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dimanche 10 février 2019

Achille Mbembe : « Les Africains doivent se purger du désir d’Europe »


LE RENDEZ-VOUS DES IDÉES. Pour le philosophe camerounais, le plus grand défi du continent est la mobilité de sa population. 

Par Achille Mbembe, Le Monde Afrique 10 février 2019
Des migrants recueillis à bord de « L’Aquarius » regardent les côtes espagnoles, le 14 juin 2018.
Des migrants recueillis à bord de « L’Aquarius » regardent les côtes espagnoles, le 14 juin 2018. - / AFP
Chronique. De tous les grands défis auxquels l’Afrique fait face en ce début de siècle, aucun n’est aussi urgent et aussi lourd de conséquences que la mobilité de sa population. Dans une large mesure, son avenir immédiat dépendra de sa capacité à faire en sorte que ses gens puissent se déplacer sur l’ensemble du continent aussi souvent que possible, le plus loin possible, le plus vite possible et, dans l’idéal, sans entrave aucune. Du reste, tout y pousse, aussi bien la croissance démographique, l’intensification de la prédation économique que les dynamiques du changement climatique.

D’ailleurs, les grandes luttes sociales en Afrique au cours de ce siècle porteront autant sur la transformation des systèmes politiques, l’extraction des ressources naturelles et la répartition des richesses que sur le droit a la mobilité. Il n’y a pas jusqu’à la création numérique qui ne s’articulera aux processus circulatoires. La révolution de la mobilité suscitera de profondes tensions et pèsera tant sur les équilibres futurs du continent que sur ceux d’autres régions du monde, ainsi que l’atteste d’ores et déjà la crise dite des migrations, et c’est à réfléchir à ces basculements que nous sommes conviés.

Afin de bien en appréhender les incidences, encore faut-il tourner le dos aux discours néomalthusiens souvent nourris à la fantasmagorie raciste et qui ne cessent de se propager.

Violence aux frontières

La « ruée vers l’Europe » est, à cet égard, un gros mythe. Qu’un habitant de la planète sur quatre soit bientôt un Africain ne représente aucun danger pour quiconque. Après tout, à l’heure actuelle, des 420 millions d’habitants de l’Europe occidentale, à peine 1 % est composé d’Africains subsahariens. Sur les près de 1,3 milliard d’Africains, seulement 29,3 millions vivent à l’étranger. Parmi ces 29,3 millions, 70 % n’ont pris ni le chemin de l’Europe, ni d’aucune autre région du monde. Ils se sont installés dans d’autres pays d’Afrique.

En réalité, en plus d’être relativement peu peuplée au vu de ses 30 millions de km2, l’Afrique émigre peu. Comparée a d’autres ensembles continentaux, la circulation des biens et des personnes y souffre de quantité d’entraves, et c’est à démanteler ces obstacles qu’appellent les temps.

Il est vrai, entre-temps, le coût humain des politiques européennes de contrôle des frontières ne cesse de s’alourdir, accentuant au passage les risques qu’encourent d’éventuels migrants. On ne compte plus le nombre de ceux qui sont morts pendant la traversée. Chaque semaine apporte son lot de récits aussi scabreux les uns que les autres. Il s’agit souvent d’histoires d’hommes, de femmes et d’enfants noyés, déshydratés, intoxiqués ou asphyxiés sur les côtes de la Méditerranée, de l’Egée, de l’Atlantique ou, de plus en plus, dans le désert du Sahara.

La violence aux frontières et par les frontières est devenue l’un des traits marquants de la condition contemporaine. Petit à petit, la lutte contre les migrations dites illégales prend la forme d’une guerre sociale désormais menée à une échelle planétaire. Dirigée davantage contre des classes de populations que contre des individus en particulier, elle combine désormais techniques militaires, policières et sécuritaires et techniques bureaucratico-administratives, libérant au passage des flux d’une violence froide et, de temps à autre, non moins sanglante.

Il suffit, à cet égard, d’observer la vaste machine administrative qui permet chaque année de plonger dans l’illégalité des milliers de gens pourtant légalement établis, le chapelet des expulsions et déportations dans des conditions proprement ahurissantes, l’abolition progressive du droit d’asile et la criminalisation de l’hospitalité.

Que dire, par ailleurs, du déploiement des technologies coloniales de régulation des mouvements migratoires à l’ère électronique, avec leur cortège de violences au quotidien, à l’exemple des interminables contrôles au faciès, des incessantes chasses aux sans-papiers, de maintes humiliations dans les centres de rétention, des yeux hagards et des corps menottés de jeunes Noirs que l’on traîne dans les corridors des commissariats de police, d’où ils sortent avec, qui un œil poché, qui une dent cassée, la mâchoire brisée, le visage défiguré, la foule de migrants auxquels l’on arrache les derniers habits et les dernières couvertures en plein hiver, à qui l’on empêche de s’asseoir sur les bancs publics, à l’approche desquels l’on ferme les robinets d’eau potable ?

Vers de nouveaux exodes

Le siècle ne sera cependant pas seulement celui des entraves aux mobilités, sur fond de crise écologique et d’accélération des vitesses. Il sera aussi caractérisé par une reconfiguration planétaire de l’espace, l’accélération constante du temps et une profonde fracture démographique.

En effet, à l’horizon 2050, deux continents rassembleront près des deux tiers de l’humanité. L’Afrique subsaharienne comptera 2,2 milliards d’habitants, soit 22 % de la population mondiale. A partir de 2060, elle figurera parmi les régions les plus peuplées au monde. Le basculement démographique de l’humanité au profit du monde afro-asiatique sera un fait accompli. La planète sera divisée en un monde de vieillards (Europe, Etats-Unis, Japon et des parties de l’Amérique latine) et un monde émergent, qui abritera les populations les plus jeunes et les plus nombreuses de la planète. Le déclin démographique de l’Europe et de l’Amérique du Nord se poursuivra inexorablement. Les migrations ne s’arrêteront point. Au contraire, la Terre est à la veille de nouveaux exodes.

Le vieillissement accéléré des riches nations du monde représente un événement d’une portée considérable. Il est l’inverse des grands ébranlements provoqués par les excédents démographiques du XIXe siècle, qui débouchèrent sur la colonisation européenne de pans entiers de la Terre. Plus que par le passé, le gouvernement des mobilités humaines sera le moyen par lequel une nouvelle partition du globe se mettra en place.

Une ligne de fracture d’un genre nouveau et d’allure planétaire départagera l’humanité. Elle opposera ceux qui jouiront du droit inconditionnel de circulation et de son corollaire, le droit à la vitesse, et ceux qui, typés pour l’essentiel racialement, seront exclus de la jouissance de ces privilèges. Ceux qui auront fait main basse sur les moyens de production de la vitesse et sur les technologies de la circulation deviendront les nouveaux maîtres du monde. Ceux-là, seuls, pourront décider de qui peut circuler, qui devrait être condamné à l’immobilité et qui ne devrait se déplacer qu’à des conditions de plus en plus draconiennes.

Un immense Bantoustan

Si, dans ce nouvel ordre global de la mobilité, l’Afrique ne prend pas en charge le réaménagement de son économie spatiale, elle sera doublement pénalisée, de l’intérieur et de l’extérieur. Car l’Europe a décidé non seulement de militariser ses frontières, mais de les étendre au loin. Celles-ci ne s’arrêtent plus en Méditerranée. Elles se situent désormais le long des routes fuyantes et des parcours sinueux qu’empruntent les candidats à la migration. Elles se déplacent au fur et à mesure des trajectoires qu’ils suivent. En réalité, c’est le corps de l’Africain, de tout Africain pris individuellement, et de tous les Africains en tant que classe raciale qui constitue désormais la frontière de l’Europe.

Ce nouveau type de corps humain n’est pas seulement le corps-peau et le corps abject du racisme épidermique, celui de la ségrégation. C’est aussi le corps-prison doublé du corps-frontière, celui-là dont la simple apparition dans le champ phénoménal suscite, d’emblée, méfiance, hostilité et agression. L’imaginaire géoracial et géocarcéral qu’avait peaufiné, il n’y a guère longtemps, l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid ne cesse de s’universaliser.
Davantage encore, l’Europe veut s’arroger le droit de déterminer unilatéralement quel Africain pourra se mouvoir et à quelles conditions, y compris à l’intérieur du continent lui-même. Après l’avoir dépecé en 1884-1885, elle cherche, en ce début du XXIe siècle, à en faire un immense Bantoustan et à en accentuer l’inclusion différentielle dans les circuits de la guerre et du capital, tout en en intensifiant la prédation. C’est donc l’avènement d’un régime inédit de ségrégation planétaire que vise la politique européenne de lutte contre l’immigration. Celle-ci est, à plusieurs égards, l’équivalent de la « politique des races » d’hier. L’Afrique est sa cible principale.

Le gouvernement des mobilités à l’échelle mondiale constitue, au même titre que la crise écologique, l’un des défis majeurs du XXIe siècle. La réactivation des frontières est l’une des réponses de court terme au processus en temps long de repeuplement de la planète. Les frontières, cependant, ne résolvent strictement rien. Elles ne font qu’aggraver les contradictions résultant de la contraction de la planète.

En effet, notre monde est devenu très petit. En cela, il se distingue du monde de la période des « grandes découvertes », du monde colonial des explorations, des conquêtes et des implantations. Il n’est plus extensible à l’infini. C’est un monde fini, traversé de part en part par toutes sortes de flux incontrôlés, voire incontrôlables, des mouvements migratoires, des mouvements de capitaux liés à la financiarisation extrême de nos économies et aux forces d’extraction qui dominent la plupart d’entre elles, notamment au Sud. Il faut ajouter, à tout cela, les flux immatériels portés par l’avènement de la raison électronique et numérique, l’accélération des vitesses, le bouleversement des régimes du temps.

Débalkaniser le continent

Comment, dans ce contexte, penser l’Afrique qui vient ? Si, fuyant leurs pays d’origine, de nombreux Africains se précipitent vers des lieux ou nul ne les attend ni ne veut d’eux, tel est le cas de ressortissants d’autres régions du monde qui, aussi curieux que cela paraisse, espèrent refaire leurs vies en Afrique. Mine de rien, le continent est lui aussi en passe de devenir le centre de gravité d’un cycle nouveau de migrations planétaires. Les Chinois s’installent au cœur de ses grandes métropoles et jusque dans ses bourgades les plus reculées, tandis que des colonies commerçantes africaines s’établissent dans plusieurs mégalopoles d’Asie.

Dubaï, Hongkong, Istanbul, Guangdong et Shanghai prennent le relais des grandes destinations euro-américaines. Des dizaines de milliers d’étudiants s’en vont en Chine, tandis que le Brésil, l’Inde, la Turquie et d’autres puissances émergentes frappent à la porte. Une extraordinaire vernacularisation des formes et des styles est en cours, et elle est en train de transformer les grandes villes africaines en capitales mondiales d’une imagination à la fois baroque, créole et métisse.

Mais afin que les Africains ne soient point transformés en rebuts d’une planète parsemée de miradors, elle doit devenir son centre propre, sa puissance propre, un vaste espace de circulation, un continent-monde. Elle doit parachever le projet de la décolonisation en forgeant, pour elle-même, une nouvelle politique africaine de la mobilité.

Celle-ci n’ira point sans une décolonisation culturelle. Les Africains doivent se purger eux-mêmes du désir d’Europe et apprendre à garder chez eux le meilleur d’eux-mêmes et de leurs gens. Le désir d’Europe ne saurait en effet être ni leur horizon existentiel, ni le dernier mot de leur condition.

Ensuite, la décolonisation territoriale. Rien, historiquement, ne justifie la coupure du continent entre le nord et le sud du désert du Sahara. Davantage encore, aucun Africain ou personne d’origine africaine ne saurait être traité comme un étranger nulle part sur le continent africain. Débalkaniser le continent apparaît donc, de plus en plus, comme l’une des conditions de protection des vies africaines harcelées à travers le monde.

Pour y parvenir, il est urgent de repenser de fond en comble le principe de la glaciation des frontières coloniales adopté par l’Organisation de l’unité africaine [OUA, ancêtre de l’Union africaine] en 1963. En consacrant leur intangibilité, l’on a fait des frontières héritées de la colonisation la pierre juridique qu’exploite l’Europe pour accélérer la « bantoustanisation » du continent.

Des barrières à supprimer

La décolonisation ne sera guère parachevée tant que chaque Africain ne disposera du droit de circuler librement sur l’ensemble du continent. Un premier pas dans cette direction consisterait à généraliser l’octroi de visas à l’arrivée à tout voyageur détenteur d’un passeport africain. Sur le long terme, la libéralisation du droit de résidence doit compléter le droit de libre circulation des personnes.

Le plus grand défi auquel fait face l’Afrique n’est pas d’ordre démographique. Il n’est pas, comme à l’époque coloniale, de fixer les frontières, de restreindre les passages, de contraindre les populations à l’immobilité et à la sédentarité et d’intensifier les attaches locales. Il est d’aménager les circulations et de permettre une intensification des mobilités à l’intérieur du continent.

C’est en intensifiant les mobilités et en développant les interconnexions entre les lieux que seront démantelés les vieux schémas spatiaux et infrastructurels datant de la colonisation. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de construire la souveraineté étatique sur la base d’une différence nette entre l’extérieur et l’extérieur. Il s’agit de lever les entraves à la mobilité en abolissant la multitude des postes-frontières, en supprimant les barrières tant physiques que politiques à la fluidification des flux et en débureaucratisant le mouvement. C’est ainsi que l’Afrique fera des gains en vitesse et que les Africains pourront se déplacer à l’intérieur de leur continent au moindre coût.


Achille Mbembe est, avec Felwine Sarr, co-auteur d’Ecrire l’Afrique-Monde (Paris, Philippe Rey, 2017) et co-initiateur des Ateliers de la pensée de Dakar.

jeudi 2 juin 2016

Racisme, La France du déni permanent

  

Cet entretien accordé au quotidien Libération jeudi 02 juin 2016 par Achille Mbembe ne pouvait pas mieux tomber... Dans une France pensante repliée sur elle-même, Achille est un véritable bol d'oxygène humaniste et internationaliste, surtout quand on étouffe (dans ce lynchage de Karim Benzema) avec toutes les postures républicaines et moralisantes d'une fachosphère triomphante.


Le racisme des temps modernes et notamment en France va bien au-delà de l'alignement des "têtes de nègres" sur un papier ou dans la composition d'une équipe sportive... 

Ce dont il est question ici et qui peut légitimement interpeller c'est l'exclusion systématique de certains joueurs typés - curieusement toujours les mêmes - au nom de leur caractère bien trempé (comme on dit) ou de tant d'autres traits de caractère attribués à une frange ethnique ou religieuse de la société française. 

Ce racisme-là - si c'en est un dans le cas Benzema - est bien plus subtil et pernicieux pour essayer de le nier ou banaliser en alignant les belles têtes bronzées de l'équipe française de football comme preuve d'une société sans racisme. L'équipe de France de Football aura ainsi été le bel arbre qui a toujours caché cette forêt..
Il est temps qu'un grand pays démocratique comme la France sorte de ce déni permanent. 

Et pourquoi faudrait-il donc que Karim Benzema fasse lui - au motif qu'il serait typé et s'appelle Benzema - plus "preuve d'intégration" que tous les autres jeunes français nés comme lui en France? Quelle est cette société qui instruit en permanence un procès en refus d'intégration contre une frange identifiée de ses ressortissants? 

Que M. Benzema soit jugé voire exclu de l'équipe de France sur la base uniquement des infractions, délits, ou crimes qu'il aurait commis, mais non sur ce procès latent et permanent du refus qui lui est prêté de s'intégrer à la France, basé sur son origine ethnique ou sa religion supposée (celle-ci devant rester du ressort de sa vie privée).

Qui mettra un terme à ce lynchage? 

Entre ceux qui tiennent à "recadrer" l'attaquant international en public, afin de rassurer "l'establishment" sur leur veille républicaine efficace contre tous les "mauvais procès" de racisme faits à la France par les jeunes dits de banlieues.. Puis tous les autres bons et vrais français - de préférence de "bonne souche" - pour lesquels une "racaille" de banlieue doit savoir jouer au ballon et toujours la fermer...
Nasri, Ben Harfa, Benzema...Cela commence effectivement à faire beaucoup et surtout à traduire une certaine forme d'exclusion à connotation ethnique, évidemment jamais assumée.

Mais jusqu'à quand?

Joël Didier Engo




Portrait

Achille Mbembe, globe penseur










Achille Mbembe au musée Dapper, à Paris. Photo Manuel Braun

Dégonfler les héroïsmes nationaux et redéfinir une pensée de la circulation et du détachement: les thèses décapantes de l’historien franco-camerounais rafraîchissent le débat dans une Europe rongée par le «désir d’apartheid».

  • Achille Mbembe, globe penseur
C’est un homme qui n’a pas peur de jeter par la fenêtre l’histoire nationale, les identités et les frontières. L’universalisme à la française ? «Péteux», affirme l’historien Achille Mbembe. Comme le petit dernier d’une famille, brillant mais insolent, l’intellectuel à la renommée internationale peut se permettre de bousculer ce vieux pays qu’est la France. Malgré une carrière menée depuis trente ans entre les Etats-Unis et l’Afrique du Sud, il continue de «penser et d’écrire» en français.

D’une certaine façon, Achille Mbembe est l’anti-Finkielkraut par excellence. A ceux qui, dans le sillage de l’académicien français, prônent le repli identitaire, l’historien avance le détachement. A la manière d’un Edouard Glissant, un de ses maîtres à penser, il ne limite pas sa géographie à celle de la nation mais l’élargit au «Tout-Monde». Il rêve d’écrire une histoire commune à l’humanité qui dégonflerait tout héroïsme national tapageur et redessinerait de nouveaux rapports entre le même et l’autre ? Dans une France et une Europe qui redoutent même leurs ombres, on voit bien le potentiel subversif de la pensée de Mbembe. Son dernier livre publié à la Découverte, au printemps, Politiques de l’inimitié, dresse le portrait peu amène d’un continent rongé par le «désir d’apartheid», mû par la recherche obsessionnelle d’un ennemi et avec la guerre comme jeu favori. Exagéré ? Lui assume le trait volontairement forcé. «Il faut réveiller ce vieux continent», dit-il lors d’une rencontre en mai à Paris.

«Puissant et transgressif»

Ce qui frappe chez lui, c’est son calme olympien, proche d’une béatitude amusée, si éloigné de la violence de certains de ses écrits. Immense crâne et lunettes d’intello à bords noirs et épais, il dégage le magnétisme de ceux capables de subjuguer un auditoire par une fulgurance théorique. N’a-t-il pas reformulé dans son précédent livre, Critique de la raison nègre (la Découverte, 2013), le concept même de «nègre», qui, dans un environnement néolibéral, concerne en fait tous les subalternes de tous les pays. Des «hommes-marchandises», analyse-t-il. «La condition nègre ne renvoie plus nécessairement à une affaire de couleur. Le nègre est devenu post-racial.»

Souvent, l’historien est présenté comme l’un des pères des études postcoloniales : il a écrit en 2000 De la postcolonie en France, devenu un classique enseigné dans les programmes américains. Mais, Mbembe déborde largement de ce cadre théorique. Tout en partant du fait colonial, il déploie une analyse plus globale qui prend en compte l’ensemble des mécanismes de domination. Il s’attaque aussi bien à la critique de l’universalisme qu’à celle du néolibéralisme. Lui, l’historien reconnu pour ses travaux sur la société camerounaise, a glissé petit à petit vers une philosophie politique portée par une écriture littéraire. «C’est une personnalité transgressive, puissante, imaginative, dit de lui son vieil ami, le politologue Jean-François Bayart qui a longtemps dirigé le Ceri (Centre d’études et de recherches internationales) à Sciences-Po Paris. Mais c’est vrai, je regrette parfois qu’il ait mis de côté la recherche historique pure…» Certains lui reprochent quelques facilités théoriques destinées à plaire au plus grand nombre…

Son fan-club traverse les continents à l’image de son itinéraire. Naissance et études au Cameroun, doctorat à la Sorbonne et Sciences-Po Paris, professeur à l’université de Columbia à New York puis à Dakar où il reste quelques années avant de s’installer entre deux continents, professeur à l’université de Witwatersrand à Johannesburg comme à celle de Duke aux Etats-Unis. «C’est un cosmopolite», dit Jean-François Bayart. Mbembe a coutume de dire que notre lieu de naissance relève du hasard. «Devenir homme dans le monde, écrit-il, est une affaire de trajet, de circulation et de transfiguration.» Défiant les origines, il croit en cette capacité de recevoir des «héritages qui n’ont rien à voir avec des histoires de naissance». Lui parle et écrit en français, non pas dans la dévotion d’une francophonie si complaisamment célébrée mais dans une recomposition politique de la langue. «Je me situe plutôt dans le prolongement d’une pensée de langue française qui n’est pas francocentrée. Cette pensée, qui est tout à fait différente de la littérature dite francophone, est une pensée de la circulation, de la traversée et du mouvement. C’est celle de Césaire, Glissant, Fanon et d’autres.»

«Ethique du passant»

Plus insoupçonné, domine dans son parcours son passage à la Jeunesse étudiante chrétienne quand il était étudiant au Zimbabwe. «Il a été marqué par la dimension prophétique du christianisme, explique Jean-François Bayart, on la retrouve aujourd’hui dans ses écrits.» L’un de ses mentors est l’ancien jésuite devenu philosophe, Fabien Eboussi Boulaga. De ses multiples apports, Mbembe tire une «éthique du passant» : au fond, nous ne serions les citoyens d’aucun pays en particulier. Une radicalité qui peut choquer mais qui a le mérite de renouveler le débat en France, pays à bout de souffle sur son histoire et son pedigree.









Interview

Achille Mbembe : «La France peine à entrer dans le monde qui vient»

Par et —


















Achille Mbembe au Musée Dapper à Paris dans l'exposition Chefs-d'œuvre d'Afrique (jusqu'au 21 décembre). Photo Manuel Braun

Identité, nation, voile, violence, migration… Achille Mbembe renvoie le continent européen à ses crispations et à son immobilisme.

  • Achille Mbembe : «La France peine à entrer dans le monde qui vient»
C’est l’un des nombreux paradoxes d’Achille Mbembe : il peut faire preuve d’une noirceur absolue sur le genre humain tout en déployant une philosophie que d’aucuns pourraient qualifier de béate. Rencontre avec l’historien, professeur à l’université de Witwatersrand à Johannesburg en Afrique du Sud et à celle de Duke aux Etats-Unis.
Dans le débat autour des questions d’identité, de frontières et d’islam, la France voit remettre en cause une de ses valeurs phares, l’universalisme. Une chance ou une épreuve ?
La France change, elle y est obligée. C’est justement, parce que des transformations irréversibles sont en train de s’opérer autour de ces questions que les lignes de confrontation et de conflit se raidissent. Les temps sont propices, pour les pays européens, à redéfinir les paramètres non plus de l’universel, mais de ce qui nous est commun en cet âge planétaire. A cause de sa très riche et complexe histoire, la France pourrait, si elle le voulait, contribuer à une compréhension inédite des enjeux nouveaux liés à notre condition terrestre. Ce que l’humanité a désormais en commun, c’est le fait que nous sommes appelés à vivre exposés les uns aux autres, et non enfermés dans des frontières, des cultures et des identités. C’est le propre de l’humain, mais c’est aussi le cours que prend désormais notre histoire avec d’autres espèces sur cette Terre. Vivre exposés les uns aux autres suppose de reconnaître qu’une part de notre «identité» s’origine dans notre vulnérabilité. Celle-ci doit être vécue et entendue comme un appel à tisser des solidarités, et non à se forger des ennemis. Malheureusement, tout cela est trop compliqué pour le tempérament de notre époque, portée qu’elle est vers des idées toutes faites. Plus notre monde se complexifie, plus nous avons tendance à recourir aux idées simples.

Mais on peut comprendre que la défense de l’universalisme, d’une identité et d’une culture propre à un espace géographique soit indissociable de l’histoire européenne et française…

Je comprends tout cela. Le problème, c’est que ni l’Europe, ni la France ne sont le monde. Le problème, c’est quand l’universalisme se fait ethnique. C’est quand l’identité se conjugue avec le racisme et que la culture se présente sous les traits d’une essence immuable. En vérité, ce que l’on appelle l’identité n’est pas essentiel. Au fond, nous sommes tous des passants. Le monde que nous habitons a commencé longtemps avant nous et continuera longtemps après nous. Alors qu’émerge lentement une nouvelle conscience planétaire, la réalité d’une communauté objective de destin doit l’emporter sur l’attachement à la différence.

Nous sommes pourtant tous nés quelque part…

… mais accidentellement. Etre né quelque part est une affaire d’accident. Ce n’est pas une affaire de choix. Sacraliser les origines, c’est un peu comme adorer des veaux d’or. Cela ne veut rien dire. Ce qui est important, c’est le trajet, le parcours, le chemin, les rencontres avec d’autres hommes et femmes en marche, et ce que l’on en fait. On devient homme dans le monde en marchant, pas en restant prostré dans une identité.

Peut-être est-ce plus simple pour vous d’être «un passant» : vous êtes né au Cameroun, enseignez en Afrique du Sud et aux Etats-Unis, avez étudié en France…

Je suis attaché à la France, conséquence d’une rencontre. Or, je ne suis pas né ici. Je ne vis pas ici non plus. Il y a des héritages qui n’ont rien à voir avec des histoires de naissance. J’écris par exemple en français, une langue que j’ai reçue en héritage. Je pense en langue française. Je contribue avec d’autres au rayonnement mondial de la pensée de langue française, et cela n’a strictement rien à voir avec je ne sais quelles racines. Au contraire, cela a à voir avec le fait qu’à un moment historique donné, la langue française a cessé d’être une langue ethnique. L’Afrique a permis à la langue française d’échapper à son destin ethnique. Au demeurant, c’est toujours Autrui qui nous octroie notre pesant d’universel. On ne peut pas s’autoproclamer universel. Quant aux plus faibles d’entre nous, il s’agit justement souvent de gens qui, pour survivre, doivent absolument bouger. Il s’agit de gens en permanence en mouvement. Or, on sait combien, de nos jours, il est presque devenu impossible de bouger, du moins pour certaines catégories de l’humanité. Celle-ci se divise entre ceux qui peuvent aller partout dans le monde et ceux qui, soit ne doivent pas bouger, soit ne peuvent le faire que sous des conditions draconiennes.

Votre description de l’Europe occidentale est terrible… Vous évoquez un territoire aussi accueillant qu’un «banc de glace».
 
Le tableau n’est pas noir. Ce qui me frappe, c’est la grisaille. Il suffit de regarder les frontières de l’Europe, et surtout ses frontières méridionales. Elles sont devenues des fosses communes. Il faut secouer cette Europe assoupie, qui n’arrête plus de ronfler. Sinon, plongée dans une sorte d’ennui existentiel, elle risque de devenir une menace pour le reste de l’humanité.

Elle est assoupie, mais à vous lire, elle est très violente…

Les deux choses vont de pair. L’Europe devient violente par ennui. La violence devient le moyen de son divertissement, une manière de se rassurer. Le racisme qui va avec l’ennui est, lui aussi, une forme de joyeuseté. Il est pratique au nom d’une pseudo-critique du «politiquement correct», cette expression fourre-tout que beaucoup assimilent à la répression. A la place, on cherche à se défouler, à briser tabous et interdits. On se met à rêver à des temps de licence absolue lorsque tout, croit-on, était permis. Le racisme contemporain est de ce point de vue une forme de démocratisation d’une jouissance perverse. Par ces temps de grand ennui, tout le monde peut y avoir accès. Il n’y a pas de tarif d’entrée. Si, à l’époque coloniale, le racisme et la violence européenne étaient symptomatiques de la montée en suprématie du continent, aujourd’hui leur fonction est tout autre : ils sont le fait d’une vieille puissance qui refuse de faire face à son déclassement international.

Mais en France, la réalité a été extrêmement violente en 2015…

Le terrorisme n’est pas une fiction. Il est bien réel et la France en fait l’épreuve. Mais le centre de gravité du terrorisme n’est pas l’Occident. Boko Haram a provoqué la mort de dizaines de milliers de gens au Nigeria, au Nord Cameroun et sur les pourtours du lac Tchad. L’expérience de dévastation due au terrorisme n’est pas une exception européenne, c’est une expérience partagée. Hormis les deux épisodes de 1914-1918 et 1939-1945, l’épicentre de la violence de notre monde, c’est hors d’Europe qu’il se situe depuis le XVe siècle.

Le terrorisme n’est pas une attaque contre l’identité ou la culture européenne ?

A vrai dire, les terroristes font assez peu dans la discrimination. Pour les victimes, il suffit parfois d’être là, au mauvais endroit et au mauvais moment. Le terrorisme s’attaque à l’Etat de droit. En même temps, il favorise la montée en Europe de discours paranoïaques qui accompagnent par ailleurs le déclassement international dont l’Europe fait l’expérience. De tels discours évoquent la sorcellerie : il y a toujours quelqu’un qui m’en veut en raison de qui je suis et non à cause de ce que je lui ai fait. Le discours paranoïaque et le discours sorcier sont tous deux des raisonnements mythologiques. A un moment où la mythologie de la nation est vide de sens, où la politique et la démocratie font de moins en moins sens, où les véritables centres de décision sont dénationalisés, sinon offshore, le raisonnement mythologique permet de combler un vide presque métaphysique. Mais il nourrit également des violences potentielles. C’est en effet un type de discours qui a toujours besoin d’un ennemi, peu importe lequel ; d’un bouc émissaire ou de quelqu’un contre lequel on peut déployer une violence sans retenue. Ce fut le cas hier avec les Nègres et les Juifs. Si l’on n’y prend garde, ce sera bientôt le cas avec les musulmans et toutes sortes d’étrangers.

Les démocraties occidentales sont-elles devenues des machines de guerre ?

Plus elles perdent de leur signification à l’intérieur, plus les démocraties atlantiques ont besoin de conduire des guerres interminables au loin. Tout cela exige l’invention permanente du «bon ennemi», celui-là qui nous permet de décharger à l’extérieur le surplus de violence qu’on aurait sinon à exercer à l’intérieur, au risque de déclencher une guerre civile. La guerre externe permet à la démocratie de faire reculer le spectre de la guerre civile. Auparavant, ce sont les colonies qui servaient d’exutoire à ce surplus de violence. Elles servaient de champ d’expérimentation de toutes sortes de guerres hors-la-loi et de toutes sortes d’atrocités. Aujourd’hui il faut externaliser cette violence d’une autre façon. Il faut par ailleurs comprendre que la guerre est devenue un rouage essentiel de la vie économique et technologique des démocraties. Elle est devenue une nécessité et ne relève plus de l’épisodique. Enfin la violence prend part à l’ordre économique international, où la force brute ne s’exerce pas seulement aux dépens des ex-colonies. L’histoire récente de la Grèce est tout à fait significative de ce point de vue. Peu importe la volonté démocratique des Grecs, les puissances financières sont capables de la congédier pour imposer le remboursement des dettes.

Les Grecs sont-ils l’exemple de cet élargissement de la condition de «Nègre» que vous avez théorisée?

Les Grecs sont en effet les nouveaux Nègres d’Europe. On peut leur imposer à loisir le genre de traitement que l’on n’impose qu’aux peuples vaincus lors d’une guerre. La sorte de mépris dans lequel on ne tient que les Nègres leur est étendue.

Plus globalement, qu’est-ce qui définit le «Nègre» aujourd’hui ?

Une classe et une race, voire une espèce d’individus, peu importe la couleur de la peau, au regard desquels la vieille distinction entre le sujet humain et la chose ne compte plus. Pis, des gens dont on n’a strictement guère besoin, une classe de superflus dont aucun maître n’a ni besoin ni envie, même pas en tant qu’esclaves. Le problème n’est plus de les exploiter : le souhaiteraient-ils, il n’y aurait guère preneur.

En France a eu lieu une violente polémique avec la ministre des Droits des femmes autour du mot «Nègre». Pourquoi avez-vous le droit d’employer ce mot à longueur de livres, et elle non ?

Parce qu’en n’en connaissant ni les tenants ni les aboutissants historiques, elle emploie ce terme à tort et à travers. Au passage, elle blesse, en toute bonne conscience, des gens. Il y a des termes lourds d’histoire que des gens incultes, mais qui se prévalent d’une parole officielle, ne peuvent utiliser qu’à leurs risques et périls.

Comment expliquez-vous le débat français autour du voile ?

Je ne comprends pas cette fixation. Nous traversons une époque caractérisée par une profonde incertitude dès lors qu’il s’agit de dire avec exactitude qui est qui. Le moment terroriste a pour effet de réactiver les dispositions paranoïaques qui existent à l’état latent dans toutes les sociétés. Quand la peur devient si intense et si interne, et le préjugé si viscéral et si partagé, le désir de démasquer l’ennemi potentiel, de l’exposer, d’en révéler l’identité profonde et secrète devient un besoin presque anal ! Je crains que la fixation sur le voile ait davantage à voir avec cette forme de l’analité qu’avec la laïcité !

Carrément ? Vous exagérez, non ? Cet acharnement n’est-il pas plutôt lié à une angoisse identitaire ?

Qui êtes-vous ? D’où venez-vous vraiment ? Quelles garanties avons-nous que vous êtes bien celui ou celle que vous dites être ? Tout tourne désormais autour de cela. Démasquer et dévoiler font partie des opérations dont on pense qu’elles nous permettront de savoir avec exactitude qui est parmi nous, pour nous ou contre nous. Or le visage nu, à découvert, sans sociabilité, aussi important soit-il, ne permet pas à lui seul de répondre à ces questions. Vous pouvez dévoiler toutes les femmes musulmanes de France et de Navarre, cela ne vous fera pas avancer dans la connaissance véritable de qui elles sont. Dans le régime de surveillance généralisé que favorise la guerre contre la terreur, et le désir d’apartheid, l’identité est devenue une affaire purement policière. Des histoires de traçage, de fichage, de délation.

On vous dira que lutter contre le voile c’est une façon de défendre le droit des femmes à être libres et à disposer de leurs corps…

Il faut faire confiance aux femmes musulmanes. Elles sont capables de défendre elles-mêmes leurs droits.

En ont-elles le pouvoir ?

Elles auront le pouvoir qu’elles s’octroieront. En attendant, essayons surtout de sortir de la logique coloniale : «Ce sont tous des enfants, il faut les aider.» Les opprimés se libèrent eux-mêmes. Dans l’histoire de l’humanité, personne n’a jamais libéré les opprimés à leur place.

Qu’est ce que cette polémique dit de la France ?

Elle peine à rentrer de plain-pied dans le monde qui vient.

Est-ce là ce qu’on appelle l’impensé colonial ou de l’esclavage ?

Le fait est que les vaincus sont obligés, pour survivre, de connaître non seulement leur propre histoire, mais aussi celle de leurs dominants. Les dominants, eux, non. L’ignorance suffit. Du coup, ce n’est pas parce que l’on a eu un passé ensemble que l’on aura nécessairement un futur en commun. Un tel futur, il faudra le construire consciemment. Par la lutte.

Vous dites : l’histoire des Nègres fait partie de notre histoire commune, celle de la France mais aussi du monde entier.

Il n’y a guère d’histoire de l’Afrique qui ne soit en même temps une histoire du monde. Tout comme il n’y a guère d’histoire du monde qui ne soit en même temps une histoire d’Africains ou de leurs descendants. Et ceci ne vaut pas que pour hier.

Cela signifie que l’histoire nationale…

… ne veut rien dire ! Il n’y a d’histoire que dans la circulation des mondes, dans la relation avec Autrui. C’est l’autre, le lointain, qui m’octroie mon identité. Une société qui refuse de se voir donner son identité par l’Autre est une société profondément malade, agitée par toutes sortes de troubles.

C’est pour cela que vous remettez aussi en cause l’universalisme à la française que vous qualifiez de «péteux» ?

L’universalisme péteux est celui qui ne sait pas faire place à cette parole qui le conteste, ou qui exige d’être prise en compte. Il ne dispose plus des ressources de l’inclusion. C’est le cas de tout universalisme de type finalement ethnique. Quand j’entends ces gens - toutes sortes d’individus venus d’horizons divers qui ont fini par faire souche ici, mais que l’on ne cesse de renvoyer à leur différence - dire «je suis Français», je n’ai pas l’impression qu’ils veulent créer un Bantoustan en plein cœur de Paris. Ce que j’entends, c’est : «Ouvrez-la toute grande, cette porte.» La malhonnêteté consiste à voir du «communautarisme» là où cherche à s’exprimer une requête d’appartenance et d’inclusion, de possible vie commune ou à tout le moins conviviale. L’universalisme péteux, c’est celui qui, tout en les assignant à une différence supposée inéradicable, leur adresse le reproche de ne point vouloir s’intégrer.

C’est ce système symbolique qui craque aujourd’hui ?

Il étale partout ses limites. Il faudrait en assurer l’approfondissement non plus dans le sens de la différence ou même de cet universel que je viens de critiquer, mais en direction de l’en-commun. Dans un pacte de soin, le soin de la planète et le soin apporté à tous ses habitants, humains et non-humains.

On va vous dire que c’est très beau, très gentil, mais totalement idéaliste, de la poésie.

Et bien, vive la poésie ! Elle est d’autant plus nécessaire que la trajectoire inverse, à savoir la relation d’inimitié, est implacable. On a besoin d’ouvrir portes et fenêtres. On a besoin d’un peu d’air par ces temps touffus et irrespirables. L’époque nous force à dormir tout en nous empêchant de rêver. Il faut redonner sa chance au rêve et à la poésie, c’est-à-dire à de nouvelles formes de la lutte, cette fois-ci sur une échelle véritablement planétaire.
Interview

Pap Ndiaye historien «Si je passe de plus en plus de temps en Afrique, c’est un peu grâce à lui»

Par —










Interview

Pap Ndiaye historien «Si je passe de plus en plus de temps en Afrique, c’est un peu grâce à lui»

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  • Pap Ndiaye historien «Si je passe de plus en plus de temps en Afrique, c’est un peu grâce à lui»
«Mbembe a influencé celles et ceux qui, comme moi, réfléchissent à la situation des "afrodescendants" d’Europe et des Amériques. Il dit quelque chose d’essentiel : la situation des Noirs dans le monde dépend en bonne part de la situation de l’Afrique. Même s’ils tournent le dos à l’Afrique, même s’ils ne s’y intéressent pas (ce n’est pas une bonne idée mais c’est leur droit), les Noirs ne peuvent échapper à cela. Ils ne peuvent s’en sortir à l’échelle de l’histoire que si l’Afrique se relève.

«Quand j’ai rencontré Achille Mbembe, il y a vingt ans à Philadelphie, il m’a dit en substance : "N’oublie pas l’Afrique !" Si je passe de plus en plus de temps en Afrique, c’est un peu grâce à lui. C’est peut-être pour cela qu’on peut parler de diaspora noire : la prise de conscience d’un destin lié au continent des ancêtres. L’universalisme n’est pas la négation ou l’effacement des identités singulières : en ce cas, il n’est qu’un "uniformalisme" qui masque plus ou moins hypocritement un rapport de domination sur les subalternes de tout poil. C’est au contraire en approfondissant les cultures sans les enfermer dans une tradition inventée, sans les durcir en dogmes, que l’on accède à l’universel. C’est un travail d’une infinie délicatesse, toujours tenaillé par l’assignation identitaire d’un côté, et l’universel chauvin de l’autre, ces vieux complices d’autant plus véhéments ces temps-ci qu’ils sont finalement sur la défensive. La littérature et la philosophie permettent les déplacements de soi vers l’autre, le "changer en échangeant sans se perdre pour autant" comme dit Glissant. Ce nouvel universalisme, tissé de mille fils chatoyants, n’est pas acquis, loin s’en faut : il sera le fruit d’une bataille politique et intellectuelle.»

Pap Ndiaye historien

lundi 26 janvier 2015

Achille Mbembe : « Venez en Afrique, venez chez nous ! »


Achille Mbembe.

 Achille Mbembe, historien et philosophe camerounais installé en Afrique du Sud, enseignant à Johannesburg et à Harvard (États-Unis)

Entretien paru dans Le monde.fr le 26 janvier 2015

Le Camerounais Achille Mbembe, 57 ans, est l’un des principaux théoriciens du postcolonialisme. Il vit aujourd’hui entre les États-Unis et l’Afrique du Sud. S’il n’a épargné personne dans sa critique des pouvoirs postcoloniaux, dénonçant leur exercice de la violence comme « obscène et grotesque », il fait aussi partie de ceux qui refusent de ne voir l’Afrique que dans la perspective du manque, du déficit, de ce qu’elle devrait être, en référence à de prétendus modèles occidentaux prônés par les institutions internationales. Il se passionne au contraire pour ce qu’elle est réellement.

Quelle est cette Afrique qui vient ?

L’Afrique représente plus de 1 milliard d’habitants. Au cours des dix à quinze dernières années, ce continent a affiché, avec des variations en fonction des pays, des taux de croissance de 5 à 6 % par an. Cela marque un nouveau cycle de création de richesses. L’urbanisation s’est accélérée avec l’émergence de métropoles et de corridors urbains tels que celui en voie de formation qui longe la côte du golfe de Guinée, de Lagos (Nigeria) à Accra (Ghana), ou bien encore cette immense région sud-africaine réunissant Johannesburg, Kuruleni, Midrand, Pretoria, et qui concentre plus du quart de toute la richesse africaine.

Il faut signaler aussi la constitution de nouvelles diasporas comme celle des Chinois qui, pense-t-on, sera constituée bientôt de plus de 1 million de personnes. En retour, des diasporas commerçantes africaines se forment dans les grandes villes chinoises. Le regard africain bascule vers l’Asie. Il suffit de prendre l’avion qui va de Johannesburg à Shanghaï, à Mumbai (Inde) ou à Ankara (Turquie) pour constater un recadrage des rapports géopolitiques entre l’Afrique et le reste du monde.

À côté de tout cela existe une nouvelle géographie de la guerre qui va du Sahara occidental jusqu’à la mer Rouge en passant par le Sahel, toute une trouée qui divise le continent entre le Nord et le Sud, une espèce de double enfermement à cause de l’existence et de la cristallisation des frontières héritées de la colonisation qui empêchent fluidité et circulation, mais aussi de la difficulté grandissante des Africains pour se déplacer dans le reste du monde.

En résumé, l’Afrique évolue simultanément dans plusieurs directions. Lesquelles, parmi les forces centrifuges ou centripètes qui la travaillent, sortiront victorieuses ? Tout dépendra des formes que les luttes sociales revêtiront. Il est de l’intérêt de notre monde que l’Afrique redevienne son propre centre et qu’elle se constitue comme un vaste espace de circulation. C’est une condition essentielle pour son avenir et pour l’avenir de notre monde.

L’Afrique existe-t-elle en dehors de ce vaste espace de 54 pays ? Y a-t-il une âme qui unit ce continent ?

Elle existe déjà en tant qu’immense espace géographique. Un vol entre Le Cap et Dakar prend une journée, et trop souvent l’on ne mesure pas l’immensité de ce continent. L’Afrique existe en tant qu’imaginaire, prenant appui sur des créations culturelles, artistiques, des discours produits par les Africains qui croient en l’existence d’une entité.

Elle existe comme projet. L’idée de l’Afrique s’est toujours confondue historiquement avec le projet d’une entité qui n’est pas séparée du reste du monde.

Elle existe enfin comme imaginaire « diasporique ». Des gens d’origine africaine résident dans l’ensemble du monde et ce depuis au moins le XVe siècle. Au cours du dernier quart du XXe siècle, on a assisté à une accélération de cette « diasporisation » du continent.

La couleur de la peau est-elle importante pour définir l’Afrique?

Non, la couleur de la peau ne m’intéresse que sur le plan esthétique. Elle ne peut pas être une question politique ou, plutôt, elle ne devrait pas l’être. D’une part, tous les Africains ne sont pas noirs : en Afrique du Sud, en Angola où 18 000 Portugais sont revenus ces dernières années, au Mozambique, sur toute la côte orientale, qui a toujours entretenu des liens avec les mondes asiatiques et de l’océan Indien, en Afrique de l’Ouest, où l’on trouve des communautés syro-libanaises… D’autre part, tous les Noirs ne sont pas africains, ils peuvent être américains, français, allemands, caribéens.

Ce qui met ensemble tous ces gens d’origine africaine, c’est une vision non pas afrocentrée, mais afropolitaine qui embrasse le monde, les diasporas, et parle au-delà de la couleur.

Comment se manifeste cette culture afropolitaine?

Elle est visible, par exemple, à travers la musique, avec ces formes qui ont leur source dans des matrices de cultures autochtones, mais sont capables de puiser de manière hybride dans des mondes extérieurs. On voit cette culture afropolitaine dans les mondes urbains contemporains où les peuples se brassent. À Abidjan, Lagos, Dakar, il y a tout une Babel des langues due à l’accélération des migrations internes. (…)

La créolisation de l’Afrique est-elle irréversible?

Il n’y aura pas de recul possible. Cette créolisation des formes et des paradigmes se retrouve sur le plan religieux, du commerce, des institutions. Cette nouvelle Afrique qui émerge sous nos yeux est une Afrique des assemblages. Il faut la lire à partir de ce principe d’assemblage de formes apparemment contradictoires. Mais le génie de cette Afrique est de faire marcher des choses que l’on n’a pas l’habitude de mettre ensemble. Par exemple, les Églises pentecôtistes qui viennent des États-Unis avec une idéologie assez manichéenne du monde sont gérées par des entrepreneurs religieux africains qui, tout en leur gardant leur forme originelle, arrivent à leur insuffler un contenu qui n’a pratiquement rien à voir avec leur théologie. Cette capacité d’appropriation de presque tout est une constante des pratiques africaines historiques et contemporaines. (…)

N’y a-t-il pas aujourd’hui une Afrique à deux vitesses, Celle des centres en développement et celle des zones grises périphériques?

Je parlerais même d’une Afrique à plusieurs vitesses faite de toutes sortes d’enclaves. Il y a les villes minières, villes offshore où habitent des gens riches reliés directement aux centres financiers du monde, et puis les vieilles villes comme Lagos, avec derrière des bidonvilles, puis des squats où vivent ceux qui sont « inutiles » du point de vue de la production capitaliste. Ce processus est aussi à l’œuvre à l’échelle du continent avec des zones de guerre, des zones abandonnées à des épidémies et puis d’autres, qui font partie intégrante du monde de la circulation financière.

Ces marginaux constituent le principal danger pour l’émergence africaine…

Il existe en effet une classe de superflus, de gens qui n’ont rien à perdre et qui n’ont d’autre choix que de s’en aller ou de se rendre disponibles comme forces d’appoint dans toutes sortes d’entreprises militaires, religieuses ou criminelles.
Il faut donc que l’Afrique s’ouvre à elle-même, qu’elle abolisse les frontières héritées de la colonisation. C’est un continent immense, les gens n’ont pas besoin d’aller à l’extérieur, mais il faut qu’ils puissent circuler à l’intérieur. Cela nécessite le développement de grosses infrastructures. Il faut des autoroutes, des ports.

Faut-il arriver à un système où les frontières deviennent virtuelles, comme en Europe, ou bien les abolir physiquement?

Je sais que c’est très utopique, mais il faut le grand projet d’une nationalité africaine. À partir du XVe et du XVIe siècle, la relation de l’Afrique au monde passe par la traite des esclaves, c’est-à-dire un système qui démontre l’incapacité des élites africaines à donner du travail aux personnes pour, au contraire, les vendre à d’autres qui les emploient ailleurs. Imaginez ce que serait l’Afrique aujourd’hui si ces esclaves au lieu de cultiver le coton dans le sud des États-Unis l’avaient cultivé en Afrique ! Sur le continent, il y a beaucoup d’espace et pas suffisamment de personnes.

Donc les dirigeants ont eu beaucoup de mal à organiser l’exploitation et à créer de la plus-value. Cette question, qui existe depuis le XVe siècle, est toujours là. Le nouveau cycle d’accumulation des richesses ne répond pas à ce dilemme historique. Il y a beaucoup à faire en Afrique et pourtant il n’y a pas d’emplois. C’est la contradiction actuelle.

Il faut pour cela abolir les frontières physiques, institutionnelles et de l’imaginaire. Du coup, les investissements externes pourraient être utiles à tous les Africains. C’est un travail de longue haleine.

Pour le moment, l’Afrique est soumise à un régime de confinement qui est mauvais pour le développement du continent. Si on n’ouvre pas l’Afrique sur elle-même, ses habitants n’auront d’autre choix que d’essayer de traverser le Sahara ou la Méditerranée. Et l’on sait ce que cela veut dire à une époque où beaucoup de pays ne veulent pas des Africains. On n’a pas le droit de les exposer dans des pays où ils ne sont pas voulus. Il n’y a aucune raison, aucune, pour que les Africains aillent chercher leur bonheur hors du continent. (…)

Construire des routes est donc un projet révolutionnaire?

On sait le rôle joué par la construction des chemins de fer dans l’histoire américaine. C’est la même histoire en Afrique : un espace continental où il faut résoudre la question des longues distances en accroissant les possibilités de vélocité et donc d’échange commercial, d’échange des idées. On est à l’ère de la circulation.

La crise sanitaire provoquée par l’épidémie d’Ebola a entraîné, au contraire, des fermetures de frontières…

Prenez le Cameroun de Paul Biya. Il est dirigé par à peu près 200 vieillards qui ont entre 70 et 83 ans, l'âge du président. Dans un pays de 20 millions d'habitants dont 80 % sont des jeunes de 12 à 25 ans, ce n'est pas possible!
L’histoire d’Ebola est terrible. En Sierra Leone, au Liberia et en Guinée, il n’y a eu aucun investissement dans le domaine de la santé primaire au cours des trente dernières années. La prévention, l’hygiène ont été saccagées durant les années d’ajustements structurels. À la place d’un système de santé ordinaire a émergé une forme de gouvernement humanitaire où les ONG de toutes sortes ont la responsabilité de la santé des populations.

Ebola et d’autres épidémies émergent dans ce contexte-là. Alors, à quoi cela sert-il de fermer les frontières ou de militariser l’intervention sanitaire ? Ce ne sont pas des solutions à long terme. Ce qu’il faut c’est rebâtir les systèmes sanitaires ordinaires, investir dans la santé préventive, mieux rémunérer les infirmières… C’est tout de même incroyable qu’au Liberia, quand la maladie a émergé, on nous dise qu’il n’y a pas assez de gants alors que la plus grande plantation de caoutchouc y est exploitée par Firestone. Ce sont toutes ces contradictions qu’il faut mettre à nu. (…)

Vous diriez que l’Afrique est sur- ou sous-exploitée?

Elle est sous-exploitée ! Les richesses potentielles du continent sont immenses. On découvre presque chaque mois de nouvelles réserves de presque tout. Du gaz au Mozambique. Le pétrole est partout, sauf peut-être en Afrique du Sud. Le manganèse, l’uranium se trouvent au Sahara. L’Afrique n’a pas été suffisamment exploitée ou si elle l’a été, elle a été mal exploitée. Si l’on veut engager un cycle colossal d’accumulation des richesses, c’est sur ce continent. Il y a moyen de l’exploiter rationnellement, au bénéfice des Africains et de tous ceux qui veulent investir leur argent. Il faut bâtir une coalition universelle pour le développement de l’Afrique.

 
Comment changer les pratiques et les mentalités des élites africaines ?

Il faut un nouveau rapport de force entre l’Etat et la société. Des deux côtés : par le bas, au travers des luttes sociales et de la démocratisation ; et par le haut, car ces élites sont dénationalisées. Elles n’ont plus de compte à rendre au peuple. Elles sont insérées dans des circuits internationaux. Cela a commencé avec la traite des esclaves, ça s’est poursuivi avec la colonisation. Aujourd’hui encore, ce sont les mêmes ! Leurs avoirs sont en Suisse ou dans le XVIe arrondissement de Paris, ou à la City ; leurs enfants sont à Hagard ou Stanford. Il faut un cadre éthique. Ce n’est pas normal que les banques suisses recèlent des richesses volées.

La démocratie ne suffit pas?

Les élites perdent rarement les élections parce qu’elles disposent de tous les outils pour les truquer. Un homme, une voix, bien entendu, mais ce n’est pas suffisant. Il y a un supplément à imaginer pour tenir compte des conditions anthropologiques spécifiques.

Lequel ?

Les femmes, par exemple.

Deux voix pour les femmes?

Peut-être pas, mais un coefficient. Les rapports hommes femmes doivent être articulés dans la représentation. Les rapports jeunes vieux aussi. Prenez le Cameroun de Paul Biya. Il est dirigé par à peu près 200 vieillards qui ont entre 70 et 83 ans, l’âge du président. Dans un pays de 20 millions d’habitants dont 80 % sont des jeunes de 12 à 25 ans, ce n’est pas possible ! (…)

Comment l’Afrique peut-elle réinventer son rapport à l’Occident? Doit-elle lui tourner le dos, lui dire de garder son argent et se débrouiller toute seule?

Ce qui me frappe, c’est que l’Europe elle-même se provincialise. Elle nous facilite les choses. On n’a pas besoin de lui tourner le dos, elle nous tourne le dos toute seule. J’ai l’impression que c’est un mouvement profond, qui se nourrit du fantasme de la communauté sans étranger. Un désir d’apartheid à l’échelle mondiale. L’Europe est en train de tourner le dos à ce moment kantien qui aura fondé sa modernité et son attractivité.

L’Afrique ne doit tourner le dos à personne. Elle doit s’ouvrir, ouvrir ses frontières et devenir terre de migrations. Il nous faut réfléchir à comment inclure les Chinois parmi nous, et les autres. Il faut ouvrir l’Afrique ! Accueillir tous ceux qui viennent, les intégrer. Reprendre le rôle que l’Europe a joué. Les gens bien formés qui ne trouvent pas de travail aux États-Unis ou en Europe, ces cerveaux flottants, qu’ils viennent en Afrique. Venez chez nous !

Qu’est-ce que l’Afrique peut apporter au monde?

Elle a beaucoup à offrir. Le monde qui vient sera précaire. L’Afrique a vécu la précarité des siècles durant. Elle a développé toute une série d’idées, de techniques et de mécanismes pour répondre à des situations extrêmes. Elle est une archive énorme pour le reste de l’humanité.

Vous appelez les diasporas à rentrer?

Non, j’appelle à la formation de nouvelles diasporas. Les Chinois sont en train d’arriver. Il faut les recevoir. Les Portugais, les Grecs, tous ces cerveaux qui flottent, ces gens qualifiés et qui n’ont pas de boulot, ils sont les bienvenus. (…)

Propos recueillis par Christophe Ayad, Cyril Bensimon, Christophe Châtelot et Serge Michel 

Source: Le monde.fr 


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