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E.M. Mouhoud, 24 novembre 2012
Coincé à La Chapelle, l’Ethiopien Tahir rêve toujours de «vivre en démocratie»
Par Carine Fouteau, Médiapart, 29 mai 2015
Le campement installé sous le métro aérien à La Chapelle à Paris est
sous la menace d'une expulsion. Tahir, Éthiopien arrivé en France il y a
une semaine, y a trouvé refuge, comme 350 exilés venus principalement
de la Corne de l'Afrique. Désert, Libye, Méditerranée, il a survécu à
tous les périls, et reste convaincu que son avenir est en Europe.
Débarqué un matin de mai à la gare de Lyon à Paris, Tahir a pris le bus
65 pour se rendre porte de La Chapelle. Un contact lui avait envoyé
l’itinéraire par SMS. Là, il pourrait faire une halte le temps de
rejoindre l’Angleterre ou l’Allemagne, ou décider de rester sur place.
Cet Éthiopien de 27 ans, radieux, est arrivé en France il y a une
semaine. Et déjà il fait face aux menaces d’expulsion de son nouveau
lieu de vie par les forces de l’ordre françaises. Entre le pick-up lancé
à toute allure dans le désert subsaharien, la violence des passeurs
libyens et la traversée mouvementée de la Méditerranée, il en a vu
d’autres. Pas de quoi lui faire perdre l’espoir que la chance tourne
enfin en sa faveur. « Je suis si ambitieux », dit-il dans un anglais
courant.
Rien ne s’est passé pendant des mois sur ce campement au
nord de Paris, les personnes ont été laissées à l’abandon, en situation
de quasi-survie au milieu d’une métropole occidentale. D’un coup, c’est
l’effervescence. À la frontière entre le Xe et le XVIIIe
arrondissements, les migrants installés sous le métro aérien à la
station La Chapelle se savent en répit. L’insécurité dans la précarité.
Les tentes alignées les unes à côté des autres sur plusieurs rangées
sont sur le point d’être dégagées, selon les rumeurs de plus en plus
insistantes que s’échangent les occupants. Dans le brouhaha permanent
des voitures, des métros, et des trains qui circulent en dessous, chacun
s’accroche à quelques mots entendus ici et là, « hôtel », « relogement
», « foyer », sans savoir à quoi s’en tenir.
Après avoir laissé
pourrir la situation, les pouvoirs publics, face aux arrivées
incessantes, s’activent depuis quelques semaines. Ce jeudi matin, de
petits groupes de réfugiés se forment autour de représentants de la
mairie de Paris, de la préfecture et d’une association, Emmaüs
Solidarité, sollicitée pour leur venir en aide et lister leurs demandes.
Ils cherchent à glaner des informations. Originaires d’Érythrée,
d’Éthiopie, du Soudan, de pays d’Afrique de l’Ouest, du Maghreb et de
Syrie, ils redoutent de perdre du jour au lendemain les quelques biens
rassemblés depuis leur arrivée en Italie.
Tahir n’est pas dans ce
cas. Il n’a rien. Même pas un sac plastique pour ranger ses affaires.
D'ailleurs il n’a pas d’affaires. Ni de tente : il dort à même le sol.
La brosse à dents et le dentifrice dont il se sert dans le parc en
contrebas sont empruntés. Ses possessions se résument au pantalon en
toile, à la chemise et au pull qu’il porte ce jour-là. Le téléphone
qu’il sort de sa poche à la fin de l’entretien est partagé avec
d’autres. Assis sur les marches, dans le rayon du soleil, il raconte son
incroyable périple qui commence il y a plus de deux mois.
Originaire de la région d’Oromia, Tahir craint les arrestations
nombreuses d’opposants politiques lors de la campagne électorale qui
vient d’aboutir, le 27 mai, à la reconduction de la coalition au
pouvoir. Avant le scrutin, Amnesty International publiait un rapport
dénonçant la violation des droits politiques et humains. « Quand vous
refusez de prendre la carte du parti, ils vous harcèlent », dit Tahir. «
Vous n'êtes pas libres, ils vous pourchassent et vous emprisonnent »,
insiste-t-il.
Comme des milliers de ses compatriotes, il fuit.
Passe par le Soudan, grimpe dans une camionnette Toyota roulant non-stop
trois jours et trois nuits dans le désert vers le nord. À 30 dans une
remorque, debout, serrés, entourés d’une simple corde pour empêcher que
les passagers ne basculent. « Certaines personnes ont été accidentées,
des fractures, des choses comme ça. Le chauffeur a tiré pour les faire
fuir », dit-il. L’eau est rationnée, un demi-litre pour 24 heures. « À
plusieurs reprises, le pick-up s’est ensablé. On avait soif. Tout le
monde a eu peur de mourir », raconte-t-il.
En Libye, à Tripoli,
il est enfermé dans une de ces « maisons » (home) où les trafiquants
parquent les migrants le temps que le passage s’organise. « Je suis
resté accroupi, silencieux, dans l’obscurité pendant un mois, pour
éviter que les gardes ne me remarquent et ne s’en prennent à moi. »
Ceux-ci, armés, en désignent quelques-uns parmi les exilés, les emmènent
dans des containers, où ils sont battus si leur famille n’envoie pas
l’argent demandé, explique-t-il. « On n’avait rien à manger. Un repas
toutes les 24 heures. J’en ai vu qui commençaient à lécher le sol et à
boire n’importe quoi. »
Transférés d’un Zodiac à un bateau de
pêche surchargé, ils ont quitté les côtes libyennes à 250. Accroupis,
encore, pendant des heures. Les passagers ont pleuré quand le moteur,
après douze heures de navigation, est tombé en panne. Leur espoir est
réapparu à la vue d’un navire de la flotte allemande, venu à leur
rescousse. « Les Allemands nous ont sauvés. Je leur en serai
éternellement reconnaissant », dit-il. « Certains sont morts en se
levant, en apercevant les secours. Leurs jambes ne pouvaient plus les
porter. D’autres se sont noyés en attrapant la corde. »
Débarqué
en Sicile, il est aussitôt conduit en bus à Venise, où les autorités
italiennes tentent de prendre ses empreintes digitales. Il refuse,
personne n’insiste. Rome n’entend pas accueillir l’ensemble des
personnes arrivant sur ses rives. « J’ai appelé ma mère. Elle a crié de
joie. Elle était tellement contente, presque plus que moi. Nous
connaissons tant de proches qui sont morts. » En quelques heures, il
trouve le chemin de la gare. Milan, direction Marseille. Entre
Vintimille et Menton, le train stoppe, les migrants sont escortés par la
police aux frontières (PAF) vers la sortie. Puis refoulés en Italie.
Pas pour longtemps. Il en rit encore : « On est repassé à pied en 55
minutes en longeant la côte à flanc de montagne. » Il remonte dans un
train à Nice après avoir dormi « là par terre » et arrive à Paris. Au
total, il estime à 20 000 dollars ce qu’il a dépensé pour ce voyage sans
destination fixe. Son objectif était de venir en Europe. La plupart de
ses compagnons d’infortune visent la Grande-Bretagne parce qu’ils sont
anglophones, qu’ils ont des proches outre-Manche et qu’ils pensent
pouvoir s’employer facilement. « Londres, ce serait mon rêve, dit-il. Un
jour j’essaierai d’aller à Calais. » Il sait comment ça se passe
là-bas. Ses amis lui ont raconté : « C’est dur. Les policiers tapent sur
les gens. Il y a beaucoup de monde qui cherche à monter dans les
camions. » Mais rien ne l'arrête. « Je suis prêt à tout pour réussir,
affirme-t-il. Je surmonterai tous les obstacles. Je veux travailler. Je
veux montrer ce que je sais faire. Je peux tout faire. Tous les métiers,
nettoyer vos sols, comme préparer vos repas. »
À La Chapelle, il
dit qu’il est « heureux ». « Les gens sont accueillants, il n’y a pas
de bagarre. Entre nous, on s’aide. Des gens apportent des choses, de la
nourriture, des vêtements, c'est gentil. J’ai récupéré une couverture,
ça va. Je n’ai rien ni personne. Mais j’ai beaucoup, beaucoup d’espoir.
L’Europe est une démocratie, un jour ma chance viendra.»
«Jusqu’où va-t-on aller dans l’acceptation de l’inacceptable?»
Adossé à la rambarde séparant le terre-plein de la route, Gervais,
Ivoirien, 25 ans, ne se plaint pas non plus, mais une pointe
d’inquiétude se lit sur son visage. Il se tient à proximité de sa tente,
l’une des premières – géographiquement et chronologiquement – du
campement. Il a trouvé refuge ici il y a six mois. Quand je le salue et
me présente comme journaliste, il répond en français parfait : «
Bonjour, je suis migrant. » Déjà interviewé par Le Parisien, il est un
peu lassé des médias : « À quoi ça sert tout ça. On en est toujours au
même point.»
Mais il accepte néanmoins de raconter. Son passage
par le Maroc, ses multiples tentatives pour franchir les barrières
barbelées dressées autour de l’enclave espagnole de Melilla. Il montre
les traces de ses blessures, à la tête et à la main. Tapé par les
militaires marocains, poursuivi par les policiers espagnols, il parvient
à courir jusqu’au centre d’accueil sans se faire attraper. Là, les
autorités espagnoles ne peuvent plus le renvoyer. Il est transféré sur
le continent. Remonte jusqu’à Bordeaux en BlaBlaCar, puis rejoint Paris
en train. « On m’a dit, va à Château-Rouge, il y a des Africains là-bas.
Et à Château-Rouge, on m’a parlé des tentes à La Chapelle. » « On était
une trentaine au début », se souvient-il. La cohabitation avec les
ressortissants de la Corne de l’Afrique est « difficile » selon lui. «
On a du mal à communiquer. Eux sont en transit. Moi, je suis arrivé à
destination. »
Parti de Côte d’Ivoire en août 2013, après les
révoltes étudiantes, il a compris qu’il n’avait aucune chance d’obtenir
l’asile en France. Mais il n’entend pas repartir. Pour gagner un peu
d’argent, il donne des cours de maths à domicile. Son souhait est de
s’intégrer et d’obtenir des papiers. « Pour cela, il me faut un toit. La
liberté, c’est par là que ça commence », dit-il. Tahir lui hésite.
Demander l’asile ou poursuivre son odyssée, il ne sait pas encore. Il
est là depuis trop peu de temps pour avoir arrêté une stratégie.
Réfugié ou migrant économique?
Les pouvoirs publics cherchent à faire
le “tri”. La mairie de Paris, avec le soutien d’Emmaüs Solidarité et de
France terre d’asile, recense les situations de chacun pour distinguer
les personnes relevant de l’asile, et donc supposées être logées dans
des centres d’accueil des demandeurs d’asile (Cada), et les autres,
relevant de l’hébergement d’urgence. L’Office français de protection des
réfugiés et apatrides (Ofpra) a dépêché des agents dans un gymnase pour
procéder à de premières auditions. Avant que le campement ne soit «
démantelé », selon le « vœu » examiné le 26 mai par le Conseil de Paris,
les pouvoirs publics sont tenus par la loi de proposer des solutions de
relogement, aussi temporaires soient-elles. Gervais redoute de lâcher
la proie pour l’ombre. S’il est renvoyé à la rue, après quelques nuitées
d’hôtels, retrouvera-t-il une place à l’abri ?
Selon les données
recueillies, 45 % des personnes auraient demandé l’asile en France et
seraient, à ce titre, éligibles à une place dans un Cada. Beaucoup
hésitent toutefois à déposer un dossier quand ils voient que ceux qui
l’ont fait restent à la rue. 30 % seraient en transit. Certains auraient
même une carte de séjour.
Les conditions de vie sont éprouvantes
sur le campement. Manque d’hygiène, promiscuité, tensions. Des
pissotières ont été installées, mais les déchets débordent de partout.
Le seul point d’eau à proximité se situe dans le jardin public, où Tahir
et ses compagnons se lavent et font sécher leurs habits. En trois
semaines, le nombre de réfugiés vivant sur ce pont enjambant les voies
ferrées a plus que doublé, passant de 150 à 350. Le temps clément
accélère les traversées en Méditerranée, qui n’ont pas connu de trêve
cet hiver.
« Les gens ont faim et soif », s’indigne Jean-François
Corty, directeur des missions France de Médecins du monde (MDM). « La
situation est délirante. Les pouvoirs publics, comme d’habitude, se
renvoient la responsabilité, entre la mairie et l’État. On en est là,
alors que des gens sont en train de dormir dehors et de manger des
racines. Jusqu’où va-t-on aller dans l’acceptation de l’inacceptable ? »
« Nos standards d’accueil doivent être améliorés d’urgence,
affirme-t-il. On ne peut accepter la rhétorique de l’appel d’air.
Ouvrons les yeux ! Les besoins sont criants. S’il faut ouvrir des camps
de réfugiés en Europe, faisons-le. Arrêtons de nous défausser sur les
pays tiers. »
Une de ses préoccupations est la présence
croissante de femmes et d’enfants. « À Paris, c’est une nouveauté. On
voit des familles entières de Syriens et des femmes venues seules de la
Corne de l’Afrique. » À Calais, les échos sont les mêmes. La préfecture
et les associations sont débordées. Selon le médecin, 3 000 migrants y
seraient identifiés, sachant que le centre d’accueil de jour Jules-Ferry
ouvert par l’État est calibré pour recevoir un millier de personnes
(sans possibilité d’y dormir pour les hommes). À un rythme de 200
nouvelles arrivées chaque semaine, leur nombre pourrait avoisiner les 5
000 dans les semaines à venir. « Les pouvoirs publics sont en train
d’essayer de gérer le trop-plein, note Jean-François Corty.
L’embouteillage à Calais se répercute à Paris. »
La longue voie
migratoire remontant de Lampedusa vers Calais manquerait de fluidité. « À
Paris, les autorités les poussent à continuer leur chemin. À Calais,
les policiers les frappent, mais ils en laissent aussi monter dans les
camions pour qu’ils partent en Angleterre », indique un bénévole
associatif navigant entre La Chapelle et Calais. Une politique du “bon
débarras” prend forme. La France suit en cela l’exemple de l’Italie,
passée maîtresse en “gestion des flux” : Rome évite de prendre les
empreintes digitales pour ne pas être considérée comme responsable de
l’accueil, malgré l’obligation qui lui est faite en tant que premier
pays d’entrée dans l’UE.
À Austerlitz aussi, sur les quais, les
tentes s’alignent. De nouveaux lieux seraient en train d’apparaître en
raison du manque de place et des perspectives d’expulsion. « Il faut en
finir avec le bricolage. En ne faisant rien, ou pas suffisamment, les
pouvoirs publics entretiennent les tensions. Tout le monde est perdant
», martèle Jean-François Corty. À La Chapelle, divers élus dénoncent la
présence de « passeurs exploitant la détresse ». « Des profiteurs, des
pressions, il y en a toujours. Les gens ont faim, soif, ça génère de la
violence, c’est inévitable », explique le médecin. Pour lui, la réponse
doit être politique. « En accueillant mieux les personnes, on enlève
leur travail aux passeurs », insiste-t-il.
Dans l’immédiat, la
priorité est que les « évacuations », selon la terminologie
administrative, n’aient pas lieu sans relogement et accueil durables.
Car les acteurs de terrain savent à quel point quelques nuits d’hôtel
suivies d’une remise à la rue peuvent se révéler plus déstructurantes
que le statu quo. Le risque est que les personnes, ainsi éparpillées, se
retrouvent seules face à l’adversité. Plus invisibles encore, si c’est
possible. « On n’y peut rien, on flotte dans l’espoir. On fait de nous
ce qu’on veut », lance Gervais. Il élève la voix pour se faire entendre.
Ses compagnons acquiescent.
Carine Fouteau, Médiapart, 29 mai 2015