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samedi 17 juin 2017

"M. le Président, faites cesser ces violences envers les migrants !"


[LETTRE OUVERTE] Points d’eau supprimés, distributions alimentaires entravées par les forces de l’ordre, violences physiques : les témoignages, rapports et reportages font état ces derniers jours d’actes de maltraitance inhumains insupportables envers les 600 exilés à Calais. Dans cette lettre adressée au président de la République, Emmanuel Macron, plusieurs personnalités demandent à ce que ces violences cessent.

M. le président de la République,

Depuis plusieurs années maintenant, des milliers de migrants transitent chez nous, à Calais, en espérant atteindre la Grande-Bretagne. Ils aspirent à une vie meilleure. Ils ont fui leur pays, leurs proches, leurs familles, ont parcouru des milliers de kilomètres, ont échappé au pire : la faim, la soif, la répression, l’esclavage, la mort. Ils espèrent et attendent sur notre territoire dans des conditions qui ne nous honorent pas. Ces conditions nous font honte. C’est pourquoi M. le Président, nous, associations, ONG, chercheurs, journalistes, écrivains, avocats, artistes, comédiens, réalisateurs, élus, policiers, enseignants, décidons de vous interpeller.

Depuis le démantèlement du camp de Calais fin octobre 2016, les associations et organisations non gouvernementales dénombrent 600 migrants sur place. Celles-ci se battent pour leur assurer ce qu’il y a de plus élémentaire : de l’eau et de la nourriture. Mais voilà deux semaines que les autorités rendent cette tâche difficile. Qu’une “sorte de traque” est organisée pour reprendre les propos du Défenseur des droits dont les collaborateurs se sont rendus sur place. Nous avons lu que des officiers de police interdisent à des migrants de se rendre à une distribution de vivres. Nous avons aussi pris connaissance de ces témoignages de bénévoles, rapportés par plusieurs journalistes, qui racontent comment les CRS les ont empêchés de donner à boire à des exilés dont des enfants. Nous avons appris que tous les points d’eau ont été supprimés, que les exilés dorment à même le sol. Nous avons aussi lu ces récits de migrants qui racontent qu’on les frappe, qu’on les gaze. Qui donne ces ordres ? Est-ce donc cela, selon vous, une police qui protège et qui sert ? Les forces de l’ordre ne méritent-elles pas mieux que d’assoiffer des femmes, des hommes, des enfants déjà exténués par leurs conditions de survie ? Est-ce faire honneur aux policiers que de les assigner à des tâches si inhumaines?

Vous le savez, ces faits sont constitutifs d’une “atteinte aux droits fondamentaux d’une exceptionnelle et inédite gravité”. La justice a été saisie, et nous avons bon espoir qu’au moins, les pressions sur les associations cessent afin qu’elles puissent faire leur travail correctement, afin qu’elles puissent assurer le minimum. Mais vous avez le pouvoir d’agir afin que ces pressions cessent dans l’heure. Et vous avez un pouvoir plus grand encore, celui de mettre en place une politique migratoire digne comme le demandent plus de 200 organisations.

Il y aurait, lit-on, une volonté des pouvoirs publics de ne plus voir de migrants à Calais. Mais il y a une volonté plus grande encore : celle qu’ont ces migrants de vouloir construire une vie meilleure pour eux et leurs familles. Aucun gouvernement ne parviendra jamais, et par quelque mesure que ce soit, à empêcher un individu que la mort, la faim ou la répression poursuit d’aller vers là où la vie est plus douce.
Alors nous vous proposons de faire vôtre une autre volonté : celle de ne plus voir, sur notre territoire, d’individus, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, victimes de violences et de traitements inhumains et dégradants exercés par l’État. Cela commence par mettre fin à ce qui se passe à Calais. C’est une question d’humanité. Nous ne vous demandons pourtant pas d’être généreux ; il n’est pas question de sacrifier la raison au coeur ; il s’agit seulement, au lieu de mener une politique inutile, et inutilement violente, de respecter les droits humains.


Signataires :

La rédaction du Bondy Blog – Yannick Jadot, député européen – Omar Sy, acteur – Association Auberge des migrants – Assa Traoré, comité Adama – Hélène Sy, présidente de l’association Cékedubonheur – Camille Louis, philosophe, dramaturge – Jean-Luc Mélenchon, député européen – Sud Intérieur-Union syndicale solidaires, syndicat de police – Marie-Françoise Colombani, journaliste – Florence Thune, directrice générale de Sidaction  – La Caution, artistes – Malik Salemkour, président de la LDH – Laurence De Cock, historienne – Raphaël Kempf, avocat – Françoise Sivignon, présidente de Médecins du Monde France – Mathilde Larrère, historienne – Coordination nationale “Pas sans nous” – Syndicat de la magistrature – Alain Gresh, journaliste – Marwan Mohammed, sociologue au CNRS – Aïssata Seck, maire-adjointe de Bondy – Nordine Nabili, journaliste, enseignant – Eric Fassin, sociologue – Christine and the Queens, artiste – Geoffroy de Lagasnerie, philosophe, sociologue – Laurent Cantet, réalisateur  – Océanerosemarie, comédienne – Nadia Lamarkbi, formatrice, coach professionnelle – Christophe Ruggia, réalisateur – Véronique Decker, directrice d’école – Nadia Leila Aissaoui, sociologue, féministe – Céline Sciamma, réalisatrice, scénariste, co-présidente de la Société des Réalisateurs de Films – Etienne Tassin, philosophe – Marwan Muhammad, directeur du Ccif – Marie-Laure Basilien, professeur des Universités en droit public, membre de l’Institut universitaire de France – Ziad Majed, politiste, professeur universitaire – Edouard Louis, écrivain – Médine, artiste – Didier Eribon, philosophe – Alice Diop, réalisatrice – Magyd Cherfi, chanteur, écrivain – Laurent Chalumeau, auteur de polars – Mohamed Hamidi, réalisateur – Robin Campillo, réalisateur – Yasmine Bouagga, sociologue – Alain Mikowski, avocat – Rokhaya Diallo, journaliste – Pascale Ferran, réalisatrice – Association Itinérance Cherbourg – Raphäl Yem, animateur TV, fondateur de Fumigène magazine – Akram Belkaïd, journaliste, écrivain – Pouria Amirshahi, député, fondateur du “Mouvement Commun” – Nora Hamadi, journaliste – Raphaël Glucksmann, essayiste – Faïza Guène, écrivain – Julien Salingue, docteur en science politique –  Madjid Messaoudene, conseiller municipal délégué, Saint-Denis – Pierre-Emmanuel Barré, humoriste – Lauren Bastide, journaliste – Abou Diaby, footballeur professionnel – Mouloud Achour, journaliste – Malik Bentalha, humoriste et comédien – Benjamin Stora, historien – Latifa Ibn Ziaten, présidente et fondatrice de l’association Imad Ibn Ziaten pour la Jeunesse et la Paix – Amelle Chahbi, comédienne

jeudi 1 septembre 2016

La «nouvelle jungle» de Calais est au bord de l'asphyxie



Depuis le démantèlement de la zone sud en mars, la « nouvelle jungle de Calais » est un immense bidonville surpeuplé. Cet été, deux mille personnes de plus sont arrivées dans les campements de la Lande. La préfecture concède un « record d'affluence », tandis que les ONG comptabilisaient plus de 9 100 personnes début août. Le seuil des 10 000 personnes devrait être rapidement franchi. En juillet, quatre migrants sont morts. Bertrand Gaudillère et Catherine Monnet se sont rendus dans la région de Calais cet été pour la France VUE D’ICI.

  1. La dernière fois que nous étions venus, elle n’était pas là. Aujourd’hui, on ne voit plus qu’elle, cette bande de terre défrichée qui tient un peu plus les migrants à l’écart de la ville de Calais et de la rocade qui mène au port. En janvier, un arrêté préfectoral en a prévu la largeur : 100 mètres. Et la hauteur : 3 mètres pour « la construction de merlons ». Tout ça pour officiellement « faciliter le repérage des tentatives d'intrusion sur les voies publiques, ou tout abri permettant aux assaillants de se cacher ». Ces derniers mois, le prix des passeurs a tellement augmenté que les migrants tentent régulièrement de bloquer l’accès au port en espérant pouvoir se glisser dans, sous ou sur un camion.

  2. Le no man’s land a réduit de facto encore un peu plus l’espace de vie disponible dans la « nouvelle jungle » de Calais, aussi dénommée « la Lande ». Prendre un peu de hauteur, quand c’est possible, offre surtout une vue plongeante sur une rangée de conteneurs numérotés. Le campement légal mis en place par l’État, et géré par l’association La Vie Active, est au milieu des tentes dépareillées et d'abris de fortune. Il est aussi depuis longtemps arrivé au maximum de sa capacité d’accueil.

  3. Entre la jungle « officielle » et la jungle « officieuse », il y a maintenant une « rue ». Ça n’a l’air de rien, mais ça change la vie des migrants, ce bout de chemin gravillonné. Ce sont quelques centaines de mètres gagnés sur la boue omniprésente, qui envahit même l’intérieur des tentes quand il pleut. Cette route a été construite par Acted. Il est probable que le couple de Français qui a créé cette ONG en Afghanistan, pour venir en aide aux populations affectées par la guerre civile, n’avait pas imaginé devoir intervenir près de 25 ans plus tard sur le sol national pour aider une autre génération de réfugiés afghans à vivre dans des conditions plus dignes…

  4. En moins d’un an, une soixantaine d’échoppes abritant des épiceries, des boutiques, des restaurants, des barbiers ou un réparateur de vélos ont poussé le long de l’axe principal de la « nouvelle jungle ». Ces lieux de vie, qui ont contribué à faire du camp de la Lande le plus grand bidonville de France, ont été fin juillet la cible d’une vaste opération policière. La préfecture du Pas-de-Calais estime en effet que « la multiplication des lieux de vente à la sauvette génère des troubles à l’ordre public et entretient une économie souterraine » et demande leur fermeture et destruction.

  5. Pour les associations, ces échoppes, ces cuisines, ces restaurants sont au contraire indispensables. D’abord parce qu’ils apportent des services à cette population tenue à l’écart du centre-ville. Ensuite, parce que les migrants ont besoin de ces espaces et moments de socialisation. « Ils ne veulent pas seulement recevoir de l’aide, ils veulent aussi partager ce qu’ils peuvent donner », précise Christian Salomé, le responsable de l’association Auberge des Migrants. Juste avant leur fermeture, il invitait d'ailleurs ses équipes à simplement venir dans ces endroits pour « créer du lien et éviter de créer un ghetto ».

  6. Entre deux tentatives de passage vers l’Angleterre, les « cafés et restaurants » du bidonville étaient parfois les seules échappatoires d’une vie passée à attendre et à survivre dans une habitation faite de bric et de broc et de petits trésors. Un vieux drap, un bout de porte, une chute de moquette, le moindre don des particuliers continue d’améliorer sensiblement les conditions de logement des migrants dans un camp qui est aujourd’hui complètement saturé.

  7. Vue de loin, la mosquée de « la nouvelle jungle » disparaît au milieu du colza sauvage qui a poussé après le passage des bulldozers au printemps. Devant ce paysage bucolique, les nouveaux arrivants, qu’ils soient migrants ou bénévoles, ont du mal à imaginer la violence qui a accompagné l’évacuation et le démantèlement de la zone sud du bidonville en mars 2016.

  8. Seuls les lieux de vie communautaire, comme l’école, le centre juridique, la mosquée et l’église, ont été épargnés. Les lieux de prière sont très fréquentés par les migrants. « Ils ont besoin de croire en quelque chose pour supporter les épreuves du voyage et cette vie-là », remarque Christian Salomé, le responsable de l’Auberge des migrants.

  9. Le terrain de foot a également été laissé en état. Le match qui se joue en ce jour de finale de l’Euro oppose deux groupes de mineurs. D’après le dernier recensement effectué début août 2016 par les associations Help Refugees et l’Auberge des migrants, au moins 865 enfants vivent actuellement dans la jungle. 80 % sont seuls. Le plus jeune mineur isolé de Calais n’a que huit ans.

  10. Sur les 9 106 migrants recensés au moment de l’enquête, seuls 1 750 étaient logés dans les structures mises en place par l’État, c’est-à-dire dans le camp de conteneurs ou dans la partie réservée aux femmes et aux enfants dans le centre Jules-Ferry. Depuis début juillet, deux mille personnes de plus, principalement originaires du Soudan et d’Afghanistan, sont venues s’entasser tant bien que mal dans le bidonville surpeuplé.

  11. Le démantèlement de la zone sud n’a pas fait diminuer le nombre d’arrivants. Il y a actuellement entre 50 et 100 nouveaux arrivants chaque jour, alors que la surface du camp a été réduite de moitié par rapport à l’an passé. La promiscuité aggrave les tensions, les conditions de vie et d’hygiène qu’essaye d’améliorer Étienne, un des volontaires de l’association bretonne Utopia 56, en s’occupant du nettoyage du camp.

  12. Un jour, une semaine, un mois. Quelles que soient leur disponibilité et leurs compétences, les bénévoles sont accueillis par des associations comme l’Auberge des migrants, Utopia 56, Help refugees, Care4Calais. « Je ne m’attendais pas à voir autant de volontaires », confie Arnaud, qui vient d’arriver de Besançon pour dix jours, « mais ce qui m’attriste, c’est de constater que la plupart sont britanniques et que nous sommes très peu de Français ».

  13. Entre 70 et 200 volontaires se retrouvent chaque matin devant l’immense entrepôt de l’Auberge des migrants pour réceptionner, trier, distribuer les dons et préparer des centaines de repas par jour. Malgré l’ampleur de la mobilisation bénévole, les files d’attente devant les points de distribution se sont considérablement allongées ces dernières semaines et les associations signalent des pénuries de chaussures, de vêtements, de tentes.

  14. Il a bien fallu « institutionnaliser » le volontariat depuis que les Anglais, touchés par la photo du cadavre du petit Aylan Kurdi en septembre 2015 sur une plage turque, ont soudainement débarqué en masse à Calais. Mais les premiers gestes solidaires continuent de venir des Calaisiens eux-mêmes, à l’image de « Dom Dom et Nana », comme ils aiment se surnommer. Si le couple explique son engagement simplement « parce que c’est le cœur qui parle », de nombreux autres bénévoles calaisiens refusent aujourd’hui de témoigner ouvertement par peur « des réactions violentes des milieux fascistes, voire des menaces de mort » qu’eux-mêmes ou d’autres personnes aidant les migrants ont déjà reçues.

  15. Même à Grande-Synthe, dans le camp de la Linière mis en place par le maire de la ville avec le concours des ONG et qui fait en principe figure de modèle, la tension est montée. Fin juin, la municipalité a lancé la construction d’un mur de 600 mètres pour séparer le camp de l’autoroute. L’AFEJI, l’organisme chargé par l’État d’assurer la gestion du camp de la Linière, a décidé de filtrer et refouler des migrants alors qu’il reste des places disponibles.

  16. Désormais, seules les familles sont acceptées à Grande-Synthe. Or « 80 % des gens qui composent ce camp sont des hommes voyageant seuls », s’indigne MSF qui cogère le seul campement humanitaire de la région. Refusant de « participer à une politique d’accueil restreint », l’association Utopia 56 a d’ailleurs décidé de se désengager progressivement du camp qu’elle avait fièrement contribué à construire.

  17. La pression de l’État ne s’exerce pas seulement à Grande-Synthe. Mi-juillet, le camp de Steenvoorde a été évacué au petit matin. Parallèlement, une procédure d’expulsion a été engagée contre les réfugiés du campement de Norrent-Fontes. Quant au bidonville de Calais, les organisations humanitaires n’ont plus le droit depuis le mois de mai d’apporter des matériaux de construction. Tous les véhicules sont fouillés. Seul le bois d’allumage et de chauffage est toléré et peut encore être distribué.


  18. Parfois, il suffit d’un tweet pour confirmer les mauvaises nouvelles. Et d’un grain de folie pour essayer de les faire oublier. C’est sur les réseaux sociaux que la maire de Calais déclare le 11 juillet que « le démantèlement de la zone nord sera prochainement annoncé ». C’est dans un des restaurants de cette zone nord, avant sa fermeture forcée, que l’artiste italien Alessandro Bulgani montre une de ses idées d’happening, censée apporter un peu de lumière, « une idée phare » dans un climat bien sombre.

  19. Là où Alessandro Bulgani rencontre le plus de succès, c’est lorsqu’il arrive sur le camp avec des baguettes, des feuilles de plastique et de la ficelle.
    Symboliquement, l’artiste italien veut permettre aux migrants de dépasser les frontières par les airs et rapprocher la jungle de la Grande-Bretagne à la force du vent, en confectionnant une multitude de cerfs-volants. Pragmatique, un Afghan remarque que le vent souffle à l’opposé de l’Angleterre. Mais il le dit avec le sourire heureux d’un homme qui vient de retrouver le jeu de son enfance.

  20. « Avant, Calais était la capitale de la dentelle, aujourd’hui c’est la capitale du barbelé », regrette un responsable d’association. Un nouveau mur est en train d’être érigé le long de l’autoroute. Il va mesurer 4 mètres de haut et coûter 2,7 millions d’euros. À chacun de nos passages, nous retrouvons le port un peu plus barricadé, des CRS de plus en plus nombreux et une police de plus en plus intrusive vis-à-vis de notre travail journalistique. Nous constatons également que le nombre de migrants morts à Calais augmente : quatre en quinze jours pour le seul mois de juillet. Dans cette réalité instable et précaire, seuls deux paramètres restent inchangés : l’humanité des volontaires qui redonnent un peu de dignité aux migrants et la détermination de ces derniers à vouloir rejoindre l’Angleterre.

samedi 16 janvier 2016

CALAIS: LES CONTAINERS DE LA HONTE


Présenté comme « humanitaire », le nouveau camp de Calais est entouré d’un enclos, vidéo-surveillé, contrôlé par un système biométrique, sans eau, ni douche, ni possibilité de cuisiner. Les réfugiés disent qu’il ressemblent à une prison et beaucoup refusent d’y aller. Ils ont raison : derrière ces rangées de containers chauffés se dessine un piège sécuritaire.


 
"Ce matin installation de containers dans la jungle de Calais" © twitter / G. Destombes

Au mois de janvier, sur cette zone dunaire de Calais, dire que le climat est rude est un euphémisme. Il y fait froid, humide, il y a beaucoup de vent, peu d’infrastructures et de réels problèmes de santé. Avec l’arrivée annoncée des premières neiges, chacun sera donc rassuré de savoir que les réfugiés de Calais, qui attendent sur notre sol inhospitalier une occasion de passer en Angleterre, dorment enfin au chaud.

Sauf qu’il n’en est rien.

Aujourd’hui, seules quelques dizaines de personnes ont accepté de rejoindre les containers. «Ma cabane est assez confortable» a ainsi répondu un habitant de la 'Jungle' questionné par Libération. En fait les réfugiés, qui craignent d’être forcés à demander l’asile en France, perçoivent le camp de containers comme un espace carcéral - et il faut bien avouer que le personnes qui ont élaboré ce projet ont choisi d’assumer une esthétique et des procédures sécuritaires pour le moins inquiétantes.
Le nouveau camp de containers de Calais © AP/SIPA  
Le nouveau camp de containers de Calais © AP/SIPA

1. UN ENCLOS VIDÉO-SURVEILLÉ À ACCÈS BIOMÉTRIQUE

Le camp de containers est entouré d’un grillage et vidéo-surveillé. Son accès est biométrique. Les responsables politiques ne cessent de le chanter sur toutes les gammes : l’accès au camp ne nécessitera pas de donner ses empreintes digitales. De quoi s’agit-il exactement ?

Le camp est financé par de l’argent public, pourtant je n’ai pu lire nulle part un budget détaillant les dépenses associées aux 20 millions d’euros annoncés, ni trouver la référence des fournisseurs. Dans un article de la Voix du Nord figure toutefois une photo du dispositif d’accès :
Capture d'écran de La Voix du Nord © DR 
 Capture d'écran de La Voix du Nord © DR

Sachant que l’image n’est ni sourcée ni légendée, il faudrait vérifier si elle correspond au dispositif réellement retenu. Plusieurs entreprises françaises sont susceptibles de construire ce type de «lecteur biométrique par reconnaissance palmaire» : Synchonic ou Axiom, par exemple. Celui que présente la Voix du Nord est développé par l’entreprise française Zalix Biométrie, société du Groupe Tranchant, qui se définit sur son site comme «précurseur et référence indiscutée dans le domaine de la biométrie».

Étant donné la taille du camp de containers, on peut supposer que les modèles utilisés auront des caractéristiques proches de celles du ZX-HP 3000 dont le détail est donné sur le site du constructeur. Il est conforme à la description qu’en font les responsables politiques et associatifs lorsqu’ils évoquent le contrôle des accès au camp de containers de Calais : reconnaissance morphologique de la main associée à un code individuel. On peut voir le fondateur de Zalix Biométrie faire la démonstration de ses produits dans une vidéo promotionnelle de 2011, où il évoque rapidement ce système de «biométrie sans trace» utilisant la reconnaissance de la morphologie de la main et le code individuel (vers 1’20) et montre comment il fonctionne :
Zalix Biométrie - Tech You - Alain Choukroun © Zalix Biométrie

Les responsables politiques font porter la responsabilité du choix des modalités d’accès à l’association La Vie Active, qui gère la mise en place du camp. L’argument unique utilisé en faveur de ce système d’accès est qu’il serait «pratique».

En tout cas, l’accès au camp de containers est tout ce qu’il y a de plus biométrique et les réfugiés, qui doivent échapper à une identification sur le sol français pour avoir une chance d’atteindre l’Angleterre, peuvent légitimement s’inquiéter de voir leur main devenir «une clé biométrique (chaine 300 caractères), résultat du traitement des mesures dans un algorithme spécialisé est associé au code de la personne».


2. LE CONSTRUCTEUR EST UN ANCIEN OFFICIER DES RENSEIGNEMENTS MILITAIRES

L’entreprise retenue pour fabriquer les containers s’appelle Logistic Solutions. Elle est située à Grand Fougeray, entre Rennes et Nantes. Si elle annonce «une gamme très large» de solutions logistiques en containers et diverses formules de Life Camp, elle a tout de même quelques spécialités.

Selon le Journal de Vitré, elle a ainsi signé «le plus gros contrat de son histoire» à l’automne 2014, pour 30 millions d’euros, en s’associant avec Sodexo Défense, pour construire une «base de vie » sur l’atoll de Muroroa. En juin 2015, le blog Lignes de défense évoque l’inauguration de cette «base de vie du chantier Telsite2», un chantier militaire lié aux essais nucléaires français en Polynésie. Il est censé surveiller les failles de l’atoll «alors que stagnent à Paris les dossiers sur les indemnisations des victimes de maladies radio induites et qu’à l’Assemblée de Polynésie française traîne un texte visant à mettre à mort les exonérations des droits de douane pour l’armée», comme le souligne en mai 2015 une brève de la Dépêche de Tahiti.

Bref, on l’aura compris, quelques mois avant de devenir constructeur du camp «humanitaire» pour les réfugiés de Calais, Logistic Solutions honorait un gros contrat militaire. Les containers livrés étaient certes plus luxueux.
 
Zone de restauration avec vue sur la mer © Logistic Solutions  
Zone de restauration avec vue sur la mer © Logistic Solutions

Cela n’est pas très surprenant puisque Norbert Janvier, le patron de Logistic Solutions, a travaillé jusqu'en 2006 à la Direction du renseignement militaire (DRM), selon les informations de Ouest France. Je vous laisse apprécier son parcours tel qu’il apparait sur Viadeo:  adjoint attaché de défense à Ankara, officier traitant spécialiste du moyen-orient au ministère de la Défense, attaché défense à Téhéran, mission à l'ambassade de France à Washington, puis directeur de la SARL Logistic Solutions.

Ainsi le camp «humanitaire» sans eau, ni douche, ni cuisine, sera fermé par un enclos, vidéo surveillé, à accès biométrique, et construit par une société dont le patron est un ancien de la direction du renseignement militaire. Non vraiment, vous ne voulez pas aller dans ces containers?
Le camp de containers, le 8 janvier 2016 © Logistic Solutions 
Le camp de containers, le 8 janvier 2016 © Logistic Solutions


3. OUI, IL Y A L’ELECTRICITÉ

Les containers ont l’électricité, et c’est à peu près tout. Quand on sait que le camp est situé à quelques kilomètres de la centrale nucléaire de Gravelines et de ses 6 réacteurs, c’est la moindre des choses.
 
La 'jungle' de Calais, la centrale nucléaire de Graveline, le camp de la honte de Grande-Synthe © pas de copyright  
La 'jungle' de Calais, la centrale nucléaire de Graveline, le camp de la honte de Grande-Synthe © pas de copyright


4. UN METRE CARRÉ PAR HABITANT

Douze personnes dans 14 mètre carrés, cela fait 1,16 m2 par habitant. Multiplié par 125 containers, le camp aura donc une très forte densité. Pour le dire autrement, les réfugiés vont dormir entassés les uns sur les autres.

Dans une tribune très critique intitulée «À Calais, un camp des années 30» publiée par Libération en octobre 2015,  un architecte écrivait ceci :

«Nous avons eu connaissance du plan du camp qui lui a été commandé par l’État et qu’elle va mettre en œuvre dans les prochains jours. Le plan est pire que tout ce que l’on pouvait craindre. Un camp fermé de 74 containers rangés et alignés avec une orientation défiant le bon sens, aussi mauvaise pour le soleil que pour le vent : les habitants ne verront pas le soleil en hiver et les «rues» sont alignées dans le sens des vents dominants : axées sud-ouest, elles font moins de 3 mètres de large. Il n’y a aucun raccordement à l’eau. (…) A Calais même, plus de 500 cabanes ont été construites [en autoconstruction], pour la plupart bien construites, étanches et isolées et surtout appropriées par leurs habitants. Sur des bases modulaires, il est possible de trouver des dispositions qui sont nettement plus favorables à la qualité de vie. Des architectes travaillent sur le sujet depuis des décennies.
 
Manuel Valls a inauguré la semaine dernière le mémorial du camp de Rivesaltes, ce camp construit en 1941 pour accueillir les réfugiés espagnols, juifs, tziganes et harkis. Alors qu’on en dénonce la forme concentrationnaire, on s’apprête à Calais à en construire un dont la forme architecturale sera encore pire.»
 
À Calais, un camp des années 30 © Cyrille Hanappe 
À Calais, un camp des années 30 © Cyrille Hanappe

Concentrationnaire, le mot est lâché. Je n’aurais pas osé l’employer. Pourtant c’est bien une des premières idées qui m’est venue en découvrant le projet du camp et la concentration de population qu’elle prévoit.

Je me suis dit :
Des containers, pour les mettre sur un bateau ?
Des containers de 14m2 pour 12 personnes, comme si les réfugiés étaient des stocks de marchandises ?
Des  containers, comme ceux dans lesquels ces mêmes réfugiés meurent écrasés en essayant d’emprunter des routes maritimes ?
Des containers alignés entourés d’un grillage où 1500 personnes se côtoient avec à peine plus d’un mètre carré d’espace au sol. Il suffirait de rajouter des barbelés au dessus de la grille qui est déjà là, de fermer l’entrée et son système d’accès qui est déjà là.  En 2 heures, il y aurait un camp de Rivesaltes à Calais.

Je me suis dit aussi :
On n’y est pas encore. Ou bien si ?

5. ENFERMER, DISPERSER, DÉPLACER JUSQU’OÙ ?

Outre l’objectif affiché et louable de mettre 1500 personnes «prioritaires» au sec et au chaud, la construction de ce camp obéit à des logiques politiques ouvertement répressives.

Il serait trop long de retracer ici toute l’histoire de la ‘Jungle’, qui est régulièrement évoqué dans les colones de Mediapart (voir en particulier «Calais, jour après jour»). Rappelons simplement que les habitants de cette zone subissent depuis plusieurs mois un double mouvement qui consiste simultanément à :

= > Enfermer le réfugiés, c’est-à-dire les placer en centre de rétention loin de Calais. Lire à ce sujet l’article de Carine Fouteau : «L’État français enferme les migrants en transit à Calais par centaines»

=> Les disperser, c’est-à-dire à envoyer les réfugiés un peu partout en France dans des centres  d’hébergement pour des séjours de courte durée, situés loin de tout et réduisaient à néant leurs espoirs de rejoindre l’Angleterre. Lire à ce sujet l’article : «Comment l’État éloigne les migrants de la ‘jungle’»

Le camp de containers s’inscrit pleinement dans cette stratégie. Pour le construire, il a fallu détruire les cabanes et les tentes d’environ 500 personnes sur une grande surface au centre de la ‘Jungle’ . Ces personnes ont été placées sous des tentes provisoires et sont désormais classées «prioritaires» pour l’accès aux containers. Mais l’État ne compte pas s’arrêter là. 

Depuis quelque jours la police menace d’envoyer les bulldozers contre une zone qui concerne plus de 1000 personnes. Si vous lisez l’anglais, je vous recommande vivement cet article du Guardian qui évoque les ultimatums policiers et donne une idée assez précise de ce qui se passe ces jours-ci autour des containers : Calais 'Jungle' residents defy bulldozers as police issue ultimatum to leave.

«Planned evictions area» © Calais Migrant Solidarity 
«Planned evictions area» © Calais Migrant Solidarity
A terme, l’objectif est bel et bien de raser la ‘Jungle ‘ pour ne garder que les containers. Cela n’était pas dit au départ, mais le message est de plus en plus explicite. Ainsi la semaine dernière, on pouvait lire dans la Voix du Nord un article carrément intitulé  «Calais : en 2016 après l’ouverture du camp humanitaire, la préfecture ne tolérera pas plus de 2 000 migrants»

Dans le corps de l’article, toutefois, la préfète Fabienne Buccio se montre plus prudente: « Idéalement, et le chemin est encore long, notre objectif est que Calais ne dépasse pas 2 000 places ». Sachant que nonobstant les sous-évaluations de la préfecture, environ 6000 personnes vivent actuellement sur la zone, on se demande, avec Calais Migrant Solidarity : «What about everybody else?»

Zone de démarcation peinte au spay par la police © Calais Migrant Solidarity 
Zone de démarcation peinte au spay par la police © Calais Migrant Solidarity



6. «L’HUMANITÉ N’EST PAS POSSIBLE»

À très court terme, avec ce camps de containers, il s’agit aussi de mettre à distance les mouvements de solidarité qui, parallèlement et de façon complémentaire au travail institutionnel de l’association La Vie Active, soutiennent les réfugiés quotidiennement en les aidant à pratiquer l’auto-construction, en bâtissant des écoles, des lieux de discussion, de prière, des magasins, en organisant des assemblées, des rencontres musicales, des expositions photographiques etc. Tant que des collectifs comme Calais Migrant Solidarity sont sur place et témoignent au quotidien de la situation dans la ‘Jungle’, il est compliqué de réprimer ouvertement les réfugiés et d’appliquer froidement la distinction entre les « bons réfugiés » (qui ont vocation a demander l’asile de France et, le plus souvent, à se le voir refuser avant d’être renvoyés vers leur pays de départ) et les «mauvais migrants» (censés vouloir profiter d’avantages économiques indus, et qui ont vocation à être renvoyés directement dans leurs pays de départ).

Aujourd’hui, dans le Club de Mediapart, on peut lire le témoignage de Florence P. :

«Lundi 11 janvier, à peine installé, le camp de containers de l’État a eu droit à une couverture médiatique conséquente. Pourtant les candidats ne semblent pas se précipiter dans ces baraquements de tôle, alignés militairement, dotés de fenêtres minuscules, dans des espaces sans confort, exigus, sans douches ni lavabos, aux lits superposés, comme en prison… Le camp de l’Etat est entouré de grillages avec des maîtres-chiens. Il est ouvert la nuit sur présentation de la paume de la main.  
Le vendredi précédent, les réfugiés ont appris des associations, elles-mêmes informées par la préfète, qu’un espace de 100 mètres devait être dégagé autour de la « jungle » et qu’il fallait ôter les abris, cabanes et tentes s’y trouvant. Au bas mot cette mesure concerne près de 1 000 personnes. Cette destruction illégale n’a été précédée d’aucun jugement d’expulsion...  
Alors qu'ils ont déjà tout perdu, ils vont aller où ?»

Le processus de lutte contre les associations a commencé il y a plusieurs mois déjà, avec l’expulsion violente de plusieurs squats qui s’étaient crées dans la ville de Calais. Ces expulsions, si elles ont donné satisfaction à un certain nombre de calaisiens-en-colère, ont contribué à aggraver la situation dans la ‘Jungle’ en périphérisant encore plus les réfugiés et augmentant le nombre de personnes en situation de précarité rassemblées sur le site.

Aujourd’hui, alors que l’état d’urgence s’est abattu sur la France, les langues se délient et les projets politiques répressifs se font plus menaçants. Selon Nord Littoral, la maire de Calais Natacha Bouchart (LR) aurait ainsi déclaré le 18 décembre dernier :  «Il faut sortir les parasites de la lande». Quels parasites, exactement ? L’article ne le dit pas explicitement. L’élue pointe du doigt la responsabilité des passeurs, des activistes et des No Border : « Je suis partisane de l’humanité et de la fermeté. Mais avec ces personnes, l’humanité n’est pas possible. Les passeurs, les activistes, les No Border desservent la cause des migrants. »

L’humanité n’est donc pas possible. Nous en somme là.


7. VINGT MILLIONS D’EUROS ET TOUJOURS PAS D’EAU

J'y reviens parce que cela me semble important et significatif : le budget annoncé pour le chantier du camp, incluant la construction et le frais de fonctionnement, est d’environ 20 millions. Cela place à 160000 € le prix de revient par container, soit, pour pousser la logique comptable jusqu’au bout, un investissement de plus de 13000€ par réfugié.  Avec cet argent, n’aurait-on pas pu trouver une autre solution que ce camp de stockage ?

Quand on sait qu’un container neuf coûte environ 4000€  et que ceux utilisés pour le camp sont d’anciens containers recyclés, qui valent peut-être approximativement 2000€ à l’achat, on se demande si l’argent public est vraiment bien employé avec un tel projet. Certes, il y a quelques embauches locales, mais comment comprendre qu’avec un tel budget, on n’ait pas prévu de raccorder les containers à un réseau d’eau ou de donner des possibilités pour faire un thé ou la cuisine? Après tout, Logistique Solutions propose sur son site des systèmes d’approvisionnement en eau. 
Seraient-ils trop donc chers pour qu’un camp humanitaire puisse en bénéficier?
système d’approvisionnement en eau © Logistic Solutions 
système d’approvisionnement en eau © Logistic Solutions

En tout cas l'entreprise est «prête à relever le défi» d'étendre le camp si besoin. Elle le dit dans un post de blog daté du 6 janvier 2016, intitulé «Le camp avance avec nos containers» : le camp «accueillera 1500 personnes. Il en restera alors presque 5000 autour. Hors du camp. Nous sommes prêts à relever de nouveaux défis dans des temps records. Une spécialité Logistic Solutions»

8. IL NE MANQUAIT PLUS QUE LES CHARS

La Maire de Calais réclame le soutien de l’armée depuis des mois, à corps et à cris, de préférence lorsque les médias sont nombreux à lui tendre un micro. Eh bien c’est chose faite, les chars sont là. Trois « véhicules blindés à roues de la Gendarmerie » sont en effet présents à Calais. Officiellement… pour «assurer la sécurité des forces de l’ordre», nous dit-on.
 
Blindé de la gendarmerie © NC  
Blindé de la gendarmerie © NC


C’est vrai que les «forces de l’ordre», qui harcèlent régulièrement le camp, sont certainement très menacées par des réfugiés à qui l’on distribue un repas par jour. Heureusement qu’elles peuvent compter, à l’occasion, sur l’aide de de quelques agités de l'extrême droite.


9. NOUS, PEUPLES UNIS DE LA JUNGLE DE CALAIS

Un camp fermé par un enclos, vidéo-surveillé, à accès biométrique, construit par une société dont le patron est un ancien militaire de la direction du renseignement militaire, sans eau, ni douche, ni cuisine, harcelé par la police et des groupuscules d'extrême droite, épaulés par trois chars.

Voilà, en substance, pourquoi les réfugiés n’ont pas hâte d’aménager dans le soi-disant camp humanitaire, bien qu'ils meurent de froid, de maladies, d'accidents liés aux tentatives passage, et de colère contre la politique inhospitalière de la France.

Ils ont publié cette semaine un texte qui dit ceci :
«Nous, peuple unis de la Jungle de Calais, refusons les demandes du gouvernement Français concernant la réduction de la superficie de la Jungle. Nous avons décidé de rester où nous sommes et résisterons pacifiquement aux plans gouvernementaux visant à détruire nos maisons. Nous plaidons pour que les autorités Françaises et la communauté internationale comprennent notre situation et respectent nos Droits Humains Fondamentaux.»

Face à cette situation d'urgence, des manifestations de solidarité auront lieu à Calais les 16, 23 et 30 janvier. Pour les franciliens qui voudraient s'y rendre, des départs en bus sont organisés le 23 janvier.10. ÉPILOGUE : CONTAINER

Réceptacle de forme, capacité et matière variables, destiné à contenir des marchandises en vrac ou en lots (source)
A.−TRANSP.,emploi cour. Caisse de forte capacité et de dimensions normalisées, destinée à faciliter les opérations de manutention, notamment en évitant les ruptures de charge d'un mode de transport à un autre.
B.−AÉRON. MILIT. Fût métallique cylindrique, destiné à être parachuté.
C.−PHYS. NUCL. Réceptacle en plomb, destiné à recevoir des matières radioactives

lundi 3 août 2015

Immigration: les esprits s’échauffent autour de Calais


Par Le Monde | 03.08.2015


Paris et Londres tentent de faire front commun face à la crise des migrants à Calais. Alors que les tensions politiques de chaque côté de la Manche sont vives, avec des centaines de clandestins qui tentent chaque nuit d’entrer dans l’Eurotunnel pour atteindre le Royaume-Uni, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, et son homologue britannique Theresa May, ont publié, dimanche 2 août, une tribune commune pour essayer de calmer les esprits. « Pour la France comme pour le Royaume-Uni, les choses sont claires : mettre fin à cette situation est une priorité absolue. Nos deux gouvernements sont déterminés à y parvenir, et à y parvenir ensemble », écrivent-ils dans Le Journal du Dimanche et le Sunday Telegraph.

Les deux ministres tentent de replacer dans son contexte global les tensions actuelles autour du tunnel sous la Manche. Il s’agit « d’une crise migratoire mondiale qui ne concerne pas seulement nos deux pays ». Pour eux, « il n’existe pas de solution simple », et celle-ci doit se trouver dans toute l’Europe, et pas seulement autour des 650 hectares du terrain d’Eurotunnel.


Mais cette tentative de calmer le jeu risque d’être noyée par les déclarations politiques de plus en plus virulentes dans les deux pays. Côté britannique, la dirigeante par intérim du Parti travailliste, Harriet Harman, a demandé à la France de verser des compensations financières aux routiers et aux vacanciers britanniques qui se sont retrouvés bloqués des heures, voire des jours, aux abords du tunnel. « Il faut employer toutes les pressions diplomatiques nécessaires », demande-t-elle au premier ministre britannique, David Cameron.
Depuis juin, l’opération « Stack », qui consiste, côté britannique, à fermer des tronçons d’autoroute près du tunnel pour y installer les camions en attente, a été mise en action 24 fois en quarante jours. Pour les commerces locaux dans le Kent, les conséquences économiques sont très négatives : faute d’autoroute pour se déplacer, de nombreux clients ne viennent plus les voir.

« Tactique » de David Cameron

Les tabloïds britanniques sont déchaînés. En ce début de mois d’août creux en actualité, ils n’hésitent pas à jeter de l’huile sur le feu. Avec une ligne d’attaque répétée : la France est inefficace pour arrêter les migrants. Le Daily Mail offre une pleine page à l’historien Andrew Roberts, qui titre : « Est-ce que les Français sont responsables du chaos à Calais ? Oui. Est-ce qu’on peut s’attendre à plus qu’un simple haussement d’épaules de leur part ? Non. » Selon lui, la « police française choisit simplement de regarder ailleurs alors que les migrants lancent chaque nuit leurs assauts ». Pour Nick Ferrari, éditorialiste influent du Sunday Express, un tabloïd très anti-immigration, la réaction des autorités françaises est « faible, terne et inefficace ». A voir les images des clandestins escaladant les grillages, il conclut que la police ne cherche pas vraiment à faire face.


Pourtant, David Cameron n’a pas une seule fois attaqué publiquement les autorités françaises sur ce terrain. Selon M. Ferrari, il s’agit d’une simple tactique de la part du premier ministre britannique, afin de se garder une marge de manœuvre dans le cadre de ses négociations avant le référendum sur l’Union européenne. « Il faudrait que nous ayons un peu moins peur du gouvernement français », lance pour sa part Nigel Farage, le chef de file du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP, anti-européen, anti-immigration).

Face à ces attaques, les réactions fusent en France. Le député (Les Républicains) de l’Aisne, Xavier Bertrand, candidat de droite aux élections régionales dans le Nord - Pas-de-Calais - Picardie, y est allé de sa charge dans Le Journal du dimanche. Il menace de demander aux autorités françaises de laisser passer les migrants jusqu’au Royaume-Uni. Après tout, le contrôle des frontières pourrait logiquement revenir au Royaume-Uni, qui est le pays où souhaitent se rendre les migrants. « Je dis à nos amis anglais : notre exaspération est totale. Un bras de fer ne serait pas la meilleure solution, mais il faut qu’ils sachent ce que beaucoup de Français pensent : si on n’a pas su empêcher [les migrants] de venir [en Europe], eh bien, on va arrêter de les empêcher de partir [en Angleterre]. » Le premier adjoint au maire de Calais, Emmanuel Agius, adopte la même approche : « Si ça continue comme ça, avec autant de provocation outrancière, je crois qu’à un moment donné, nous aussi nous allons faire de la provocation, et nous allons dire : “laissons passer les migrants”, et M. Cameron va se débrouiller. Ils seront sur son territoire, sur le port de Douvres. »

Derrière ce match de petites phrases se trouve souvent une vision déformée de la réalité. Au Royaume-Uni, les images de désespérés essayant, soir après soir, de pénétrer dans le tunnel donnent l’impression que le pays est pris d’assaut par les immigrants du monde entier. Le système d’aides sociales soi-disant trop généreux est pointé du doigt.

Le tunnel sous la Manche forme un goulot d’étranglement où se retrouvent en masse de nombreux candidats au départ.
Cette idée ne résiste pas à l’étude des faits. Depuis le début de l’année, 230 000 migrants sont entrés dans l’espace Schengen. Seule une toute petite proportion se retrouve à Calais : il y a actuellement environ 3 000 personnes dans les camps autour de la ville. De même, le Royaume-Uni reçoit deux fois moins de demandes d’asile que la France et six fois moins que l’Allemagne, preuve que le pays n’est pas une destination particulièrement prisée. Simplement, pour des raisons géographiques évidentes, le tunnel sous la Manche forme un goulot d’étranglement où se retrouvent en masse de nombreux candidats au départ.

Ces derniers mois, la situation a cependant empiré à Calais. Les tentatives pour entrer dans l’enceinte d’Eurotunnel se comptent souvent par milliers chaque nuit, même si le nombre a baissé à quelques centaines ce week-end. En partie, il s’agit d’une conséquence logique de la crise migratoire européenne : avec la guerre civile en Syrie et le chaos libyen, le nombre de candidats au départ a augmenté. En dix ans, les demandes d’asile dans l’Union européenne ont triplé. En partie, il s’agit d’une conséquence de l’installation récente de nouvelles barrières au port de Calais, plus difficiles à pénétrer. Beaucoup d’immigrés se sont reportés sur le tunnel, malgré les graves dangers. Une dizaine d’entre eux ont trouvé la mort ces deux derniers mois.

Mesures sécuritaires

Face à cette réalité, la France et le Royaume-Uni ont annoncé des mesures sécuritaires supplémentaires. Les deux pays vont débourser 10 millions d’euros pour accroître la sécurité le long des voies du tunnel sous la Manche, qui s’ajoutent aux 15 millions d’euros que le Royaume-Uni s’était engagé à payer en septembre 2014. Cent vingt policiers et gendarmes supplémentaires sont sur place depuis quelques jours, portant le total à 550, tandis que de nouvelles clôtures de sécurité doivent être installées « d’ici à la fin de la semaine prochaine ». Des chiens de garde et des caméras de surveillance supplémentaires sont également prévus.

Au Royaume-Uni, M. Cameron veut durcir les conditions d’accueil des demandeurs d’asile, en réduisant leurs aides sociales. Il entend aussi s’attaquer aux propriétaires qui logent des clandestins, en renforçant les sanctions jusqu’à cinq ans de prison.

 Des deux côtés de la Manche cependant, la réaction des autorités a un point commun : elle se concentre sur le sécuritaire et la meilleure façon de bloquer les migrants, qui fuient souvent des guerres et des conflits ravageurs. Cette absence d’empathie a fait sortir de ses gonds l’Eglise d’Angleterre, qui a choisi d’entrer dans le débat politique. « Nous sommes en train de devenir un monde de plus en plus dur, et nous devenons durs les uns avec les autres, au point que nous oublions notre humanité, estime l’évêque de Douvres, Trevor Willmott. Nous devons redécouvrir ce que c’est que c’est que d’être humain, et que tous les hommes comptent. »


  Eric Albert (Londres, correspondance)
Journaliste au Monde


Migrants : comment voir le bout du tunnel

Sylvain MOUILLARD Libération 3 août 2015


DÉCRYPTAGE

Passage au crible des solutions pour sortir de la crise des demandeurs d’asile, dont la «jungle» de Calais est la partie émergée.

Ils ne sont que quelques milliers à vivre dans ce bidonville de bois et de plastique, après avoir fui les conflits qui minent leurs pays (Syrie, Soudan, Erythrée). Tous les soirs, les quelque 3 000 habitants de la «jungle» de Calais tentent de traverser le tunnel sous la Manche pour rejoindre le Royaume-Uni, où ils imaginent trouver un avenir meilleur.  Onze d’entre eux ont péri depuis début juin.
 Face au problème, les responsables politiques semblent au mieux démunis, au pire dans l’outrance. De l’autre côté du Channel, l’extrême droite, chauffée à blanc par une presse tabloïd qui compare cette «invasion» migratoire à celle de Hitler en 1940, propose ainsi d’envoyer l’armée britannique à Calais. David Cameron, le Premier ministre conservateur, ne raisonne qu’en termes de sécurisation du tunnel. Côté français, on n’est pas en reste. L’ex-ministre du Travail Xavier Bertrand (LR) fustige l’inaction britannique et émet l’idée de «laisser partir les migrants» au Royaume-Uni, avant d’évoquer un «blocus maritime tout près des côtes libyennes». Henri Guaino, député LR dans les Yvelines, demande aux Britanniques de «prendre leur part du fardeau», alors que François Hollande résume : «Nous sommes devant la situation de réfugiés en grand nombre, dont nous devons tout faire pour qu’ils évitent de venir jusqu’à nous, tout en les traitant dignement.» Un numéro d’équilibriste qui illustre parfaitement l’absence de réflexion autour d’une politique migratoire commune. Pourtant, des solutions existent. Elles proviennent d’associations, mais aussi d’organismes publics, et dressent les pistes pour tenter de répondre, au-delà des effets d’annonce et des larmes de crocodile, à cette crise humaine.

Les migrants de Calais en novembre et décembre

Les solutions possibles

Dénoncer les accords franco-britanniques

Signé en 2003, quelques mois après la fermeture du centre de Sangatte, le traité du Touquet prévoit des contrôles communs menés par les autorités françaises et britanniques dans les ports maritimes des deux pays. Censé juguler l’immigration clandestine vers la Grande-Bretagne, ce texte est accusé d’avoir alimenté la crise à Calais. Début juillet, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) recommandait même de dénoncer ces accords bilatéraux qui ont conduit «à faire de la France le "bras policier" de la politique migratoire britannique». La CNCDH estime que cela «aboutit en pratique à interdire aux migrants de quitter [l’Hexagone]» et constitue une «atteinte à la substance même du droit d’asile». Pour Pierre Henry, directeur général de France Terre d’asile, «l’idéal» serait sûrement de «faire annuler l’accord du Touquet» : «La situation à Calais est le résultat d’un impensé européen, de l’égoïsme britannique et de l’abandon de la souveraineté française.»

Ouvrir un corridor humanitaire
vers l’Angleterre

Mais dénoncer cet accord prendrait du temps. «A défaut», Pierre Henry suggère donc d’ouvrir à Calais un «bureau d’asile commun» à la France et au Royaume-Uni. «Les Britanniques sont signataires de la convention de Genève [qui prévoit la protection pour les victimes de persécutions, ndlr], détaille-t-il. A eux de prendre leur part des migrants et de respecter leurs engagements.» L’idée est partagée par Christian Salomé, président de l’Auberge des migrants, une association qui intervient dans la «jungle» : «Il faut un corridor humanitaire pour les gens qui viennent de pays en guerre et qui ont de la famille ou des amis là-bas. Le but, c’est d’effectuer un traitement rapide des dossiers pour que les gens ne restent pas deux ans dans de telles conditions.»

Améliorer l’existant à Calais

La proposition ne fait pas consensus : faut-il rouvrir à Calais un centre d’accueil permanent pour les migrants, offrant gîte et couvert ? Treize ans après le démantèlement de Sangatte, la peur de «l’appel d’air» est toujours là. Un rapport remis un juin à Bernard Cazeneuve tranchait : «L’accès à un toit, même très sommaire, est un point fondamental», mais il ne saurait être un «préalable». Pierre Henry ne partage pas ces conclusions : «La "jungle" est un sous-camp. Il faut mettre en place une structure aux normes internationales.»

Fluidifier l’asile

Yasire a 22 ans. Soudanais du Darfour, il a demandé l’asile en France il y a trois mois. Pourtant, l’homme, qui vit dans la «jungle», essaie tous les soirs de rejoindre le Royaume-Uni. Il sait que l’examen de son dossier risque de traîner et qu’en attendant une réponse définitive, ce qui peut prendre deux ans, il devra peut-être dormir dehors. En Angleterre, imagine-t-il, «ça a l’air plus facile, on a un toit immédiatement». Ce raisonnement, ils sont nombreux à l’avoir. Le directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), Pascal Brice, le reconnaît : il faut instituer une «culture de l’asile» dans le Pas-de-Calais. Autrement dit, faciliter les démarches en préfecture pour les migrants et traiter plus rapidement leurs dossiers. C’est un des objectifs de la nouvelle loi asile votée début juillet à l’Assemblée nationale. Elle vise à réduire le délai d’instruction maximal à neuf mois. Car si les points de tension se multiplient partout en Europe, c’est aussi parce que les Etats membres ne se sont pas encore adaptés à la nouvelle donne migratoire. Les procédures, touffues et loin d’être harmonisées, contribuent aussi à la création de points de fixation des étrangers et, par conséquent, à des situations humanitaires difficiles à gérer. L’affaire n’est pourtant pas insurmontable : les migrants arrivés illégalement dans l’UE en 2014 ne représentaient que 0,05 % de sa population.

Les solutions audacieuses

Organiser un véritable accueil
commun en Europe

C’est un premier pas, timide, vers ce qui pourrait constituer une politique migratoire européenne commune ne se résumant pas uniquement à dresser des murs de plus en plus élevés aux portes de l’Union, et dont le coût, selon le collectif Migrants Files, a représenté 13 milliards d’euros depuis 2000.
Après plusieurs semaines de négociations acharnées, le 20 juillet, les 28 membres de l’Union européenne se sont mis d’accord sur un mécanisme de «relocalisation» et de «réinstallation» des migrants. Objectif : soulager l’Italie et la Grèce qui, du fait de leur situation géographique, sont les principales portes d’accès maritimes pour les exilés. Et qui, selon le règlement de Dublin, sont obligés, en tant que pays de «première entrée», d’examiner en priorité les demandes d’asile. Une situation ingérable pour eux. Les dirigeants européens ont donc décidé d’ouvrir 32 256 places au titre de la relocalisation. Parmi elles, 12 000 seront fournies par l’Allemagne et 9 000 par la France. Ces pays, volontaires pour l’opération, s’engagent à étudier un certain nombre de dossiers de demande d’asile qui devaient en théorie échoir à la Grèce ou l’Italie. L’effort reste toutefois minime. De nombreux Etats, comme l’Autriche, la Hongrie ou encore l’Espagne, ont offert peu, voire aucune place.

Avant même la signature du compromis, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, se montrait dépité : «Vu l’ampleur du phénomène, donner une perspective de vie à 60 000 personnes [un chiffre qui n’a même pas été atteint, ndlr] est un effort modeste. Cela prouve que l’Europe n’est pas à la hauteur des principes qu’elle déclame.»

Favoriser l’immigration légale
en vendant des visas

L’idée est toute simple : plutôt que de voir des milliers de personnes dépenser des fortunes pour tenter de rejoindre l’Europe, qui elle-même se barricade, pourquoi ne pas ouvrir des voies d’immigration légale, sous la forme de visas payants. C’est ce que propose Emmanuelle Auriol, chercheuse à l’Ecole d’économie de Toulouse : «Plusieurs pays ont déjà mis en place ce genre de système, à l’image d’Israël ou de la Jordanie. Ils accordent des permis de travail temporaires sur des emplois peu qualifiés. Et passent par des agences de placement dans les pays d’origine des migrants, où on leur fournit des billets d’avion. Pour la France, on pourrait imaginer le même dispositif dans les pays d’Afrique francophone.» L’étude préconise en parallèle d’accentuer la répression contre les réseaux de passeurs et les entreprises qui ont recours au travail au noir.

Les solutions délirantes

Envoyer l’armée

Nigel Farage, le leader de la formation d’extrême droite Ukip (12,8 % des voix aux dernières élections générales au Royaume-Uni), suggère d’envoyer les soldats britanniques pour sécuriser le site d’Eurotunnel. Outre qu’ils ne sont pas formés pour le maintien de l’ordre, cette démarche constituerait une perte de souveraineté impensable pour la France.

Renvoyer les migrants chez eux

«Des frontières et des charters : la solution pour Calais et le reste.» Voici, d’un tweet signé Florian Philippot, la position du Front national pour régler la crise migratoire. Inepte : aucune démocratie ne s’est encore hasardée à expulser un Syrien vers Damas. Quant aux Afghans, Soudanais ou Erythréens, les tribunaux administratifs cassent souvent les rares demandes d’expulsion à leur encontre. Soit parce que les pays d’origine ne délivrent pas de laisser-passer, soit parce que la situation sécuritaire y est jugée trop dangereuse.

Par sylvain Mouillard, Libération, 04 août 2015

 

Claire Rodier: «L’UE en est restée aux analyses et aux méthodes des années 90»

Lilian ALEMAGNA 3 août 2015
 
 
INTERVIEW

Pour cette juriste, membre du Gisti, l’Europe et la France ne font preuve d’«aucune imagination» en misant sur une doctrine uniquement répressive.

Membre du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) et cofondatrice du réseau Migreurop, Claire Rodier critique le manque de réalisme des pays européens sur la question migratoire.

Quel regard portez-vous sur l’action politique concernant la question migratoire?
Si l’on prend un peu de recul sur les dix dernières années, on ne peut que constater une répétition constante : augmentation des moyens financiers, lutte contre l’immigration clandestine et les réseaux de passeurs, sécurisation des frontières, plus grande collaboration avec les pays d’origine… Force est de constater que ces mesures sont inefficaces. Les pays européens n’ont absolument aucune imagination, aucune idée nouvelle. (photo DR)
Comment expliquez-vous cette répétition et cette absence de solutions nouvelles ?
Sur les quinze dernières années, il n’y a eu, de la part des gouvernements, aucun effort, aucune prise en compte de l’évolution du phénomène migratoire (changement de nationalités, de motifs de départ…). Les pays de l’UE en sont restés aux analyses et aux méthodes qui valaient dans les années 90. A l’époque, face à une immigration essentiellement économique, il s’agissait de donner l’impression aux opinions publiques que l’on contrôlait qui pouvait ou non entrer et rester sur le territoire. Cette doctrine répressive reste celle des gouvernements européens actuels. Or la situation de 2015 est différente. Des conflits ont éclaté et se déroulent aux portes de l’Union européenne. Un très gros pourcentage de ceux qui tentent de traverser la Méditerranée et qu’on retrouve ensuite à Calais ne sont pas - principalement - des migrants économiques, mais des personnes qui ont besoin de protection et qui, au regard de la législation internationale, ont droit à un accueil. Nos gouvernements restent accrochés à leur vieille doctrine, car ils sont dans l’incapacité totale de faire face à cette nouvelle réalité. Oui, il serait normal d’accueillir des Syriens qui fuient un pays en guerre comme des populations, à d’autres moments de l’histoire, ont été accueillies par d’autres pays. Mais au lieu de ça, la France, comme d’autres pays, reste braquée sur l’illusion qu’on peut contrôler ses frontières.
N’est-ce pas aussi par peur de la montée de l’extrême droite dans beaucoup de pays européens ?
On peut aussi penser que la montée de l’extrême droite sur notre continent est due à ces discours anti-immigration tenus par des femmes et hommes politiques censés se montrer responsables et capables de dégonfler les fantasmes… Alimenter le rejet, la peur de l’immigré sur fond de crise économique et sociale, c’est aussi un très bon ferment pour l’extrême droite. Ce discours d’hostilité dure depuis quinze-vingt ans, et l’extrême droite ne cesse de monter. Historiquement, l’UE a construit sa politique migratoire sur trois principes : intégration, lutte contre l’immigration clandestine et accueil des réfugiés. Or que constate-t-on ? Que l’essentiel des moyens ont été mis sur la lutte contre l’immigration clandestine et non sur l’intégration ou l’accueil des réfugiés.
Quelles solutions la France pourrait-elle, selon vous, porter ?
A court terme, elle pourrait dénoncer le règlement de Dublin [texte européen qui oblige le pays dans lequel un migrant est entré en premier à examiner la demande d’asile, ndlr], extrêmement nocif pour les demandeurs d’asile et qui porte préjudice aux pays situés aux frontières de l’UE. Un demandeur d’asile devrait pouvoir choisir librement le pays dans lequel il a envie - ou des raisons - de rester. Le Royaume-Uni ne pourrait renvoyer les migrants vers la France, et la France vers l’Italie ou la Grèce. Quant à la situation à Calais, 3 000 personnes, c’est peut-être beaucoup pour une ville, mais une goutte d’eau à l’échelle de notre pays. La France a des capacités d’accueil. C’est une question de volonté politique. Aujourd’hui, en Europe, chacun est obsédé par sa propre opinion publique. La Commission européenne a bien tenté d’imposer des règles contraignantes. Sans résultats. Si nous ne mettons pas à plat cette question migratoire, elle deviendra, à terme, un vrai problème pour la cohésion européenne.

Recueilli par Lilian Alemagna, Libération, 04 août 2015
 Des noms derrière les migrants morts à Calais
Haydée SABÉRAN Correspondante à Lille 29 juillet 2015

Depuis le 1er juin, au moins 11 personnes ont trouvé la mort sur la route vers le Royaume-Uni. «Libération» tente de donner un nom et un visage à ces disparus.

Des migrants meurent à Calais. On retrouve leur corps sur le bord de l’autoroute, fauché par une voiture, percuté par un train, électrocuté à l’entrée du tunnel sous la Manche ou encore noyé dans les bassins de rétention d’Eurotunnel. D’autres ont les jambes brisées sous les roues des camions. Des amputés, des grands brûlés survivent. Ils tentent de rallier l’Angleterre, mais l’Europe de Schengen a fait de la frontière de Calais une zone de plus en plus étanche.

 Ils et elles s’appellent Zebiba, Ganet, Getnet, Mohammad. Ils sont Syriens, Soudanais, Erythréens, Afghans. Samir, qui n'a vécu qu'une heure est enterré au cimetière de Calais. Certains sont sans identité connue. Libération tente de donner un nom et un visage à ces morts de l’été.

 Cliquez sur les silhouettes pour en savoir plus.

Ceux qui n’ont pas d’argent pour payer les passeurs – entre 1 500 et 6 000 euros la traversée, selon qu’elle est ou non «garantie», en camion par le port ou le tunnel –, ceux-là tentent leur chance par petits groupes. A l’assaut des trains, ils risquent leur vie. Les barrières et les barbelés qui barricadent de plus en plus les accès au port les incitent à prendre de plus en plus de risques. La nuit, ils trouvent des raccourcis pour traverser l’autoroute, sautent sur les trains qui démarrent au tunnel. Eurotunnel a distribué des tracts et placardé des affiches en neuf langues pour expliquer que le site est «dangereux». En vain. Le 25 juillet, la préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio, a annoncé toujours plus de barrières.