27 octobre 2005, Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Zyed Benna, 17
ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent dans un transformateur EDF où ils
ont trouvé refuge après une course-poursuite avec la police. Trois
semaines d'émeutes et Etat d'urgence. Dix ans après, et alors que les
deux policiers poursuivis dans cette affaire ont été relaxés en mai
dernier, où en sont aujourd'hui les relations police-population ? Le
sociologue au CNRS-Cesdip Christian Mouhanna les étudie depuis 1991.
"L'Obs" l'a questionné.
Quel est le niveau de tension des relations entre police et population quand les émeutes éclatent en 2005?
-
La mort de Zyed et Bouna est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
La problématique des mauvaises relations police-population n'est pas
nouvelle. Dès 1977, le rapport Peyrefitte - ministre de la Justice sous
Giscard-d'Estaing -, les identifie comme une des causes de la montée du
sentiment d'insécurité. Cette problématique se focalise ensuite sur les
zones urbaines sensibles. Les premières émeutes urbaines médiatisées
datent de 1979 à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue de Lyon.
Le 2 novembre 2005 à Clichy-sous-Bois (AFP/ Thomas Coex)
Pourquoi les émeutes ont-elles éclaté 26 ans après à Clichy-sous-Bois ?
-
Parce que deux jeunes sont morts après avoir fui la police. Ils en ont
eu peur. Ils ont craint un contrôle d'identité, et se sont fait courser.
Ils sont morts lors d'une opération de police du quotidien, pas pendant
les émeutes qui ont suivi. C'est cette police du quotidien qui pose
problème en France, car elle ne place pas ses relations avec la
population en tête de ses priorités. En revanche, la police de maintien
de l'ordre, elle, est relativement efficace. Personne n'est mort pendant
les émeutes.
Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, a dit en février 2003 à Toulouse : "La police n’est
pas là pour organiser des tournois sportifs, mais pour arrêter des
délinquants, vous n’êtes pas des travailleurs sociaux." La police de
proximité n'a pas eu grand succès...
- C'est une opinion
qui n'est pas partagée à l'époque. La police de proximité essayait en
effet de répondre au problème de cette relation police-population
dégradée, celle avec les jeunes en particulier, et les jeunes des
quartiers dits "sensibles" plus particulièrement encore. Avec
ces propos, Nicolas Sarkozy est dans la caricature, dans le coup monté.
Il montre qu'il veut une police d'autorité, qui contrôle et interpelle,
et fait avant tout de la répression, sans finalement se préoccuper des
besoins réels des habitants de ces quartiers.
Pourquoi 10
ans après les émeutes, malgré les nombreuses voix vantant les bienfaits
de la police de proximité, ne revient-on pas à cette solution ?
-
La faute à une paralysie gouvernementale, de droite comme de gauche.
Après 2005, on a eu au moins trois tentatives pour la ressusciter.
Toutes vaines. En 2006-2007, son retour est préconisé dans des rapports
du ministère de l'Intérieur.
Mais sous Sarkozy, c'est impossible
parce qu'il a construit son image sur l'autoritarisme. Et de son côté la
gauche a toujours peur qu'on l'accuse de laxisme.
Comme si la
police de proximité était nécessairement uniquement gentille !
Contrairement à la police du maintien de l'ordre, elle rend service aux
citoyens, mais fait aussi du renseignement au jour le jour. Aujourd'hui,
ce qui s'en approche le plus est ce qui se fait en ZSP (zones de
sécurité prioritaires) où des policiers, avec plus ou moins de
facilités, cherchent de manière très embryonnaire à réinventer cette
police de proximité. Mais on en est très loin. Tout comme on est très
loin de ce qui se fait en la matière dans d'autres pays, en Europe ou
aux Etats-Unis.
Après
une première condamnation de l’Etat pour "faute lourde" en juin pour
des contrôles au faciès, l’Etat s’est finalement pourvu en cassation en
octobre. Comment l'interprétez-vous ?
- Le
contrôle d'identité cristallise tous ces problèmes de relations, et ne
sert pas à grand-chose en matière de lutte contre la délinquance
lorsqu'il n'intervient pas en flagrant délit. Il illustre le rapport de
force, fait de peur et de pression qui s'est installé. La lutte contre
ces contrôles était pourtant une promesse du candidat Hollande. On
pouvait se dire que ça pouvait changer, que ce n'était pas compliqué à
faire.
Mais là aussi l’État est extrêmement crispé. Rien n'a bougé. Le récépissé a été enterré.
Ce
document aurait permis, dans le cas où une personne est contrôlée
plusieurs fois dans un laps de temps réduit, de pouvoir en avoir une
trace et de poser la question de son efficacité réelle. Dans les
commissariats, parallèlement, la course aux statistiques se poursuit.
D'où, aussi, l'incitation au contrôle.
Qu'en est-il du retour du matricule, début 2014, sur les uniformes?
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Il n'a rien fait bouger. Quand vous êtes contrôlé, il faut déjà le
voir, l'identifier, le retenir. Ce qui est loin d'être évident.
Dix ans après, où en sont les relations police-population?
-
Rien n'a changé. Elles sont toujours aussi mauvaises. Les tensions sont
les mêmes. Certains trouvent toujours les policiers absolument
illégitimes et insupportables, et sont agressifs avec eux.
Les policiers, eux, ont toujours peur car ils ne connaissent pas suffisamment les habitants des quartiers où ils interviennent.
Comme,
pour des raisons techniques et économiques, on a encore davantage
centralisé la police ces dernières années, les mêmes policiers
n'interviennent jamais dans les mêmes lieux. D'où l'impossibilité de
construire des relations suivies avec la population. Cette gestion de la
police a encore éloigné davantage les policiers des citoyens.
Rien
n'est fait pour recréer du lien. On est loin de la notion de service
public. Dans certains secteurs, toutefois, la population a plutôt une
bonne image de la police. Mais dans d'autres, comme par hasard les
quartiers en zones sensibles, son image reste totalement dégradée.
Le
gouvernement reste arc-bouté sur cette même politique de rapport de
force : faire peur, entretenir une image d'autorité relevant en fait de
l'autoritarisme car il n'y a pas de légitimité derrière.
Alors
que dans ces quartiers les gens se plaignent en disant : "Les policiers
on les voit mais à quoi ils servent ?" Personne n'apporte une réponse
claire. Et il y a toujours de plus en plus de fonctionnaires qui
ne savent pas non plus répondre à cette question.
Vous
travaillez depuis de nombreuses années sur ce sujet. Qu'est-ce qui est
pour vous le plus frappant sur la dernière décennie?
- La peur réciproque. Des habitants qui craignent de parler aux policiers et qui disent vouloir une autre
police,
"normale", avec laquelle ils pourraient échanger. Des policiers qui ne
connaissent pas les lieux où ils travaillent, se plaignent du peu
d'informations qu'on leur fait remonter et qui ont le sentiment de
travailler pour rien, qui ont l'impression que la justice ne fait que
remettre en liberté ceux qu'ils ont interpellés. Alors même que la
justice, au contraire, emprisonne de plus en plus et prononce des peines
de plus en plus lourdes. Tout cela n'est-il pas hautement paradoxal ?
Propos recueillis par Céline Rastello