordanie ou la Turquie avant
d’entamer le grand voyage.
En quittant leur maison, seuls 20 des
54 migrants interrogés avaient en tête la Grande-Bretagne comme lieu où
poser leur sac. Pour les autres, l’idée s’est installée au fil du
voyage, par élimination. Ils ne se décident pas en fonction de la
diaspora puisque contrairement aux idées qui circulent, seul un tiers
(38 %) des exilés ont une attache familiale outre-Manche. Hamin, qui
rêve de passer la frontière, ne cherche qu’« un pays où vivre en paix, où être traité comme un être humain.C’est tout ! »
Le cauchemar du voyage
Pour
46 %, le choix de l’Angleterre s’est fait sur les conseils de leur
communauté. Treize l’ont décidé après une « analyse raisonnée » des
lieux où leurs compétences seraient le plus utiles, notamment le
maniement de la langue anglaise. Deux ont expliqué aux enquêteurs s’être
fié à leurs rêves et deux encore ne savent plus trop pourquoi ils
poursuivent cet objectif. Aucun n’a resservi le discours stéréotypé qui
voudrait que les passeurs soient maîtres du jeu et « survendent » la
Grande-Bretagne comme un eldorado. Une version pourtant régulièrement
servie quand il s’agit d’expliquer pourquoi ils ne souhaitent pas
s’installer en France.
Leur accès à l’Europe s’est fait par la
Méditerranée, au départ de la Libye, pour 30 d’entre eux. Un cauchemar
sur lequel tous s’arrêtent longuement dans leur récit. Méheret, une mère
de famille qui a voyagé avec ses deux enfants se souvient de la peur
doublée d’une « obligation de faire confiance ». D’autres
racontent les canots pneumatiques qui se dégonflent, les jours entiers
passés sur les eaux à errer, ou les passeurs qui surchargent l’esquif
jusqu’à l’improbable.
Cette Méditerranée centrale est la voie la
plus classique d’entrée sur le vieux continent ; celle qui a amené
170 000 exilés sur les côtes italiennes en 2014. Huit des 54 migrants
écoutés ont emprunté une route plus orientale, en longeant les côtes est
de la Méditerranée pour débarquer en Grèce. Et 6 sont passés par la
route des Balkans qui fait entrer dans l’espace Schengen à pied, par la
Hongrie.
Seuls 28 % se disent en bonne santé
Pour
les deux tiers d’entre eux (36 migrants sur 54), le départ s’est décidé
suite à des persécutions ou par peur d’en être victime. Pourtant, quand
ils demandent l’asile en France, à peine un migrant installé à Calais
sur deux l’obtient. Et encore les « Calaisiens » ont un meilleur taux
d’acceptation que les autres demandeurs. Le Secours catholique analyse
ce résultat discordant par le fait que « 33 des 54 personnes interrogées ont de l’asile une représentation insuffisamment poussée pour être en mesure de l’obtenir ».
En
réalité, le statut de réfugié est octroyé à partir d’un récit fait à un
officier. Il faut être crédible, savoir raconter, convaincre. Dans le
panel du Secours catholique, seules 15 personnes vont demander la
protection de la France, 29 celle de la Grande-Bretagne. Quelle que soit
leur histoire, 5 ne demanderont pas ce statut. Dans ce dernier groupe,
certains disposent déjà du statut de réfugiés en Italie ou en Espagne.
Ils en sont repartis après de vaines tentatives pour y trouver un
travail. Même à 400 euros par mois on ne trouve rien, explique un des
migrants.
Au moment de l’entretien, seuls 28 % d’entre eux
s’estimaient en bonne santé. Ashraf a perdu dix kilos en deux mois. Adam
fouille dans les poubelles parce que le seul repas journalier qu’on lui
sert ne lui suffit pas. Khan en a assez d’être pris pour un mendiant,
alors qu’il avait dix salariés au Pakistan. Salah, lui, voit des gens
devenir fous pendant qu’Ahmed Shah regrette que l’islam chiite interdise
le suicide.
« L’Europe a son prix » s’était entendu dire Mataï qui « ne s’imaginait pas qu’il serait aussi élevé ».
Dans un rapport publié jeudi, le Secours catholique a interrogé 54 migrants, dressé leur portrait et retracé leur parcours.
Qui sont les migrants de Calais? Comment
vivent-ils leur exil? Pourquoi veulent-ils passer en Angleterre? Telles
sont les questions auxquelles le Secours catholique a tenté de répondre
dans un rapport publié ce jeudi. En interrogeant 54 migrants,
l'association a dressé le portrait de ces hommes, retracé leur parcours
et fait parler ceux qu'on entend rarement dans les médias. Ce travail
d'enquête* mené fin 2014 a pour objectif de nourrir une mission de
réflexion lancée par le ministère de l'Intérieur l'été dernier. Deux
experts missionnés par Bernard Cazeneuve doivent analyser la situation
des exilés et proposer des solutions pour sortir Calais de l'impasse
d'ici le mois de mai, date à laquelle ils devront rendre leurs
conclusions. Si l'étude du Secours catholique est loin d'être exhaustive
et ne représente qu'un échantillon de 54 personnes sur les 1900
migrants bloqués actuellement dans la ville portuaire du Pas-de-Calais,
elle permet de mieux comprendre leur situation et leur parcours.
Radioscopie.
Jeunes et célibataires
A Calais, cohabitent
plus d'une dizaine de nationalités: les migrants sont soudanais,
érythréens, afghans, syriens, pakistanais, égyptiens, kurdes d'Irak ou
encore éthiopiens, marocains et mauritaniens. Les exilés sont très
majoritairement des hommes jeunes, célibataires, sans familles à charge.
La moyenne d'âge tourne autour des 27 ans. Sur les 54 migrants
interrogés, près de la moitié appartiennent à des catégories
socioprofessionnelles supérieures: ils sont par exemple enseignants,
ingénieurs, étudiants, banquiers, etc.
Les motifs de leur départ
La
majorité des migrants interrogés (67%) ont expliqué avoir fui leur pays
en raison des persécutions subies et 22% par crainte d'être la cible
d'attaques. Dans ces cas-là, les causes de départ sont incontestablement
liées aux contextes géopolitiques locaux. C'est notamment le cas des
Soudanais, qui ont tenté d'échapper au génocide des populations
africaines du Darfour par le gouvernement de Karthoum et les Janjawids,
sa milice armée. «Ma ville a été attaquée, j'ai été incarcéré et torturé
pendant un mois et dix jours», témoigne Fouad, un ouvrier agricole de
32 ans. Quand ils ne fuient pas la guerre, ils tentent de quitter une
dictature ou un climat d'insécurité aiguë. Ici, un étudiant érythréen de
24 ans a été emprisonné et battu pour avoir liké une page Facebook. Là,
un collégien afghan de 15 ans a fui le pays car «là où je vis, il y a
des Talibans, pas d'école et pas de sécurité. C'est ma famille qui a
décidé de me faire partir». Sur les 54 personnes interrogées, seules
trois sont parties pour des motivations économiques.
Le parcours vers l'Europe
Les
exilés de Calaisis sont partis depuis 952 jours, soit environ deux ans
et demi, affirme encore le rapport. La majorité d'entre eux rejoignent
l'Europe via la Libye, en embarquant sur un bateau de fortune vers
l'Italie. Moins nombreux, certains entreprennent le voyage à pieds,
traversant l'Iran, la Turquie avant de passer en Europe centrale. Pour
le Secours catholique, le passage vers l'Europe est toujours risqué et
difficile: «Pour eux, il a fallu passer des heures, voire des jours, sur
des navires de fortune, à la merci de passeurs souvent violents pour
faire supporter aux exilés des conditions très difficiles: bateaux
surchargés, absence de nourriture ou d'eau, mauvais traitements…»
Le prix du voyage
Le
coût moyen du voyage s'élève à 3000 euros. «Les sommes dépensées par
les exilés pour venir se réfugier en Europe sont très importantes au
regard des niveaux de vie» des pays de provenance, relève l'étude. Au
Soudan, le salaire moyen annuel par habitant est de 1450 dollars,
d'après la Banque mondiale alors qu'il est de 570 dollars en
Afghanistan. «Le coût moyen d'un voyage est ainsi de l'ordre de deux ans
de salaire moyen soudanais ou de cinq ans de salaire afghan», résument
les auteurs. Pour les Syriens, la facture dépasse les 5000 euros.
Le rêve de la Grande Bretagne? Pas toujours
Fait
peu connu: près de la moitié des exilés ont tenté de s'installer dans
un pays voisin du leur, avant de partir pour l'Europe. Mais voyant les
mauvaises conditions d'accueil (persécutions, absence d'emploi, etc),
ils ont poursuivi leur voyage. Youssef, commerçant de 25 ans, parti du
Soudan, a bien tenté de rester en Libye. Sauf que «tu peux être tué à
tout moment, pour rien, raconte-t-il dans le rapport. Des enfants de 12
ans ont des armes, des personnes te mettent en prison et on appelle ta
famille pour demander 1000 dinars pour ta libération. Je suis resté neuf
mois en Lybie avant de partir pour l'Italie». Au final, la majorité des
personnes entendues n'avaient pas choisi de pays de destination quand
ils ont quitté leur pays. «Rares sont ceux qui ont d'ailleurs choisi de
partir pour le Royaume-Uni au moment de leur départ», notent les auteurs
du rapport, rappelant que leur but est surtout de trouver un pays
d'accueil pour «vivre en paix». Et quand ils hésitent sur leur
destination, ils se basent avant tout sur les conseils de «leurs
compatriotes», seules personnes à qui ils font véritablement confiance.
Désillusion à Calais
Les
migrants sont à Calais depuis 75 jours en moyenne et vivent dans des
conditions qu'ils ressentent comme «inhumaines», malgré le travail des
associations sur place. «Je n'arrive pas à dormir tellement j'ai froid,
confie Mohammed, 27 ans. Je ne mange qu'un repas par jour. Je n'ai pas
de vêtements propres et je ne peux pas prendre de douche». Professeur
d'anglais syrien, Mohamad est à bout: «Certaines fois, je regrette
d'être venu. Je risquais la mort en Syrie mais, ici, j'ai l'impression
de mourir chaque jour un petit peu».
Leur projet central: demander l'asile
Une
majorité des exilés interrogés souhaitent faire une demande d'asile en
Grande Bretagne (54%), comme en témoigne Nasseredin, un agriculteur
soudanais de 29 ans: «Je ne sais rien de l'Angleterre mais je pense que,
là-bas, c'est mieux qu'ici où je suis maltraité. La France, c'est bien ;
mais le début, c'est dur, il n'y a pas d'accueil. Les chiens sont mieux
traités que nous. Ils se douchent, ont des manteaux, des couvertures,
une maison. J'ai peur de demander l'asile ici en France et de me
retrouver dehors». Par ailleurs, un quart des migrants veulent demander
l'asile en France (24%). Adam Saleh, ouvrier agricole au Soudan, se
montre motivé: «Je serai un bon Français. Je serai au service de la
France, promet-il. Plus concrètement: j'apprendrai le français et je
ferai ce que je trouverai». Pour les autres, leur choix est plus
incertain (5,5%), une petite partie veut rester sans papier (9%) et une
autre veut retourner au pays (5,5%).
Et si leur projet ne se concrétise pas?
Près
de 70% des migrants interrogés ne voient aucune alternative. Quant aux
autres, ils imaginent un plan de secours: «Je chercherai ailleurs
jusqu'à ce qu'un pays m'accueille. Je ne connais pas le mot «renoncer»,
sinon j'aurais [déjà] renoncé en Lybie», répond Mohamed, un carreleur de
27 ans. «Je rentrerai en Syrie, si la situation s'améliore. C'est mon
seul amour», témoigne à son tour un professeur d'anglais. Abattu, Ahmad,
infirmier de 25 ans ne voit pas vraiment d'autre issue: «Je ne pourrai
plus vivre dans ce monde».
(1) Les entretiens individuels ont
été menés en novembre et décembre 2014. Ils ont été effectués
individuellement, dans des voitures ou dans les locaux du Secours
catholique. Les migrants interrogés ont été repérés sur les lieux de
«jungle» et de squat.
(2) Jérôme Vignon, président de
l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale (ONPES)
et au préfet Jean Aribaud.
Un macabre record, loin devant le pic de 2011, lorsque 1.500 décès avaient été enregistrés.
Plus de 3.000 migrants ont péri en Méditerranée depuis janvier, soit
plus du double que lors du pic de 2011, année du Printemps arabe, a
déploré lundi l'Organisation internationale pour les migrations.
Depuis
20 ans, traverser la Méditerranée constitue le périple le plus mortel
pour les migrants irréguliers. Depuis le début de l'année, l'OIM a
enregistré la mort de 4.077 migrants irréguliers dans le monde, dont les
trois quarts -- 3.072 - en Méditerranée.
Depuis l'an 2000, plus de 22.000 migrants ont perdu leur vie en Méditerranée.
Pour
la Méditerranée, "2014 est l'année la plus meurtrière", loin devant le
pic de 2011, lorsque 1.500 décès avaient été enregistrés (en prenant les
neuf premiers mois de l'année).
De nombreux Syriens et Erythréens
La majorité des migrants
qui sont décédés aux portes de l'Europe - par noyade, asphyxie, faim ou
froid - étaient originaires d'Afrique et du Moyen-Orient, selon les
statistiques publiées par l'OIM.
Au total, au moins 40.000
migrants sont décédés dans le monde depuis l'an 2000 en tentant d'entrer
en Europe, aux États-Unis, en Australie ou dans d'autres pays.
"Depuis
un an, l'augmentation du nombre de morts s'explique surtout par la
progression des morts en Méditerranée", explique l'OIM, qui reconnaît ne
pas comprendre très bien cette tendance.
Cela "reflète
probablement une augmentation spectaculaire du nombre de migrants qui
tentent de rejoindre l'Europe. Plus de 112.000 migrants en situation
irrégulière ont été détectés par les autorités italiennes au cours des
huit premiers mois de 2014, près de trois fois plus que dans l'ensemble
de l'année 2013", considère l'OIM.
Les plus nombreux à être arrivés en Italie cette année sont
les Syriens, dont le pays est ravagé par une guerre civile depuis plus
de trois ans et demi, et les Erythréens, qui fuient leur pays pour
échapper à la répression brutale du pouvoir, au service militaire à vie,
et au travail forcé, non rémunéré et à durée illimitée.
Sur le même sujet: La Méditerranée, cimetière migratoire, Médiapart