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dimanche 15 septembre 2024

Immigration: combattre ces politiciens extrémistes européens qui criminalisent les organisations humanitaires d'aide aux migrants

Il faut désormais systématiquement poursuivre et faire sévèrement condamner tous ces criminels politiques qui instrumentalisent la haine des migrants à des fins pouvoiristes en Europe; en laissant délibérément des milliers de ces derniers mourir sans secours humanitaire en méditerranées, à la suite des accords de sous-traitance particulièrement inhumains conclus avec un certain nombre de pays du Maghreb. L'immigration clandestine doit être traitée à la source, en rompant ou conditionnant clairement à la bonne gouvernance les relations avec nombre de dictatures corrompues des pays de départ en Afrique. En effet on n'empêchera jamais des personnes sans perspective d'avenir d'essayer obstinément de changer leurs conditions, et par ricochet celles plus largement de leurs familles. Joël Didier Engo, Association Nous Pas Bouger http://www.nouspasbouger.org
Italie : six ans de prison requis contre Matteo Salvini pour avoir refusé de laisser accoster des migrants en 2019 L’ex-ministre de l’intérieur d’extrême droite avait mis en œuvre la politique des « ports fermés » en vertu de laquelle l’Italie refusait l’entrée aux navires humanitaires qui secouraient les migrants en Méditerranée. Le Monde avec AFP Les procureurs italiens ont requis, samedi 14 septembre, une peine de six ans de prison à l’encontre de Matteo Salvini, vice-premier ministre italien d’extrême droite, pour avoir empêché des migrants de débarquer dans un port italien en 2019. M. Salvini, qui fait partie de la coalition de la première ministre, Giorgia Meloni, est jugé pour privation de liberté et abus de pouvoir présumés pour avoir maintenu 147 migrants en mer pendant des semaines sur un navire géré par l’organisation caritative Open Arms. « L’accusation a demandé que l’ancien ministre de l’intérieur Salvini soit condamné à six ans de prison », a déclaré à l’Agence France-Presse l’avocat d’Open Arms, Arturo Salerni, alors que les débats touchent à leur fin. Le verdict de ce procès, qui a débuté en octobre 2021, devrait être rendu le mois prochain, a-t-il ajouté. M. Salvini n’était pas présent à l’audience. Il avait auparavant publié sur Facebook : « Je le referais si j’avais à le refaire : défendre les frontières contre les migrants illégaux n’est pas un crime. » « Il est incroyable qu’un ministre de la République risque six ans de prison pour avoir fait son travail en défendant les frontières de la nation, comme l’exige le mandat qu’il a reçu de ses concitoyens », a-t-il ajouté sur X. Conditions sanitaires désastreuses Au moment de résumer son réquisitoire, le procureur Geri Ferrara, du tribunal de Palerme, a estimé qu’« un principe-clé n’est pas discutable : entre les droits de l’homme et la protection de la souveraineté de l’Etat, les droits de l’homme doivent prévaloir dans notre système heureusement démocratique ». Le navire est resté bloqué en mer pendant près de trois semaines avant que les migrants soient finalement autorisés par la justice à débarquer sur l’île italienne de Lampedusa. Les membres d’Open Arms avaient assuré que l’état physique et mental des migrants avait atteint un point critique lorsque les conditions sanitaires à bord étaient devenues désastreuses, notamment en raison d’une épidémie de gale. M. Salvini, chef du parti anti-immigration de la Ligue et ministre de l’intérieur à l’époque, a déclaré en janvier qu’il avait estimé que « la situation n’était pas dangereuse » à bord du navire. En 2019, alors qu’il participait au gouvernement de Giuseppe Conte, il avait mis en œuvre la politique dite des « ports fermés » en vertu de laquelle l’Italie refusait l’entrée aux navires humanitaires qui secouraient les migrants en Méditerranée. Une grande partie du procès a consisté à déterminer si la responsabilité de cette affaire incombait au gouvernement de M. Conte ou à M. Salvini seul. Il a déjà été poursuivi pour un chef d’accusation similaire, mais les poursuites ont été annulées par un tribunal de Catane en 2021. Le Monde avec AFP

samedi 1 juin 2024

Demandeurs d’asile : « Derrière les “défaillances systémiques” du dispositif d’accueil français, il y a un refus d’adopter des solutions pragmatiques »

Par Guillaume Rossignol directeur du Jesuit Refugiee Service Source: Le Monde.fr Alors que la manière dont la France accueille les demandeurs d’asile est régulièrement pointée, Guillaume Rossignol, directeur du Service jésuite des réfugiés, invite, dans une tribune au « Monde », à ne pas céder à l’idéologie, à respecter les droits des personnes et à choisir des solutions à la fois humaines et viables.
En mars 2024, un arrêt du Conseil du contentieux des étrangers belge a empêché le transfert d’un demandeur d’asile vers la France au vu de « défaillances systémiques » du dispositif d’accueil de l’Etat français. Selon cet arrêt, ce demandeur d’asile risquait d’être traité de manière incompatible avec ses droits fondamentaux. « Certaines nuits, je reste assis sur une chaise près des agents de sécurité d’un hôpital, par crainte d’être de nouveau agressé durant mon sommeil », témoigne, par exemple, M. N., demandeur d’asile, accompagné par le Service jésuite des réfugiés (JRS France). Les défaillances dans l’accueil des demandeurs d’asile ne sont pas nouvelles. La France a ainsi été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme en 2021 pour les traitements inhumains et dégradants dont avaient été victimes des personnes en demande d’asile. Mais le plus inquiétant est l’ampleur de ces défaillances. Au 31 mars 2024, selon les chiffres issus d’Eurostat et de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), un organisme chargé de délivrer les « conditions matérielles d’accueil », c’est-à-dire une domiciliation, un hébergement et une allocation minimale assurant aux demandeurs un niveau de vie digne qui garantisse leur subsistance et protège leur santé physique et mentale, plus de 46 000 personnes en demande d’asile en étaient privées. Justifier l’injustifiable Or, plus qu’une crise du système d’accueil contre laquelle « on ne pourrait rien » – elle résulterait, par exemple, de l’impossibilité de traiter de trop nombreuses demandes –, certains cas manifestent une volonté délibérée de laisser perdurer ces situations et de justifier l’injustifiable, en s’abritant derrière le paravent du « droit ». Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Le recours croissant des pays de l’UE à une « immigration choisie » pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre Ainsi en est-il de la politique française envers les demandeurs d’asile dits « dublinés », par référence au règlement européen de Dublin, organisant les procédures d’asile au sein de l’Union européenne (UE) et dont les principes ont été globalement repris par le pacte européen sur l’asile et la migration adopté le 14 mai 2024. Lire aussi la tribune | Article réservé à nos abonnés Migrations : « L’UE multiplie les contournements ou les contraventions au droit européen » Ces personnes, qui ont demandé la protection internationale de la France et y séjournent, sont entrées sur le territoire de l’UE par un autre pays. En application des textes précités, la France peut, pendant une durée de dix-huit mois, demander leur transfert dans le pays par lequel elles sont entrées dans l’UE (procédure Dublin) afin que ce pays assume et instruise lui-même la demande d’asile. Mais, une fois passé ce délai, la France devient responsable de leur demande d’asile. Or, nos autorités refusent à ces personnes tout moyen de subsistance, prétendant ne pas y être tenues en application du droit en vigueur. L’accès au travail des demandeurs d’asile Quelle que soit l’interprétation que l’on donne du droit français ou européen applicable, les priver d’une allocation et d’un hébergement en plus d’un accès au travail, c’est laisser les demandeurs d’asile dans une situation inhumaine et dégradante qui ne peut être conforme à aucun droit. Une première en la matière, le Service jésuite des réfugiés (JRS France) vient d’introduire devant le Conseil d’Etat une requête « en reconnaissance de droits » − un dispositif original introduit par une loi de 2016 sur la modernisation de la justice du XXIe siècle − pour faire reconnaître les droits individuels de l’ensemble de ces personnes au bénéfice des « conditions matérielles d’accueil ». Nous ne devons pas laisser justifier l’injustifiable, mais garder le souci de la justice. Derrière ces « défaillances systémiques » du dispositif d’accueil français, il y a aussi un refus d’adopter des solutions pragmatiques, en laissant l’idéologie prendre le dessus. Selon l’économiste El Mouhoub Mouhoud, président de l’université Paris-Dauphine-PSL, nous assistons à un « recul inquiétant de l’argumentation rationnelle » sur les questions d’immigration. Ainsi, une grande pluralité d’acteurs, y compris le Medef et les syndicats de salariés, se sont prononcés en faveur d’une solution simple : l’accès au travail des demandeurs d’asile. Cela réduirait, en effet, les coûts de leur accueil tout en leur permettant de se sentir utiles et en faisant rentrer des ressources dans le budget de l’Etat, à l’heure où les finances sont au rouge, le tout dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, puisque les trois quarts des PME françaises déclaraient, fin 2023, rechercher en vain du personnel. Renoncer aux discours réducteurs D’après un rapport de JRS France, fondé sur les données d’enquêtes publiques de la Commission européenne, la France est le seul pays de l’Union européenne, avec la Hongrie, à ne pas accorder aux demandeurs d’asile un accès effectif au marché du travail. Lire aussi la tribune | Article réservé à nos abonnés Pacte européen sur la migration et l’asile : « Le régime d’asile actuel est inhumain par nature ; il doit être réformé en profondeur » Si tous les autres pays européens le font, ce n’est pas uniquement parce que c’est un droit établi par la directive européenne accueil mais aussi, et peut-être d’abord, parce que cela sert leurs intérêts économiques et sociaux sans que soit constaté pour autant un quelconque « appel d’air ». Il nous faut garder le souci de la réalité ; la réalité, c’est bâtir des solutions viables qui ne renoncent pas à l’humain. Si les situations indignes se propagent, c’est que nous n’y résistons pas avec assez de force, parce que nous perdons la perception de l’unicité et du caractère irremplaçable de chacun. C’est là le danger qui nous menace et menace l’Europe. Dans son poème Restons éveillés, dédié aux travailleurs immigrés, Missak Manouchian nous l’intimait déjà : il nous faut renoncer aux discours réducteurs pour garder claire vision et hauteur de vue. Guillaume Rossignol est directeur de JRS France (Service jésuite des réfugiés), une organisation catholique internationale qui agit aux côtés des demandeurs d’asile et des réfugiés. Guillaume Rossignol (directeur du Jesuit Refugiee Service)

jeudi 20 janvier 2022

Immigration : « Ça y est, enfin, je me sens chez moi, je fais partie de la France »

 

Dans les locaux de la préfecture des Hauts-de-Seine. À Nanterre, le 18 janvier.
SAMUEL GRATACAP POUR « LE MONDE

Il y a celle qui s’attendait à une « minicérémonie » et celui qui ressent malgré tout « beaucoup d’émotion », il y a là le médecin tunisien, la secrétaire médicale ivoirienne et la juriste roumaine… Par-delà leurs différences, ils sont un peu moins d’une centaine venus, ce mardi 18 janvier, retirer leur décret de naturalisation au guichet de la préfecture des Hauts-de-Seine, à Nanterre. Et ils sont tous français désormais.

En 2021, environ 94 000 personnes ont obtenu la nationalité – que ce soit par déclaration (conjoints et enfants de Français) ou, pour une majorité, par décret –, après avoir fait la preuve de leur connaissance du pays, de leur adhésion à ses valeurs et à condition de résider depuis cinq ans au moins en France et d’y avoir leurs « centres d’intérêt matériels et affectifs ».

Ioana (les personnes dont seul le prénom apparaît ont requis l’anonymat) est chic dans son manteau de laine droit, son sac à l’effigie d’un grand couturier sur l’épaule et ses écouteurs de marque aux oreilles. Elle tient la chemise qui vient de lui être remise, contenant son décret de naturalisation, La Marseillaise, la Déclaration des droits de l’homme et la charte des droits et devoirs du citoyen français. Dans un français parfait, la jeune femme, originaire de Roumanie et juriste, explique qu’elle n’avait « pas besoin » de la nationalité, mais elle la voulait « par principe, pour pouvoir voter et [s]’associer pleinement au pays ».

Henriette, 49 ans, est venue chercher son décret de naturalisation à la préfecture des Hauts-de-Seine, à Nanterre, mardi 18 janvier 2022. Originaire de la Côte d’Ivoire, elle est arrivée en France en 2002.

Franchement « soulagée », Henriette, elle, y voit la reconnaissance de « toutes les galères » qu’elle a vécues. Cette femme de 49 ans, originaire de Côte d’Ivoire, est venue dans la région parisienne il y a presque vingt ans pour épouser un Français. Elle a quitté son pays, son travail, sa famille, et s’est retrouvée, malgré elle, dépendante de quelqu’un. Depuis, elle a suivi des formations, beaucoup travaillé, comme assistante de vie, garde d’enfants ou employée d’un supermarché. Elle a demandé la nationalité dès 2017, mais, explique-t-elle, son dossier est passé de main en main et a végété dans les limbes de l’administration. Elle se souvient de son « entretien individuel de naturalisation » et des questions qui l’ont « déstabilisée ». Le nom du premier ministre ? « Je ne sais pas, mais je sais qu’il est grand ! », a-t-elle répondu à l’agent de la préfecture qui l’interrogeait. « Je croyais qu’ils allaient me crucifier, mais je suis tombée sur une dame assez sympa. »

« On voit le futur ici »

Meghana et Amar, un couple de trentenaires, sortent justement de leur entretien. Lui tient à la main des notes qu’il a révisées juste avant et sur lesquelles on peut lire les grandes dates de l’histoire de France. « La dame nous a mis à l’aise », disent-ils. Ce couple d’Indiens est en France depuis 2012. « On voit le futur ici », explique Meghana, qui a accouché début janvier de leur premier enfant. D’abord étudiants, elle est aujourd’hui responsable marketing d’une entreprise de technologie dans le secteur du voyage et lui est ingénieur d’affaires. Ils devront attendre environ un an avant d’obtenir une décision.

Ioana, une juriste de 34 ans, vient d'obtenir la nationalité française par naturalisation. "Je voulais participer activement à la vie citoyenne. Je suis contente de pouvoir voter cette année. La France m'a donné la chance d'avoir un beau parcours car j'ai étudié ici." À Nanterre, le 18 janvier 2022.

Si les nationalités concernées par les naturalisations dans les Hauts-de-Seine recoupent peu ou prou le classement national – 43 % des demandes proviennent du Maghreb, suivies de l’Afrique francophone (Cameroun, Côte d’Ivoire, Sénégal) –, le public présente la particularité de concentrer des profils qualifiés, une situation liée à la proximité du quartier d’affaires de la Défense. Plus de 90 % des demandes connaissent une issue positive.

« Ça y est, enfin, je me sens chez moi, je fais partie de la France. » Sandra a pleuré de joie quand elle a su que sa demande de naturalisation avait été acceptée. Arrivée en France à l’âge de 13 ans, la jeune femme en a désormais 36. Elle dit connaître mieux la France que son pays d’origine, la Côte d’Ivoire. Sa première demande avait été ajournée deux ans, à cause d’une dette fiscale. 

« J’avais payé mon impôt sur le revenu avec du retard », explique-t-elle. Elle avait trouvé le refus de l’administration « très sévère » et failli baissé les bras. Grâce au Covid-19, les choses se sont finalement accélérées. Marlène Schiappa, ministre déléguée auprès du ministre de l’intérieur, chargée de la citoyenneté, a demandé aux préfectures de prioriser les travailleurs étrangers mobilisés pendant la crise sanitaire. Un peu plus de 16 000 d’entre eux ont bénéficié du dispositif. Sandra, secrétaire médicale dans une clinique, en fait partie.

De même que Mohamed, pédiatre, qui a été « volontaire pendant le Covid pour travailler dans un service de réanimation adulte » à l’hôpital. Ce désormais Franco-Tunisien de 39 ans trouve « magnifique » qu’un pays « offre aux gens d’acquérir la nationalité par le travail ».

Un sentiment ambivalent

Au guichet des naturalisations de Nanterre, il y a autant de sensibilités qui s’expriment que de personnes. Andrea Cuellar-Monroy, salariée d’un cabinet de conseil en informatique, témoigne d’un sentiment complexe et parfois ambivalent. La jeune femme de 30 ans a « réalisé » qu’elle se sentait « plus à sa place » en France, lorsqu’elle a rendu visite à ses parents, en Colombie. Elle dit aujourd’hui appartenir « aux deux pays » et, surtout, ne « jamais » s’être sentie immigrée. « Immigrée, dit-elle, c’est quand on est obligé de partir. Moi j’ai choisi la France. »

Andrea Cuellar Monroy est cheffe de projet informatique. « J'ai pu me sentir étrangère mais pas immigrée. Immigrée c'est lorsqu’une personne n'a pas le choix. Pour la France je me suis tout de suite senti à ma place et c'était mon choix de venir ici. » À Nanterre, le 18 janvier 2022

Abdessalem, lui aussi, a choisi la France. Pour autant, il se sent immigré « depuis toujours ». « On me pose tout le temps la question de mes origines », justifie le jeune homme de 30 ans, qui a grandi en Tunisie avant de venir terminer ses études de littérature à la Sorbonne. Professeur contractuel de français, depuis 2016, dans un collège de Meudon, il considère qu’il est « mieux » d’être français. « C’est une diversité, c’est Hugo, Balzac, la liberté d’expression, le droit de vote, pouvoir voyager partout, avoir une réputation dans le monde qui passe partout… », énumère-t-il. Depuis la révolution de 2011, il regrette que l’image de son pays d’origine soit ternie. Au moment de sa naturalisation, il a voulu changer d’état civil et s’appelle désormais Alexis.

Il va pouvoir passer le concours de professeur de lettres modernes et sortir du statut précaire de contractuel pour être titularisé. Sandra, la secrétaire médicale, va, elle aussi, pouvoir tenter des concours de la fonction publique hospitalière. Elle n’aura surtout plus « honte » de devoir montrer sa carte de séjour. « Ça choquait mes collègues », confie-t-elle.

Amar et Meghana sont originaires d'Inde. Ils viennent de passer l'entretien de naturalisation. « Avoir la nationalité, c'est participer à la vie citoyenne et voter, ne plus se sentir étrangers. Beaucoup de personnes immigrées participent à l'essor de la France mais personne ne parle de ça, c'est notre cas. », à Nanterre, le 18 janvier 2022.

Tous sont soulagés d’être débarrassés des lourdeurs administratives. « Tous les ans, je venais faire la queue devant la préfecture à partir de 4 heures du matin pour renouveler mon titre de séjour », rapporte Mme Cuellar-Monroy.

Ce jour-là justement, comme un clin d’œil, ils sont une petite centaine devant la préfecture, réunis pour demander leur régularisation. Des travailleurs sans papiers d’une entreprise d’intérim spécialisée dans le BTP et leurs soutiens. Pour eux, le chemin est encore long et incertain avant d’intégrer la communauté.


mardi 4 mai 2021

Immigration : la réforme de la Préfecture de police de Paris entre en vigueur

A compter du 1er mai, un préfet délégué à l’immigration animera et coordonnera « la gestion des flux migratoires en Ile-de-France ».
Par Juliette Bénézit Publié le 01 mai 2021 Le Monde C’était une demande pressante du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin. En novembre 2020, à l’occasion de la publication du Livre blanc sur la sécurité intérieure, le locataire de la Place Beauvau demandait une mise en œuvre rapide de la réforme de la Préfecture de police de Paris concernant la gestion des flux migratoires en Ile-de-France. Il insistait alors sur sa volonté de lutter plus efficacement contre l’immigration irrégulière et annonçait la création d’un poste de préfet délégué à l’immigration. Samedi 1er mai, l’ensemble de cette réforme est officiellement entré en vigueur. Qu’implique-t-elle concrètement ? Le préfet de police de Paris se voit conférer une « compétence d’animation et de coordination des services intervenant dans le domaine de la gestion des flux migratoires en Ile-de-France ». Pour la mettre en œuvre, un poste de préfet délégué à l’immigration auprès du préfet de police de Paris est donc créé. C’est un habitué de ces dossiers, Julien Marion, directeur de la police générale à la Préfecture de police de Paris depuis 2017, qui a été nommé à cette fonction. Il est par ailleurs placé à la tête d’une nouvelle « délégation de l’immigration », qui aura un double niveau d’intervention : des compétences directes sur les services parisiens et ceux de la petite couronne chargés de ces questions, et un rôle de coordination sur le reste de l’Ile-de-France. Une organisation des services pas suffisamment efficace Cette réforme est censée répondre à un constat ancien et partagé : l’organisation des services en Ile-de-France n’est pas suffisamment efficace, alors que la population immigrée est surreprésentée dans la région. D’après les chiffres de la Préfecture de police de Paris, l’Ile-de-France concentre notamment 50 % des demandes d’asile nationales, 40 % de l’activité nationale de délivrance des premiers titres de séjour et 30 % de l’activité nationale en matière de lutte contre l’immigration irrégulière. « L’attractivité de la région francilienne n’est pas nouvelle, mais elle a tendance à se renforcer au cours des dernières années », plus particulièrement depuis la crise migratoire de 2015, commente la Préfecture de police de Paris. La nécessité de coordonner l’action des acteurs intervenant sur le territoire francilien s’est vite imposée Les compétences des services en la matière, elles, sont éparpillées au sein d’une multitude d’autorités : la Préfecture de police de Paris, les préfectures de département, la préfecture de région, la police aux frontières… Leurs missions se superposent souvent et s’imbriquent mal les unes aux autres. A ce titre, la nécessité de coordonner l’action des acteurs intervenant sur le territoire francilien s’est vite imposée. Des procédures d’harmonisation sont d’ailleurs à l’œuvre depuis plusieurs années, de manière informelle, dans le cadre d’un processus déjà largement piloté par la direction de la police générale, et donc Julien Marion. « La réforme de la gestion des flux migratoires en Ile-de-France vise d’abord à mettre le droit en accord avec la pratique », note la Préfecture de police de Paris. Apres négociations En mars 2019, lors de la prise de fonction de Didier Lallement au poste de préfet de police de Paris, Christophe Castaner, alors ministre de l’intérieur, l’avait chargé d’une vaste réforme de la Préfecture de police qui – au profit d’une harmonisation avec les services de la police nationale – aurait pu conduire à rogner certaines de ses compétences. Depuis deux ans, sur les questions d’immigration, cette réforme a donné lieu à d’âpres négociations, chaque autorité étant soucieuse de conserver son pré carré, voire de l’étendre. A ce titre, la direction centrale de la police aux frontières – qui est compétente sur les aéroports, gère les mesures d’éloignements et les centres de rétention administrative de la grande couronne – poussait pour la création d’une direction zonale coiffant toute l’Ile-de-France. De leur côté, les préfectures de département – qui gèrent notamment les demandes de titre de séjour, l’entrée dans la demande d’asile et des missions de lutte contre l’immigration irrégulière – ne comptaient pas abandonner leurs prérogatives. Idem pour la préfecture de région, compétente sur l’hébergement des demandeurs d’asile et l’intégration des réfugiés. Finalement, le gouvernement a largement arbitré en faveur des propositions faites par le préfet de police, Didier Lallement. Bilan : si le Livre blanc sur la sécurité intérieure évoquait la création d’une direction zonale de la police aux frontières en Ile-de-France, le projet n’est plus d’actualité à ce stade. « On continue d’avoir une organisation propre, d’une part pour Paris et la petite couronne, et d’autre part pour la grande couronne. La nouveauté est dans le pilotage commun des services par la Préfecture de police de Paris », résume un proche du dossier. Les préfectures de département et la préfecture de région conservent la quasi-totalité de leurs prérogatives. Quels sont les gains opérationnels de cette réforme ? « On va rapidement voir dans quelles mesures le préfet délégué à l’immigration est véritablement en position de pouvoir harmoniser les choses au niveau francilien », rapporte Frédéric Guillo, secrétaire général de la CGT à la Préfecture de police de Paris. « On a l’espoir que ça puisse apporter une coordination sur les questions d’accès au séjour », explique Marilyne Poulain, chargée de la question des travailleurs sans papiers à la CGT, alors que les pratiques peuvent être sensiblement variables d’une préfecture à l’autre. Elle souligne néanmoins une « inquiétude sur un durcissement de la répression » découlant de cette coordination renforcée entre les services de police et les services administratifs. Juliette Bénézit

jeudi 23 janvier 2020

Immigration : sortir les sans-papiers de l’impasse

Immigration : sortir les sans-papiers de l’impasse

Editorial. Une politique résolue de résorption systématique des situations aberrantes dans lesquelles certains étrangers sont maintenus pendant des années aiderait à la fois à abaisser la pression et à légitimer plus largement les éloignements forcés du territoire.

Le premier ministre Edouard Philippe lors d’une conférénce de presse sur l’immigration, à Matignon, le  6 novembre  2019.
Le premier ministre Edouard Philippe lors d’une conférénce de presse sur l’immigration, à Matignon, le  6 novembre  2019. CHARLES PLATIAU / AFP
Editorial du « Monde ». A quoi sert-il de maintenir dans une situation de précarité des étrangers sans papiers dont chacun sait qu’ils ne quitteront jamais la France et qu’il est impossible de les y contraindre ? La question ne cesse d’envenimer les débats sur la politique d’immigration depuis quarante ans.

En 1981, une opération de régularisation massive avait marqué l’arrivée de la gauche au pouvoir. Dans les années 1990, les occupations de lieux publics, comme l’église Saint-Bernard à Paris, évacuée par la force en 1996, et les grèves de la faim de sans-papiers ont provoqué autant de spasmes aboutissant à des régularisations collectives, comme celle autorisée par la circulaire Chevènement de 1997, et nourrissant une dramatisation continue de l’enjeu migratoire qui n’a cessé de faire le jeu de l’extrême droite.

Ce mode de gestion par à-coups a heureusement laissé la place à des mécanismes de régularisation permanente, comme la circulaire Valls de 2012, établissant des critères objectifs (durée de présence et de scolarisation des enfants, ancienneté dans le travail) censés éviter les crises à répétition et qui, bon an mal an, permettent de régler la situation de quelque 30 000 personnes.

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Pourtant, on estime aujourd’hui à au moins 300 000 le nombre d’étrangers en situation irrégulière vivant en France. Parmi eux, certains sont des « ni-ni » : ils ne sont ni régularisés, car ils ne correspondent pas à l’interprétation des critères retenue par l’administration, ni expulsés, car cela conduirait par exemple à séparer des enfants – non expulsables – de leurs parents.

Tout sauf simple

Le coût politique, financier et social de cette anomalie est lourd. Des règles non appliquées qui nourrissent les accusations de laxisme. Des familles hébergées aux frais de la collectivité quand les parents ne peuvent travailler faute de papiers (les sans-papiers occupent les trois quarts des chambres d’hôtel réquisitionnées en Ile-de-France). Des adultes déboussolés et des enfants ballottés.

Pour sortir de cette impasse, un groupe de personnalités vient de proposer, dans Le Monde, d’élargir et de clarifier les critères de régularisation et, à terme, de simplifier les conditions d’octroi des titres de séjour afin que soient mieux respectés des principes républicains comme le droit d’asile et le droit à la vie familiale. En contrepartie, les obligations de quitter le territoire, dont seules 14 % sont exécutées, seraient facilitées.

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Trouver le bon équilibre est tout sauf simple, car il est naïf de nier les risques d’impopularité et d’appel d’air que fait courir toute annonce sur le sujet. Pourtant, explorer les pistes ainsi suggérées apparaît comme une nécessité, si l’on veut priver les controverses politiques délétères sur l’immigration d’un de leurs principaux carburants: l’idée erronée selon laquelle les autorités sont impuissantes à maîtriser le cours des choses et tolèrent des situations hors la loi.

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Une politique résolue de résorption systématique des situations aberrantes dans lesquelles certains étrangers sont maintenus pendant des années aiderait à la fois à abaisser la pression et à légitimer plus largement les éloignements forcés du territoire. Cela suppose de la part du gouvernement un discours de vérité assumant une politique humaine conforme aux valeurs que porte la France, et l’admission du fait que des règles inapplicables affaiblissent l’État de droit et doivent être aménagées. Sauf à souhaiter que le chiffon rouge de l’immigration flotte de plus belle dans les batailles électorales à venir.

Le Monde

Immigration : des propositions-chocs pour « simplifier » et « ouvrir » le droit au séjour

Prenant le contre-pied de la politique en vigueur, un collège de onze experts prône une simplification du droit des étrangers et la régularisation des personnes aujourd’hui ni régularisables ni expulsables. 

Par Publié le 21 janvier 2020 
Au centre d'hébergement d’urgence Masséna d'Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), en avril 2019.
Au centre d'hébergement d’urgence Masséna d'Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), en avril 2019. CAMILLE MILLERAND / DIVERGENCE
Alors que le gouvernement cherche à enrayer l’augmentation du nombre de demandes d’asile, à durcir les critères de naturalisation ou à renforcer la lutte contre la fraude en matière de regroupement familial, un groupe d’experts sur l’immigration prend le contre-pied de la politique en vigueur.

Dans un rapport d’une centaine de pages adressé, mardi 21 janvier, au gouvernement et au président de la République, et obtenu par Le Monde, les auteurs issus de la haute administration, du monde de l’entreprise, syndical, associatif ou universitaire, préconisent une ouverture du droit des étrangers « afin qu’un plus grand nombre de personnes puissent relever dans des délais rapides d’un titre de séjour ».

Lire aussi Quotas, lutte contre la fraude, restriction des soins : les annonces du gouvernement sur l’immigration
 
« Nous voulons tous sortir d’une frustration au regard de la pauvreté du débat et des politiques publiques depuis trente ans », souligne Pascal Brice, ancien directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) et l’un des initiateurs du projet. « Tout est marqué par une volonté malthusienne de dissuasion mais rien n’est prévu pour sortir d’un système qui fabrique des sans-papiers ; ça ne fait qu’ajouter au désordre », poursuit-il.

Les auteurs du rapport – ils sont onze parmi lesquels figurent aussi le préfet honoraire et président de l’association d’hébergement Coallia, Jean-François Carenco ; l’ancien directeur général des étrangers en France (de 2012 à 2015) au ministère de l’intérieur, Luc Derepas ; ou encore l’historien Patrick Weil – partagent le constat d’une politique en « échec » qui, face à des flux constants, ne régularise pas suffisamment ni ne reconduit.

« Critères de séjour plus simples et plus réalistes »

Résultat : il y aurait au bas mot 300 000 sans-papiers en France. « On crée un limbe juridico-administratif, regrette Luc Derepas. Des gens sont là, travaillent, peuvent payer des impôts mais font l’objet d’obligations de quitter le territoire français. » « Longtemps, notre pays a privilégié des régularisations collectives et cycliques ayant pour vocation d’effacer les effets de ces dysfonctionnements, écrivent les auteurs. Il faut en sortir. »

Alors que le rythme des régularisations tourne autour de 30 000 délivrances de titres par an, le rapport préconise d’« apurer » la situation en régularisant davantage et notamment les personnes qui ne sont pas expulsables tels que les parents d’enfants nés en France et scolarisés, les conjoints d’étrangers en situation régulière, et tout salarié en contrat ou avec une promesse d’embauche. « Quel que soit leur nombre, elles ne repartiront pas », justifie Jean-François Carenco.

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A plus long terme, le collège d’experts propose de sortir la politique migratoire de la tutelle du ministère de l’intérieur pour la rattacher à un haut-commissariat auprès du premier ministre. Surtout, il appelle à définir « des critères de séjour plus simples et plus réalistes », explique Luc Derepas.

Le rapport suggère ainsi de remplacer la multitude de titres existants (douze cartes temporaires, quinze cartes pluriannuelles…), par cinq catégories. « On a un besoin de lisibilité », défend Olivier Gainon, l’un des coauteurs, chef d’entreprise et ancien directeur de cabinet de Pierre Gattaz au Medef.

« Chicanes administratives »

Dans la société nautique qu’il dirige, M. Gainon expérimente un besoin de main-d’œuvre étrangère pour occuper les « métiers difficiles à pourvoir » mais il a aussi été confronté aux méandres de l’administration lorsque l’un de ses salariés a voulu renouveler son titre de séjour. « On a galéré, ça a traîné, se souvient-il. Il a fallu qu’on s’inquiète auprès des pouvoirs publics. Ce qui est fatiguant, c’est l’absence de perspectives et de compréhension du système. »

« Arrêtons de forcer les gens à des chicanes administratives qu’on n’aurait jamais l’idée d’appliquer aux Français, insiste Luc Derepas. Cela crée des externalités négatives, qui vont des campements de rue au travail clandestin en passant par un phénomène de décohésion sociale qui créé un malaise pour tout le monde. »

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Le collège veut aussi instituer une durée minimale du titre de séjour à cinq ans – contre un an aujourd’hui – et le remplacement des titres pour dix ans par des titres permanents. L’administration aurait six mois pour examiner une demande.

Outre les catégories classiques d’immigration familiale, étudiante et professionnelle, le collège propose un nouveau titre de séjour, humanitaire, pour les personnes vulnérables victimes de violences ou de traumatismes mais ne relevant pas de l’asile.

Audace politique

Dans une perspective d’« équilibre », le rapport appelle à améliorer l’efficacité des reconduites pour les personnes ne relevant d’aucun titre. Aujourd’hui, seules 14 % des obligations de quitter le territoire français sont exécutées.

Tout en revenant à une durée de rétention administrative maximale de quarante-cinq jours (au lieu de quatre-vingt-dix jours depuis la loi Collomb de 2018), le rapport suggère notamment d’améliorer l’obtention des laissez-passer consulaires en renforçant la coopération avec les principaux pays d’origine. « Plus légitimes, car prises selon des critères transparents plus conformes à la situation des personnes, ces décisions seront de nature à rencontrer un plus grand consensus social », espèrent les auteurs. Aujourd’hui, près de 80 % des décisions négatives font l’objet de recours contentieux. « Ça restera une question difficile », concède toutefois Luc Derepas.

En dehors de la refonte de la politique migratoire qu’ils encouragent, et sur laquelle ils font preuve d’une réelle audace politique, les auteurs du rapport se sont aussi penchés sur la politique d’asile.

Outre des propositions classiques d’harmonisation européenne des conditions d’accueil et d’examen des demandes, ou de créations de « centres fermés » dans les ports méditerranéens, les auteurs ébauchent une « convention internationale pour la protection des déplacés environnementaux ». Ils recommandent enfin de « restreindre unilatéralement » l’application du règlement de Dublin pour permettre à des Etats d’examiner les demandes d’asile des personnes déjà enregistrées dans un autre pays de l’espace Schengen, et ainsi lutter contre l’errance des migrants sur le continent.

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Reste à voir l’accueil qui sera réservé à leurs travaux. « Il y a plus de maturité dans la société que le débat politique ne le laisse penser », veut croire Luc Derepas.

 

mercredi 6 novembre 2019

France: Immigration, l’éternel chiffon rouge

 "Un chiffon rouge" ravivé par les politiciens français depuis une quarantaine d'années, et qui laisse désormais indifférents les premiers concernés. Tant tout cela participe d'un nombrilisme franchouillard ...

En effet les générations de femmes et d'hommes politiques se succèdent, mais toujours avec la même vieille vision d'un monde qui se serait à jamais figé autour d'une France voulue aussi prospère, influente, indispensable voire incontournable, notamment sur des flux migratoires pourtant plus mondialisés que jamais.

Alors même que la plupart des rapports internationaux sur les flux migratoires contredisent  ce discours nombriliste tenu en France sur un seuil de tolérance franchi sur l'immigration, y compris sur le droit d'asile. Car des pays du Sud de l'Europe (Grèce, Italie), et même ceux du continent africain connaissent davantage de migrations que ce que soutient cette obsession française.

Parions que dans dix ou vingts ans le parlement sera encore appelé à débattre dessus.




Éditorial du Quotidien Le Monde sur la présentation par le gouvernement Philippe, mercredi 6 novembre 2019, d'une série de mesures qui, une nouvelle fois, font figure de diversion aux véritables problèmes du pays et ne font pas reculer les forces politiques qui prospèrent en exploitant les préjugés.

Véritable arme politique, la question de l’immigration nourrit les conversations, mais ne figure pas parmi les principales priorités des Français. En dépit du battage politico-médiatique incessant sur cette obsession de l’exécutif, le pouvoir d’achat, la santé, la protection sociale et l’environnement préoccupent davantage nos concitoyens, selon un récent sondage.
Depuis trois décennies, ce constat n’a guère changé. Cela n’a pas empêché les gouvernements, de droite comme de gauche, d’agiter ce chiffon rouge comme diversion aux véritables problèmes du pays. Le regroupement familial, la demande d’asile, les reconduites à la frontière, les modes d’acquisition ou de déchéance de la nationalité, n’ont cessé d’alimenter les mesures des pouvoirs successifs, sans jamais vraiment régler les problèmes auxquels elles étaient censées s’attaquer ni faire reculer les forces politiques qui prospèrent en exploitant les préjugés et en brandissant des boucs émissaires.

Emmanuel Macron et Edouard Philippe n’échappent malheureusement pas à la règle. En annonçant, mercredi 6 novembre, l’instauration de quotas annuels de travailleurs immigrés par professions et en entravant l’accès des demandeurs d’asile à la Sécurité sociale, le gouvernement ne modifiera que très marginalement les réalités. Des travailleurs étrangers aptes à occuper des emplois non pourvus peuvent déjà se voir délivrer des titres de séjour : 33 500 en ont bénéficié en 2018.

Un message venimeux

Quant au délai de carence de trois mois imposés aux demandeurs d’asile, il n’empêchera heureusement pas ces derniers, souvent éprouvés physiquement ou psychiquement par les persécutions qu’ils ont subies, d’être pris en charge au titre des « soins urgents et vitaux », comme le précise un rapport de l’inspection générale des affaires sociales et de l’inspection des finances. Force est de reconnaître, à lire ce document, que des abus existent : la « migration pour soins (…) n’est clairement pas un phénomène marginal », y lit-on. Il est légitime de combattre la fraude. Encore ne faudrait-il pas présenter une mesure microscopique et symbolique comme la panacée apte à apaiser les états d’âme des Français sur l’immigration.



Afficher des quotas de travailleurs rompt à juste titre avec l’idée selon laquelle les immigrés seraient des intrus. Mais l’annonce repose sur un quiproquo : pour l’opinion, chauffée depuis des années sur cette idée, notamment sous Nicolas Sarkozy, des quotas doivent permettre de limiter les flux d’entrée et de « protéger » l’emploi des Français. Il n’en est rien. Afficher un nombre d’immigrés souhaités dans certaines professions à partir des besoins recensés dans l’économie revient à diffuser un message attractif d’accueil. Tel est le constat dans les pays, comme le Canada ou les Etats-Unis, qui pratiquent les quotas.

Sous le couvert de mesures « équilibrées » entre ouverture – lesdits quotas – et fermeture – le délai de carence –, c’est un message pour le moins ambigu et en réalité venimeux qui est adressé à l’opinion. En matière d’immigration, le « en même temps » macronien consiste à envoyer des signaux à l’électorat de droite et d’extrême droite, tout en gardant bonne conscience puisque l’on agit par petites touches, dans le cadre constitutionnel. C’est une stratégie perdant-perdant : elle conforte l’association entre immigration, fraude et chômage, érode la tradition humanitaire de la France sans convaincre ceux pour qui les « solutions » d’exclusion des semeurs de haine resteront toujours préférables à ces appels du pied symboliques.

Le Monde, 06 Novembre 2019

Quotas, lutte contre la fraude, restriction des soins : les annonces du gouvernement sur l’immigration

Le premier ministre a dévoilé les axes de sa politique migratoire : des mesures pour la plupart déjà annoncées, voire déjà en vigueur, qui permettent au gouvernement de montrer qu’il occupe le terrain.

Edouard Philippe à l’Assemblée nationale, à Paris, le 5 novembre.
Edouard Philippe à l’Assemblée nationale, à Paris, le 5 novembre. THOMAS SAMSON / AFP
Immigration, acte II. Edouard Philippe devait présenter mercredi 6 novembre au matin vingt mesures qui sont les grands axes de sa politique migratoire, dont Le Monde a pu prendre connaissance. La réponse au débat qui s’est tenu au Parlement en octobre et qui, à la demande du président de la République, devrait désormais se tenir chaque année.

Ce rendez-vous constitue surtout l’un des multiples épisodes d’un automne que l’exécutif a souhaité orienter sur le régalien, notamment dans la perspective d’un duel avec l’extrême droite lors de la présidentielle de 2022, quand, sur le front social, son agenda s’embourbe, en particulier concernant la réforme des retraites.

Après le long entretien accordé notamment sur ce sujet par Emmanuel Macron à l’hebdomadaire Valeurs actuelles la semaine dernière, au tour d’Edouard Philippe de s’exprimer, à peine un mois après l’avoir fait devant l’Assemblée, puis le Sénat. Pourquoi reprendre la parole ? Soucieuse que le débat d’octobre en soit vraiment un, la majorité macroniste avait insisté pour que le rendez-vous parlementaire ne soit pas le moment de faire des annonces. L’exécutif s’est donc donné un mois supplémentaire avant d’avancer de nouveaux arbitrages.

Le gouvernement a aussi été pris par le calendrier. Il avait missionné les inspections générales des finances (IGF) et des affaires sociales (IGAS) pour évaluer l’ampleur et la nature d’abus et de fraudes présumés aux systèmes de soins réservés aux étrangers. Leur rapport a été rendu public mardi. Le gouvernement voulait en tirer les conséquences dès le projet de loi de finances (PLF) pour 2020. Or l’examen de la mission santé du PLF, dont ces ajustements relèvent, était programmé dès jeudi 7 novembre. Il fallait donc aller vite, mais sans prendre de risque politique.

Politique « d’ensemble »

En matière d’immigration, la majorité à l’Assemblée est tatillonne sur l’équilibre entre mesures répressives et d’ouverture. Isolée, la restriction de l’accès aux soins pour les étrangers aurait pu mal passer. Le premier ministre devait donc présenter un paquet global de mesures, mercredi. « Nous avons la volonté d’afficher une politique migratoire d’ensemble, et non pas focalisée sur telle ou telle mesure technique ou sectorielle », explique-t-on ainsi à Matignon, où l’on se targue de ne pas présenter une « addition de demi-mesures ». « Aucune mesure n’a vocation à être spectaculaire, mais la somme change assez spectaculairement l’approche de la politique migratoire », abondait mardi après-midi Gilles Le Gendre, patron du groupe La République en marche (LRM) à l’Assemblée nationale.

Les « 20 décisions » mises en scène mercredi constituent toutefois un inventaire de mesures pour la plupart déjà annoncées, voire déjà en vigueur, mais qui permettent au gouvernement de montrer qu’il occupe ce terrain d’affrontement politique.

Depuis début septembre, l’exécutif et la majorité ne parlent plus d’une articulation entre « humanité » et « fermeté » en matière de politique migratoire comme en début de quinquennat, mais d’« humanité » et de « lutte contre la fraude ». Un nouveau diptyque au cœur des mesures que devait annoncer Edouard Philippe mercredi. L’exécutif estime qu’il existe un « tourisme médical » de la part de migrants attirés par la gratuité des soins en France.

Pour y remédier, il met en place deux mesures déjà dévoilées par Agnès Buzyn il y a quelques semaines. D’abord, les demandeurs d’asile devront désormais attendre trois mois avant d’avoir accès à la protection universelle maladie (PUMa) quand, aujourd’hui, ils y ont accès dès l’enregistrement de leur demande. A Matignon, on assume de chercher à « envoyer un signal pour rendre la démarche moins intéressante ». Les demandeurs d’asile continueront toutefois d’avoir accès, avant ce délai de trois mois, aux soins urgents. Un décret devrait aussi réduire la durée de maintien de la PUMa de douze à six mois pour les demandeurs d’asile déboutés.

Dans le même esprit, les étrangers sans-papiers peuvent aujourd’hui bénéficier de l’aide médicale d’Etat (AME) après trois mois de présence sur le territoire, accédant ainsi à un panier de soins réduit. Le gouvernement souhaite qu’un croisement des fichiers AME et de demandes de visa (Visabio) permette dès 2020 d’« éviter que des personnes n’entrent sur le territoire avec un visa afin d’obtenir l’AME immédiatement à son expiration ». De même, dans les neuf premiers mois où les personnes bénéficient de l’AME, un certain nombre de soins non urgents devraient être exclus de la prise en charge (prothèse de hanche ou de genou, cataracte…).

Trois nouveaux centres de rétention

Dans la même logique, le gouvernement veut empêcher par décret la perception rétroactive du revenu de solidarité active (RSA) pour d’anciens bénéficiaires de l’allocation pour demandeurs d’asile (ADA) et rappelle les outils de lutte contre la fraude à la reconnaissance de paternité, dans le cadre de l’immigration familiale, adoptés dans la loi asile et immigration de septembre 2018, dite « loi Collomb ».

L’une des principales annonces que devait faire l’exécutif mercredi préfigure la construction, à partir de 2020, de trois nouveaux centres de rétention administrative avec de grandes capacités d’accueil : à Lyon et à Bordeaux (140 places chacun) ainsi qu’à Olivet, près d’Orléans (90 places). Ceux-ci doivent permettre d’améliorer le taux de reconduite aux frontières, l’un des principaux talons d’Achille de la politique migratoire française.

Pour contrebalancer cette logique de fermeture, le gouvernement prévoit la relance d’une politique d’immigration économique. « C’est un thème qui est monté en puissance avec le débat parlementaire », observe-t-on à Matignon, alors que la mesure était très largement poussée par la majorité. Mardi, Muriel Pénicaud, ministre du travail, a parlé de « quotas » ou d’« objectifs chiffrés » d’accueil de nouveaux arrivants dans des filières professionnelles en tension dont la liste, qui date de 2008, sera actualisée dès cet été. Anticipant les inquiétudes d’une partie de l’opinion et de la droite sur les conséquences pour l’emploi des ressortissants français, Mme Pénicaud a immédiatement assuré qu’elle n’attendait cependant « pas des grands changements sur les chiffres », c’est-à-dire sur le nombre de nouvelles arrivées par ce biais (environ 30 000 par an aujourd’hui, soit 13 % à peine des titres de séjour délivrés).

Exécutif et majorité mettent également l’accent sur la réduction du montant des taxes sur les titres de séjour, qui doit être entérinée dans le cadre du PLF 2020. Une série de mesures renvoie à la loi Collomb, comme la mise en place d’un fichier des mineurs isolés étrangers ou la possibilité de délivrer des obligations de quitter le territoire français (OQTF) dès le rejet en première instance des demandes d’asile des ressortissants des pays dits « sûrs ».

D’autres mesures déjà dévoilées – l’élévation du niveau de français exigé pour la naturalisation, le renforcement des effectifs de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), l’ouverture d’un chantier de simplification des procédures contentieuses applicables aux étrangers – ou assez vagues – la lutte contre les campements de migrants – viennent s’ajouter au panel, renforçant l’impression d’un agrégat d’annonces parfois recyclées.

Que ce soit au niveau européen ou mondial, l’exécutif se fixe des objectifs ambitieux pour des décisions qui, par nature, ne dépendent pas uniquement de lui. Si la France milite pour une refondation du système de Schengen, la convergence des systèmes d’asile ou le durcissement du règlement de Dublin, elle ne pourra pas réussir sans le soutien des autres pays de l’Union. Or, les dissensions entre Etats membres sont nombreuses sur le sujet, confinant à la paralysie. Laurent Nunez, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’intérieur, et Amélie de Montchalin, secrétaire d’Etat aux affaires européennes, seront chargés de faire un tour des capitales européennes pour présenter des propositions.

De la même manière, Edouard Philippe devait réaffirmer son souhait de faire de l’aide publique au développement ou de la politique d’octroi de visas des leviers diplomatiques au service de la maîtrise des flux migratoires.

 

mercredi 18 septembre 2019

France: Repartis pour la surenchère politicienne à visées électoralistes sur l'immigration

Comme à chaque veille de scrutin en France depuis plus d'une quarantaine d'années (le premier choc pétrolier), les politiciens ravivent la surenchère politicienne au relent xénophobe et raciste sur l'immigration...



Les générations de femmes et d'hommes politiques se succèdent ainsi, mais toujours avec la même vieille vision d'un monde qui se serait à jamais figé autour d'une France voulue aussi prospère, influente, indispensable voire incontournable, notamment sur des flux migratoires pourtant plus mondialisés que jamais.

C'est simplement minable!

Il y a en effet plus de quatre décennies que des dirigeants français autrefois du "vieux monde" agitent "le courage d'évoquer ces questions", puis la prétendue "perception négative de l'immigration par une majorité des citoyens" français voulue "de souche"...pour - disent-ils - interrompre la progression constante du Front National et son arrivée éventuelle à l'Élysée. À cet égard M. Macron n'a absolument rien inventé ni changé à la manière de faire de la politique "à l'ancienne" en France. Bien au contraire...

Au fond la plupart des rapports internationaux sur les flux migratoires contredisent le discours nombriliste tenu en France sur un seuil de tolérance franchi sur l'immigration, même sur le droit d'asile. Car des pays du Sud de l'Europe (Grèce, Italie), et même ceux du continent africain connaissent davantage de migrations que ce que soutient un certain discours populiste en France. Dans ce pays, ceux qui sont souvent assimilés à des "immigrés" sont des nationaux et bi-nationaux français de couleur, ou des personnes détentrices de titres de séjour, majoritairement arrivées en France par le biais du regroupement familial ces dernières années. 

Les questions migratoires sont assez sérieuses pour être laissées à l'agitation électoraliste de politiciens, qui n'en mesurent pas réellement les enjeux, ou refusent de les "regarder en face". Parce qu'ils auraient beaucoup de choses à se reprocher, notamment dans le cas des présidents français successifs dont M. Macron: l'indéfectible soutien aux dictateurs inamovibles en Afrique noire francophone.

Un besoin de s'aérer collectivement l'esprit pour ne plus être en proie au catastrophisme véhiculé par une classe politique passéiste

Refusons d'être captifs du discours nombriliste et catastrophiste d'une classe politique française sur les flux migratoires. Ce bourrage ininterrompu de crâne, réactualisé chaque veille d'élection, est bien éloigné de l'évolution des parcours de migrants ces dernières décennies, qui ont peu à peu transformé la France en pays de transit, y compris des migrants africains (à l'exception notable des postulants au regroupement familial comme je l'ai indiqué plus haut). Il n'empêche, les Français gardent la perception erronée d'être envahis par des hordes de migrants clandestins, essentiellement venus d'Afrique, parce que ceux-ci transitent et se concentrent dans les grandes agglomérations comme dans l'Est de Paris. Nombre de ces migrants en transit à Paris ont été délogés de Calais où ils attendaient les opportunités pour aller en Grande Bretagne. 

Pour ce qui est des demandeurs d'asile, leur nombre a également progressivement baissé sous l'effet conjugué du règlement de Dublin puis des conditions drastiques mises en place par les gouvernements successifs en France, surtout ceux voulus de gauche, dans la délivrance d'un statut de réfugié. À telle enseigne que notre pays ne tient même pas ses engagements pris dans le cadre européen lors des grandes vagues de migrations Syriennes, et est entrain de sous-traiter progressivement la charge à des "spots" situés à l'étranger, notamment au Niger, au Tchad et désormais au Rwanda pour l'Afrique. 

Nous devons nous départir de l'enfumage réactionnaire ambiant sur les questions migratoires, parce qu'elles sont appelées à continuer...malgré les "odeurs" autrefois reprochées aux immigrés par Jacques Chirac, puis " la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde" de Michel Rocard, rien n'a fondamentalement changé sur le front de l'immigration, pas plus d'ailleurs  cela a empêché que le Front national s'installe durablement dans le paysage politique français. 

En réalité les flux migratoires demeureront, même avec un Front national au pouvoir, comme nous venons de le voir avec Salvini en Italie. Parce qu'il s'agit d'un phénomène structurel et international qui épouse les contours des différentes convulsions, crises et autres tensions multiples dans diverses parties de la planète. 

 Une fois que nous aurons tous entériné cela, peut-être commencerons-nous courageusement à nous attaquer frontalement aux racines de ce "problème", nous mettant définitivement à l'abri des manipulations politiciennes en tous genres.

Joël Didier Engo, Association NOUS PAS BOUGER

 

mercredi 12 juin 2019

Migrations : les Africains optent de plus en plus pour d’autres destinations que la France

Selon la dernière note de l’OCDE consacrée aux migrations africaines vers les pays développés entre 2001 et 2016, l’attractivité de l’Hexagone décroît sensiblement. 

Par , Le Monde
Un groupe de migrants dans le nord du Niger, en route pour la Libye, en janvier 2019.
Un groupe de migrants dans le nord du Niger, en route pour la Libye, en janvier 2019. SOULEMAINE AG ANARA / AFP
Les tenants de la théorie du grand remplacement ou les agitateurs du spectre de la ruée africaine – vers l’Europe en général et la France en particulier – n’apprécieront sans doute pas la lecture de la dernière note de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) consacrée aux évolutions des migrations africaines vers les pays développés entre 2001 et 2016.

On y lit en effet que « représentant un immigré sur dix, la migration africaine vers les pays de l’OCDE a vu son poids légèrement augmenter au cours des dernières années ; elle demeure toutefois faible par rapport à la part de l’Afrique dans la population mondiale […]. La France est toujours la principale destination, mais sa part se réduit. »

Ces conclusions découlent de la dernière actualisation de la base de données développée depuis plusieurs années par l’OCDE, en coopération avec l’Agence française de développement (AFD), sur les immigrés dans les pays développés. Celle-ci compile des statistiques, par pays de naissance, des migrants internationaux, « définis comme les personnes [âgées de plus de 15 ans] résidant dans un pays autre que celui de leur naissance » sans tenir compte de leur « statut légal ou de la catégorie de migration. »

« Pas de raz-de-marée annoncé »

Ces données couvrent non seulement les effectifs d’immigrés par âge, sexe et niveau d’éducation, mais également des variables clés de l’analyse des migrations internationales et de l’intégration comme la nationalité, la durée de séjour, le statut dans l’emploi et la profession.

Passées ces quelques précisions d’ordre méthodologique, il ressort de cette étude que « la part de la population originaire d’Afrique vivant dans un pays de l’OCDE a augmenté au cours des quinze dernières années, mais reste très modeste ». Le nombre de migrants africains y est en effet passé de 7,2 millions en 2000 à 12,5 millions en 2016. Mais ils ne représentent encore que 10,4 % des 121 millions de migrants répertoriés dans les pays développés, contre 9,2 % en 2000. A titre de comparaison, le nombre total de migrants venus du Mexique – pays classé en tête de liste des pays d’origine devant l’Inde et la Chine – s’établissait à 11,7 millions en 2016.
Infographie Le Monde
L’OCDE remarque ainsi que « la croissance démographique africaine est encore loin de se traduire en un accroissement équivalent de la migration vers les pays de l’OCDE. » En marge de la polémique née de la publication en 2018 du livre de Stephen Smith – La Ruée vers l’Europe (éd. Grasset) –, le démographe François Héran remarquait également que « les projections démographiques de l’ONU actualisées tous les deux ans ont beau annoncer un peu plus qu’un doublement de la population subsaharienne d’ici à 2050 (elle passerait de 900 millions à 2,2 milliards dans le scénario médian), cela ne suffira pas à déclencher le raz-de-marée annoncé ». « Il n’existe pas de lien mécanique entre la croissance démographique et celle du taux de migration », ajoute Jean-Christophe Dumont, chef du département des migrations internationales à l’OCDE.

Féminisation et hausse du niveau d’éducation

Et si la France demeure le principal pays de destination, « sa part s’est considérablement réduite, passant de 38 % des migrants africains installés dans les pays de l’OCDE en 2001 à 30 % en 2016 ». La part des immigrés dans la population totale (14 %), toutes origines confondues, a légèrement augmenté sur cette même période (environ 2 %), est supérieure à la moyenne des pays de l’OCDE (12 %), mais demeure très inférieure à celle de pays comme la Suède, l’Irlande ou l’Autriche (20 %).

La « préférence » française s’explique en partie par l’origine géographique des migrants africains. En effet, 54 % d’entre eux provenaient d’un pays francophone, notent les auteurs, or « les liens historiques et linguistiques restent des déterminants clés des migrations africaines ». Dans cet espace continental, les pays d’Afrique du Nord demeurent, de loin, les premiers pays d’origine (46 % de l’ensemble des migrants africains en 2016 contre 54 % en 2000). Le Maroc devançant tous les autres, étant « le pays de naissance de près d’un migrant africain sur quatre, devant l’Algérie (1 sur 8) ». Si la part de la France demeure prééminente, la surprise vient des Etats-Unis, dont la part est « en forte augmentation » avec l’accueil de 16 % des migrants africains en 2016 – notamment éthiopiens et nigérians – contre 12 % seize ans plus tôt. Les Etats-unis sont ainsi la deuxième destination devant le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie, le Canada et l’Allemagne.
Infographie Le Monde
Si la jeunesse des migrants africains par rapport aux autres continents d’origine demeure une constante, les évolutions de deux autres données sont plus notables : la féminisation et le niveau d’éducation. Concernant ce dernier point, plus de 60 % des migrants ont au moins un niveau de 2e cycle du secondaire (lycée), dont la moitié (30 %) sont diplômés de l’enseignement supérieur (contre 24 % en 2000). « Cette évolution s’explique en partie par la conjugaison de deux facteurs, note Jean-Christophe Dumont. D’une part, la compétition entre pays de l’OCDE pour attirer les talents. D’autre part, la baisse des besoins de main-d’œuvre non qualifiée dans les économies des pays développées ».

La part des femmes augmente également sensiblement. Alors que celles-ci représentaient 46,7 % des migrants africains en 2000, elles étaient 48,2 % en 2016. « Dans des pays comme le Royaume-Uni, la France, l’Irlande, le Portugal, Israël, le Luxembourg ou encore l’Australie, les femmes sont même devenues majoritaires dans les diasporas africaines », note l’OCDE.

Enfin, si la recherche d’un emploi et d’une vie meilleure figure parmi les motivations des candidats à l’émigration, cette quête s’avère difficile. « Sur le marché de l’emploi des pays de l’OCDE, les migrants africains sont fortement touchés par le chômage (13 %) et l’inactivité (28 %). » Surtout, une grande part de ceux qui trouvent un emploi doivent accepter une forme de relégation par rapport à leur niveau d’études. Le taux de déclassement professionnel était ainsi de 35 % en 2016. Concernant les raisons, l’OCDE se montre prudente : « Cette situation peut être due à une discrimination sur le marché du travail, mais aussi à des questions de qualité et de reconnaissance des diplômes. »

L’obsession démographique, une histoire française

Les dynamiques démographiques ont souvent modifié l’histoire et les rapports de forces politiques. Pourquoi la France craint-elle l’influence politique d’une Afrique plus peuplée ?

Tribune. Il y a quelques semaines, l’écrivain français Renaud Camus, théoricien du «grand remplacement», s’est fendu d’un tweet qui a provoqué la colère de nombreux Africains, l’extase de nombre de ses partisans, et la condamnation d’associations antiracistes françaises : «Une boîte de préservatifs offerte en Afrique, c’est trois noyés en moins en Méditerranée, 100 000 euros d’économie pour la CAF, deux cellules de prisons libérées et trois centimètres de banquise préservée.»

Le racisme de ce tweet le rend dérisoire. Pour autant, l’obsession de la démographie africaine qu’il incarne est partagée par les élites françaises, dont Emmanuel Macron, qui s’est exprimé à plusieurs reprises sur le sujet. Que cache-t-elle ?

En réalité, comme d’autres grandes puissances européennes, les élites françaises ont toujours considéré la démographie comme un instrument politique, un vecteur de puissance. Jusqu’à la moitié du XVIIIe siècle, avec ses 25 millions d’habitants, la France était la principale puissance de l’Europe. Par la suite le pays connaîtra une période de glaciation démographique qui ouvrira - et précipitera - une phase de déclin relatif sur la scène internationale, au profit d’abord de l’Angleterre, puis de l’Allemagne.

Dans son livre, The Human Tide[«la vague humaine», Public Affairs, 2019, ndlr], le chercheur britannique du Birkbeck College de l’Université de Londres, Paul Morland, fait remonter ce qu’il appelle la «paranoïa» française sur la question démographique à la fameuse défaite française face à la Prusse de Bismarck en 1870, qui conduira à l’unification de l’Allemagne. Quoi qu’il en soit, cette obsession démographique, qui a donc accompagné un sentiment de déclassement géopolitique, a imprégné la politique française tout au long du XXe siècle. Ainsi, au plus fort de la guerre d’Algérie, le général de Gaulle exprimait à haute voix, devant l’écrivain et homme politique Alain Peyrefitte, ses doutes quant à la pertinence de l’idée d’une Algérie française, dès lors que «les Arabes se multiplieront par cinq, puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire…». Mais les élites françaises n’ont pas tort : la démographie détermine fondamentalement l’histoire. Ainsi que le rappelle Paul Morland, à la naissance de Nelson Mandela, plus d’un Sud-Africain sur cinq était blanc ; au moment de sa mort, il n’en restait plus qu’un sur dix. Compte tenu de la démographie des Sud-Africains noirs, l’apartheid était donc voué à l’échec. Les colons européens avaient donc peu de chance de reproduire en Afrique du Sud «le génocide par substitution», dont ironiquement Renaud Camus accuse aujourd’hui l’immigration arabo-africaine en France, qu’ils avaient déjà brillamment appliquée en Australie, en Nouvelle-Zélande ou au Canada où la fameuse fécondité des Franco-Canadiens était interprétée comme une «revanche du berceau» sur une Angleterre qui avait défait la France au Canada. Les dynamiques démographiques de l’époque ont influencé l’issue et même, d’un certain point de vue, les causes de la Première Guerre mondiale. Tout comme l’influence de la démographie sur «les printemps arabes» fait aujourd’hui consensus.

Selon Stephen Smith, «si les Africains suivent l’exemple d’autres parties du monde en développement, l’Europe comptera dans trente ans entre 150 et 200 millions d’Afro-Européens, contre 9 millions à l’heure actuelle». La crainte de la mouvance française des «remplacistes» est que «l’identité française» se dissolve, et, plus tard, disparaisse, sous le poids des flux migratoires en provenance d’Afrique. Mais il y a autre chose : une France démographiquement dépendante de l’Afrique présenterait de fait un visage différent au plan politique. Il est difficile d’imaginer que l’autisme dont fait preuve la France officielle sur des sujets comme le franc CFA ou la reconnaissance des crimes commis par l’Empire colonial en Afrique persiste, ou dans le contexte d’un électorat majoritairement constitué d’Afro-Français. Cela est d’autant plus vrai que dans l’ensemble l’image de la France est plutôt dégradée au sein d’une jeunesse africaine qui considère que l’ex-colonisateur continue d’exercer une influence néfaste sur ses ex-colonies.

Fondamentalement, au-delà des préoccupations migratoires, l’obsession démographique des élites politiques et intellectuelles française cache la crainte de l’influence politique que l’Afrique pourrait jouer en France (et au-delà en Europe) dans les prochaines décennies. De ce point de vue, le pire pour ces élites serait que les pays africains sortent de leur interminable nuit, mettent de l’ordre dans leurs affaires et se mettent, eux aussi, à rêver de puissance. Autant de «bonnes» raisons de faire de l’utérus des femmes africaines un des enjeux de notre époque. C’est donc logique qu’en pleine campagne pour les européennes, le candidat Nicolas Dupont-Aignan ait préconisé un «contrôle des naissances en Afrique comme l’a fait en son temps la Chine» pour faire face au «défi géopolitique» posé à l’Europe. Les Africains sont prévenus : la bataille pour le contrôle de l’utérus des femmes du continent n’est pas près de s’arrêter.

Yann Gwet est l'auteur de : Vous avez dit retour ?
Editions Présence africaine, 2019.

Yann Gwet journaliste, écrivain , auteur de: «Vous avez dit “retour”?» éditions Présence africaine, 2019