Personne de raisonnable ne pense qu'on puisse ou doive annuler cet événement mondial 08 ans après son lancement…
Par contre nous essayons inlassablement d'attirer l'attention des autorités Qataris et du Football mondial sur les milliers de travailleurs étrangers qui y ont perdu la vie sans aucune indemnisation des familles (6 500 morts selon une enquête du quotidien britannique The Guardian publiée en 2021) et les conditions de vie inhumaines de tous ces autres étrangers affectés au bon déroulement du mondial.
Il s'agit d’une exigence minimale d’humanité, qui ne peut être décemment assimilée à du racisme.
Par Andrea De Georgio (texte) et Sara Prestianni (photos)
L'envoi de fonds européens aux pays
d'Afrique subsaharienne a pour effet d'accroître le nombre de migrants
retournant dans leur pays d'origine. Mais les départs ne se tarissent
pas pour autant : sous l'effet du renforcement des contrôles, les exilés
empruntent des routes plus dangereuses. Reportage à Niamey et Agadez au
Niger, ainsi qu'à Bamako au Mali.
Niamey, Agadez (Niger), Bamako (Mali), envoyés spéciaux.-
Depuis quelques mois, au Niger et au Mali, les routes et les histoires
des migrants sont en train de changer. Principales étapes de voyage des
Africains subsahariens remontant vers la Libye, parfois pour rejoindre
l'Europe, ces pays sont désormais traversés en sens inverse. Après
l'arrivée des premières subventions européennes du Fonds fiduciaire pour
l’Afrique, créé lors du sommet euro-africain de La Valette, en novembre
2015, les politiques migratoires de ces États se sont adaptées aux
exigences de l'Union européenne pour arrêter, ou du moins contenir, le
flux « de la Méditerranée centrale ».
Contrairement
aux années précédentes, dans les gares routières des compagnies de bus
Sonef et Rimbo de Niamey, au Niger, les migrants se cachent des regards
des curieux, les dortoirs sont fermés par des grilles et les gardes sont
nerveux. Pour rencontrer des “étrangers”, il faut se rendre aux
guichets des départs internationaux vers Bamako (au Mali), Dakar (au
Sénégal) ou Abidjan (en Côte d'Ivoire), et non plus vers les comptoirs
nationaux en direction d'Agadez et d'Arlit, autres étapes migratoires
dans le nord du Niger.
« Personne
ne pense plus à atteindre l’Italie d’ici. Nous n’avons plus d'argent.
Personne n'a assez d’argent pour aller en Europe ! Et par conséquent,
beaucoup d'entre nous décident de rentrer chez eux, mais ne savent pas
comment faire », affirme Alfred. Ce jeune ingénieur civil de Gambie,
un pays d’où il s’est enfui après avoir cherché en vain du travail
pendant plusieurs années. Expulsé de Libye, à la frontière du Niger, il
est arrivé en ville depuis trois jours et dort dans la gare Rimbo. « Dans
le dortoir, nous sommes une cinquantaine d’hommes et de femmes. Surtout
des gens de Gambie, du Mali, du Sénégal, du Liberia et du Nigeria. Nous
avons entendu à la radio que le gouvernement allemand donnait de
l'argent à plusieurs pays de la région pour aider les migrants à rentrer
chez eux, mais ici nous ne voyons rien. Depuis que nous sommes ici,
nous n'avons pas eu un seul euro ! On doit compter seulement sur nos
propres forces pour rentrer à la maison », observe-t-il.
Alfred
marche toute la journée sous le soleil brûlant de Niamey, accompagné
par un compatriote, à la recherche d'aide, d'assistance, d’un travail
qui n'existe pas ici, même pour les Nigériens. Nous les rencontrons, les
yeux hagards et le ventre noué par des crampes d'estomac, dans une
décharge à ciel ouvert d’un marché de légumes bondé du centre, à
quelques pas de la cathédrale de la ville. Devant un plat fumant de riz,
de viande et de frites, Alfred retrouve un instant le sourire. « Je suis très heureux de vous raconter mon histoire », dit-il.
Contrairement
au “classique” témoignage des migrants, l'enfer que décrit cet homme
n'est pas le chemin vers la Libye, mais le retour. « Partir était
facile, mais le retour était horrible. Le gouvernement du Niger est le
pire de tous. Depuis que je suis parti de Gambie, sur la route de la
Libye, je n'avais jamais vécu une situation pareille »,
affirme-t-il. Ce qu’Alfred a du mal à dire, c'est que, après avoir été
arrêté sur un bateau à peine parti d’une plage libyenne vers Lampedusa,
en Italie, il a été expulsé vers la frontière du Niger. Dès son entrée
dans le pays, des forces de sécurité nigériennes lui ont extorqué tout
ce qu'il possédait, soit environ 1 500 euros.
« Nous étions un groupe de 100 à
150 personnes, les Libyens nous ont remis aux autorités frontalières
nigériennes. En Libye, quelqu'un m'a parlé d'une organisation d’Agadez
qui aidait les migrants à rentrer chez eux. Mais les militaires qui nous
ont laissés en ville ne nous ont pas permis d'aller à l'OIM [l'Organisation internationale pour les migrations, supposée venir en aide aux migrants – ndlr]. Ils
nous ont gardés dans le centre, dans le poste de police du premier
arrondissement. Ils nous ont donné de la nourriture et de l’eau. On a dû
pleurer pour avoir de l'eau. On nous a dit qu'il n'y avait pas
d'organisation internationale qui s’occupait des migrants et que nous
devions payer notre billet de retour pour Niamey. »
Sur la
route de Niamey, à un millier de kilomètres au sud-ouest d'Agadez, le
bus d’Alfred a été arrêté à une trentaine de postes de contrôle où,
systématiquement, les migrants ont dû payer pour continuer. Un voyage
exténuant qui a causé à Marie, l'épouse d'Alfred, une infection à l’œil.
L’idée de partir était la sienne. Elle a mis beaucoup de temps à le
convaincre de laisser leurs deux jeunes enfants en Gambie. « Ils s’appellent Jackie et Patience… Ils doivent être patients et attendre notre retour », dit-elle dans un murmure.
Membre
de l'association Alternative espaces citoyens (AEC), dont la mission
est de promouvoir l'égalité des droits, Boukar Hassan est convaincu que
les dirigeants locaux manipulent la question migratoire dans l'unique
but de s'enrichir. « Les réponses de l’Europe ne vont pas au-delà de
la répression et appellent les pays africains à faire de même. Mais nos
pays n’ont pas les moyens de bloquer les entrées et les sorties des
migrants. En tout cas, selon nous, ces politiques ne pourront pas
interdire le droit à l’émigration au profit de programmes de soi-disant
“développement”. » Quand il fait référence à la répression voulue
par l’Europe et mise en œuvre par le Niger, Boukar se réfère en
particulier à la situation actuelle d'Agadez, « qui porte atteinte à la liberté de circulation des personnes ».
« En 2017, pour la première fois, les retours ont été plus nombreux que les allers »
Depuis son application, à partir de septembre, un décret de mai 2015
visant à lutter contre la traite des êtres humains, salué par l'Europe
comme une percée dans la lutte contre la migration irrégulière, est en
effet en train de changer le visage d'Agadez, une ville jusqu’alors
appelée la « porte du désert » par les voyageurs subsahariens.
Cette étape cruciale dans le flux migratoire subsaharien vers l'Europe
est en train de se fermer en raison de la criminalisation des passeurs
et de la militarisation de la région.
Selon les autorités locales
et les associations comme l’AEC, ce changement a non seulement un impact
socio-économique mais risque de fragiliser davantage la situation, déjà
critique, des migrants. « L'incertitude d’un passage en toute
sécurité, comme autrefois, conduit nombre d'entre eux à renoncer à leur
voyage. Aujourd'hui, beaucoup perçoivent qu'Agadez fait office de
barrière », affirme Azaoua Mahaman. Ce Nigérien d’Agadez travaille
pour l'OIM. Il cite les chiffres du centre de transit que gère
l'organisation internationale, situé en dehors de la ville : une moyenne
d'environ 30 nouveaux migrants par jour, avec une forte augmentation
des rapatriements volontaires pris en charge par l'OIM, soit 1 721 en
2015, 5 089 en 2016 et déjà 373 au cours des deux premiers mois de 2017.
Toujours selon ses informations, les principaux pays de retour sont le
Sénégal, le Mali, le Cameroun, la Gambie, la Guinée-Conakry et la
Guinée-Bissau.
Le chef de mission de l'OIM au Niger, Giuseppe Lo Prete, est au courant des changements qui ont lieu dans la région : « Les
risques augmentent, les coûts augmentent. Le passage coûte beaucoup
plus cher maintenant car les forces de sécurité nigériennes confisquent
les véhicules. De toute évidence, en fin de compte, ce sont toujours les
migrants qui payent. Même si on vous ramène d’Agadez, comme cela est
arrivé à des milliers de personnes, les migrants ne sont pas remboursés,
comme dans une agence de voyages : c’est la raison pour laquelle
beaucoup restent coincés à Agadez », dit-il.
Pour faire face à
cette situation d'urgence et faciliter le retour des migrants dans leur
pays, le Fonds fiduciaire pour l'Afrique a financé l’OIM-Niger, en le
dotant de 22 millions d'euros pour la réception et le rapatriement des
migrants. En particulier pour la gestion du centre de transit d’Agadez,
qui peut accueillir jusqu'à 1 000 personnes. « Nous sommes en train
de négocier avec le Fonds fiduciaire un projet d’un montant de 100
millions d'euros pour le Niger et les 13 pays d'origine des migrants », poursuit-il.
Dans la salle de réunion du nouveau siège de l'OIM à Niamey, Giuseppe Lo Prete illustre la situation à l'aide de statistiques : « En
2016, plus de 300 000 personnes sont allées vers l’Algérie et la Libye,
mais en majorité vers cette dernière. 100 000 personnes, en 2016, sont
revenues en arrière. Il y a un flux continu dans les deux sens. En
janvier 2017, pour la première fois, selon les données recueillies dans
nos centres de passage, les retours ont été plus nombreux que les
allers : 6000 personnes sont parties, tandis que 8000
autres sont revenues. Mais cela ne veut pas dire que le nombre des
personnes en transit au Niger vers l’Algérie et la Libye soit en
baisse. »
« En effet, pour les migrants, lorsqu’une route
se ferme, dix autres s’ouvrent. Et le Sahara ne manque pas de pistes peu
fréquentées. » La version officielle de l’OIM, qui note avec
satisfaction la réduction des “candidats à la migration” et
l'augmentation importante des rapatriements “volontaires” (affirmation
très discutée dans le débat régional), est contestée par les
associations de la société civile, tant au Mali qu’au Niger.
Boukar Hassan précise la position de l'AEC sur cette question : « Au
cours des derniers mois, les données présentées par l'OIM mettent en
évidence une réduction significative des migrants passant par la ville
d'Agadez, mais non une diminution des arrivées en Libye. » Et de
citer le retour de la “bonne vieille route” de Gao, un temps abandonnée
en raison de la guerre dans le nord du Mali, et l'avènement de nouvelles
étapes dans le vaste désert de l'Aïr (région d'Agadez) et du Ténéré
(Bilma et Dirkou).
Boukar soutient qu’aujourd'hui, les migrants
d’Agadez, pour échapper aux contrôles, se cachent dans des “ghettos
mobiles” situés à la périphérie de la ville, dans un périmètre de 40 à
50 kilomètres. Ces exilés rejoignent à pied les passeurs et leurs
véhicules, qui utilisent des pistes moins repérées, dont certaines
traversent des zones minées mal signalées et où l'accès aux points d’eau
et de repos est plus compliqué. Qui dit risque accru, dit
renchérissement du coût du voyage. Les statistiques sur le nombre de
personnes ayant perdu la vie dans le Sahara manquent. Loin de la
Méditerranée, ces morts silencieux ne font pas les gros titres des
journaux, avalés par le sable du désert qui tuerait plus que la mer.
Selon
une étude demandée par l'AEC à Ibrahim Diallo, journaliste indépendant
d'Agadez, après l'application du décret de mai 2015, au moins trois
incidents majeurs auraient eu lieu, entraînant le décès de dizaines de
personnes dans le nord du Niger.
« Après avoir vu tant de corps sans vie autour de moi, je me suis levé et me suis mis à marcher »
« Bamako, Gao, Niamey, Agadez… », « Agadez, Niamey, Gao, Bamako… »
De retour dans la capitale du Mali, Andy énonce à voix haute les étapes
de son voyage. Ce Libérien de 25 ans ne sait plus depuis combien de
temps il est parti de chez lui ; il ne sait pas non plus précisément par
où il est passé. Sur la carte accrochée au mur, son doigt va d'avant en
arrière entre le Liberia, le Mali, le Niger, la Libye, l'Algérie… Son esprit est ailleurs. « Des
bandits armés, aux visages couverts de turbans, ont attaqué notre
convoi, ils nous ont séquestrés dans une prison dans le désert. Ils ont
été certainement informés de notre arrivée par les passeurs. Ce sont eux
qui nous ont vendus. Les personnes qui comme moi n'avaient pas d'argent
ni de parents à appeler pour payer la rançon devaient travailler comme
esclaves. Ils nous ont laissés mourir lentement. Un jour, ils nous ont
emmenés dans le désert et abandonnés. Après avoir vu tant de corps sans
vie autour de moi, je me suis levé et me suis mis à marcher pendant
trois jours et trois nuits dans le désert, sans eau, jusqu'à Gao. Là,
j’ai mendié et trouvé assez d'argent pour prendre un bus pour aller à
Bamako », raconte-t-il.
Tout ce qu’Andy désire maintenant, à l'instar de tous les jeunes qui comme lui ont « échoué l’aventure »,
est de rentrer à la maison. Dépouillé de tous ses biens, émacié,
fatigué et déçu, ce jeune est conscient que son retour sera considéré
par sa famille et son village comme une honte, mais il n'a pas le choix.
Président
de l'Association des Maliens expulsés (AME), Ousman Diarra, un ancien
migrant expulsé, comme tous les membres de l'association, est dubitatif
sur les effets des financements européens. « Ces fonds n’attaquent pas les véritables racines socio-économiques du problème, estime-t-il. Une grande partie de l'argentsera
utilisée pour renforcer la fermeture des frontières, pour l'équipement
en passeports biométriques et pour contrôler les voyageurs selon une
approche purement sécuritaire. »« Tant qu'il y aura du sous-développement en Afrique, la population continuera à partir »,
prévient-il. Il ne manque pas de recul puisque voilà plus de deux
décennies que l'association existe, observant sur ses compatriotes les
conséquences de politiques décidées à Bruxelles avant d'être relayées
par les autorités locales.
Vidéo à 360° dans le centre de transit de l'OIM à Agadez au Niger en mars 2017.
Pour dénoncer les expulsions d'étrangers gravement malades, des
militants associatifs se sont allongés devant l'Assemblée nationale, le
corps recouvert d'un drap. Paris, le 16 juin 2015.
AFP PHOTO / JEFF PACHOUD
Par Caroline Coq-Chodorge, Médiapart 12 juin 2016
Une réforme de la Sécurité sociale qui
oublie les étrangers, des titres de séjour pour soins qui leur sont plus
souvent refusés : par petites touches et sur plusieurs fronts, le droit
à la santé des étrangers est fragilisé. Depuis cinq ans, les
associations constatent une prise en main du sujet par le ministère de
l’intérieur. Et, à l’approche de la présidentielle, il est d’ores et
déjà instrumentalisé par la droite.
Une réforme de la Sécurité sociale qui oublie les étrangers, des
titres de séjour pour soins qui leur sont plus souvent refusés : par
petites touches et sur plusieurs fronts, le droit à la santé des
étrangers est fragilisé. Dans son récent rapport sur les droits fondamentaux des étrangers en France, le Défenseur des droits rappelait quelques évidences. Le droit universel à la protection de la santé est certes « consacré tant par le droit international que par le droit interne », mais il est souvent « entravé » pour les étrangers, surtout lorsqu’ils sont en situation irrégulière. « Le besoin de soins est une cause tout à fait marginale d’immigration », dit encore le Défenseur des droits. Et toute politique visant à limiter l’accès aux soins des étrangers est en réalité plus « coûteuse, car la prise en charge est plus lourde si un malade doit attendre que son état de santé se dégrade ». Ce rappel est de circonstance, au moment où les associations voient s’accumuler les sujets d’inquiétude.
Puma : les étrangers privés de leurs droits à l’assurance maladie ?
Personne
ne devrait se plaindre de la protection universelle maladie (Puma).
Elle vise à donner enfin corps à la couverture maladie universelle,
créée en 1999. Finie la CMU, place à la Puma : l’assurance maladie
devient réellement une prestation universelle, garantie à tous ceux qui « résident en France de manière stable et régulière ». Finies surtout les « ruptures de droit »,
ces dysfonctionnements administratifs qui surviennent lors du passage
d’une caisse de sécurité sociale à une autre : lorsqu’un étudiant quitte
le régime de ses parents pour rejoindre le régime étudiant, lorsqu’un
salarié lance son entreprise et rejoint le régime social des
indépendants (RSI), lorsqu’un salarié agricole au chômage doit quitter
le régime des agriculteurs (RSA) pour avoir droit à la CMU au sein du
régime d’assurance maladie des salariés (Cnamts), etc. Au cours de ces
changements de régime, les assurés perdent l’accès à leur carte vitale,
doivent avancer leurs frais de santé et attendre, parfois plusieurs
semaines, leur régularisation pour être remboursés. Cette importante
réforme doit au bout du compte « simplifier les démarches pour les assurés » et ainsi « garantir la continuité des droits », indique la loi de financement de la sécurité sociale pour 2016, qui la met en œuvre.
Seulement, l’administration de la sécurité sociale a commis une « faute énorme »,
selon Didier Maille, responsable du service social et juridique du
comité pour la santé des exilés (Comede). Deux cents articles du code de
la sécurité sociale ont été modifiés ou supprimés, sans que personne
semble avoir anticipé que de nombreux étrangers y perdraient leurs
droits à l’assurance maladie. En effet, le dispositif qui assurait un
maintien des droits automatique pendant un an a été supprimé : il a été
jugé inutile puisque les droits sont désormais garantis. « Seulement, ils ont oublié qu’il y a une autre façon de perdre ses droits : lorsqu’un titre de séjour expire, explique Didier Maille. Ils
ont ainsi saboté la base légale justifiant les droits à l’assurance
maladie de 700 000 personnes en situation régulière, mais aux titres de
séjour précaires. » Sur 3,8 millions d’étrangers en France, 700 000 ont en effet un titre de séjour inférieur ou égal à un an.
Didier
Maille donne l’exemple d’un Érythréen demandeur d’asile. Aujourd’hui,
le dépôt à la préfecture de sa demande lui ouvre des droits à
l’assurance maladie, pour un an minimum, même s’il reste dans une
situation d’attente. Les associations craignent que les droits de cet
Érythréen ne soient limités à la durée de son titre de séjour. La
situation virerait alors à l’enfer administratif. Car pour les
demandeurs d’asile, les titres de séjour sont de courte durée – 1 mois, 3
mois ou 9 mois – entrecoupés de périodes où leurs demandes de
renouvellement sont en cours d’examen. L’assurance maladie met de son
côté trois mois en moyenne pour ouvrir des droits à l’assurance maladie.
« Dans le climat actuel, il n’y a aucune raison pour que l’assurance
maladie ouvre des droits à une personne dont le titre a expiré, même si
elle a déposé une demande de renouvellement », note Didier Maille. Autrement dit par Lise Faron, responsable de la commission migrants de la Cimade : « On craint que les ouvertures de droits n’arrivent jamais. »
Les
droits à la santé des étrangers qui travaillent en France sont aussi
fragilisés, en raison d’une cascade de décisions défavorables. Depuis la
loi du 7 mars 2016 relative aux droits des étrangers, les titres de
séjour des personnes en CDD expirent en même temps que leur contrat de
travail. Si la réforme Puma entre en vigueur en l’état, leurs droits à
l’assurance maladie s’éteindront eux aussi.
Le ministère de la santé assure que « la réforme Puma est à droit constant, il n’y a aucun recul ». Il admet « avoir mal anticipé les conséquences pour les étrangers » et assure « travailler avec les associations » pour
restaurer les droits actuels des étrangers. Mais après six mois de
discussions, celles-ci ne sont pas satisfaites par les projets de
décrets en cours d’écriture : « Ils cherchent à rattraper l’erreur
commise, d’une manière très complexe et inapplicable. Nous demandons que
des droits à l’assurance maladie soient ouverts pour une durée
clairement indiquée – nous proposons un an – et qu’ils ne puissent pas
être remis en cause », détaille le juriste du Comede. Pour
l’Observatoire du droit à la santé des étrangers (ODSE), un tel
dispositif aurait plusieurs avantages : « sécuriser les droits des personnes » ; « stopper les droits en cas de séjour irrégulier durable » et « diminuer le travail des caisses » d’assurance maladie.
Se
pose aussi la question du type de titres qui ouvrent des droits à
l’assurance maladie. Aujourd’hui s’applique une circulaire très large :
il suffit d’une convocation à la préfecture, qui atteste de l’engagement
d’une procédure. Un décret en cours d’écriture va établir une nouvelle
liste de titres et les associations craignent qu’elle ne soit plus « restrictive », selon Lise Faron, de la Cimade.
Un «droit à la santé des étrangers » des étrangers malades par les médecins ?
C’est un scandale à double détente. Le 10 mai, l’AP-HP annonce la suspension de l’hépatologue Yves Benhamou :
il aurait demandé à un étranger en situation irrégulière de l’argent en
espèces pour établir un certificat médical permettant d’enclencher une
procédure de régularisation pour raisons de santé. L’AP-HP évoque même
un « système » impliquant un « intermédiaire » et d’autres étrangers. Puis le 16 mai, dans Le Parisien, la Cimade accuse un grand nombre de médecins de « pratiquer un “racket” auprès des migrants ». L’association a depuis modéré ses propos,
légèrement embarrassée par l’ampleur de la polémique, mais surtout
ravie de ses conséquences : le ministère a organisé en urgence une
réunion sur le sujet avec l’ordre des médecins, et promet de résoudre
rapidement un problème dénoncé en vain depuis de nombreuses années.
De
l’avis général, c’est plutôt le dispositif, mal connu et mal conçu, qui
pose problème. Pour déposer une demande de titre de séjour pour soins,
un étranger malade doit obtenir un rapport médical d’un praticien
hospitalier ou d’un médecin libéral agréé par la préfecture. « Ces médecins ne sont généralement pas les médecins traitants de ces malades, explique Lise Faron de la Cimade. Ils
n’ont parfois que peu d’informations, ils doivent les réunir, écrire un
rapport circonstancié, cela prend du temps. Ces médecins libéraux sont
aussi agréés pour rédiger des certificats médicaux pour les permis de
conduire ou des expertises judiciaires et, par méconnaissance, ils
appliquent la même tarification, un forfait non remboursé par la
sécurité sociale. En Seine-Saint-Denis, ces médecins se sont même mis
d’accord avec l’Agence régionale de santé pour facturer 92 euros aux
étrangers, alors qu’ils devraient revoir ses personnes plusieurs fois,
et leur facturer jusqu’à trois consultations prises en charge par
l’assurance maladie. » André Deseur, de l’ordre des médecins, partage l’analyse des associations et souhaite lui aussi que « l’information des médecins s’améliore et que le dispositif évolue ».
Des étrangers malades expulsés
« En
février dernier, monsieur F. a été expulsé vers le Bangladesh. Pourtant,
il ne pourra pas y bénéficier de la prise en charge médicale que
nécessite son état. »
L’ODSE recense ainsi, sur un site internet et sur Twitter,
toutes les expulsions d’étrangers malades qui ont pourtant obtenu un
avis médical favorable par le médecin de l’Agence régionale de santé.
Leur état de santé a été jugé particulièrement grave, et le médecin a
estimé qu’ils ne pourraient pas être soignés correctement dans leur pays
d’origine. « Avant 2012, les préfectures suivaient systématiquement
l’avis du médecin de l’ARS. Ce n’est plus le cas aujourd’hui pour de
nombreuses personnes que nous suivons », constate Lise Faron, de la Cimade. Pour l’ODSE, « aucun gouvernement jusqu’ici n’avait enfermé ou expulsé autant d’étrangers malades ».
Plus
grave encore, l’ODSE constate que des préfectures cherchent à obtenir
des informations médicales sur les demandeurs de titres de séjour pour
soins, violant ainsi le secret médical. Les préfets peuvent ainsi
contredire l’avis du médecin de l’ARS et justifier l’expulsion par
l’accès aux traitements dans les pays d’origine. « Certaines
préfectures établissent une liste de pays sûrs d’un point de vue
sanitaire : on y trouve le Kosovo, l’Albanie, la République démocratique
du Congo, le Cameroun, l’Algérie », énumère Lise Faron. Par
exemple, en mars 2016, une femme congolaise s’est vu refuser par la
préfecture du Rhône un titre de séjour pour soins, malgré l’avis positif
du médecin de l’ARS, pour ce motif : « le sérieux et la capacité des institutions congolaises qui sont à même de traiter la majorité des maladies courantes ».
Extrait d’un refus de titre de séjour pour soins par la préfecture du Rhône, mars 2016
« Les préfets jouent au docteur, constate Lise Faron. Et
le ministère de la santé n’est plus d’aucun recours. Depuis 2012, nos
saisines ne donnent plus rien. Pour nous, le ministère de la santé est
démissionnaire sur le sujet. » Interrogé, le ministère se défend mollement en rappelant que « les médecins de l’ARS donnent un simple avis, ce sont les préfectures qui sont décisionnaires ».
Une prise en main par le ministère de l’intérieur ?
Pour
les titres de séjour pour soins, elle est manifeste : la loi du 7 mars
2016 relative aux droits des étrangers prévoit que l’avis médical ne
soit plus délivré par le médecin-conseil de l’ARS, qui dépend du
ministère de la santé, mais par celui de l’Office français de
l’immigration et de l’intégration (OFII), qui dépend de l’Intérieur.
En ce qui concerne la réforme Puma, et ses conséquences pour les étrangers, ce qui était perçu au départ comme une « boulette », avouée, de l’administration, prend désormais corps aux yeux des associations : « Cela
fait six mois que nous discutons et nous n’y arrivons pas. La direction
de la sécurité sociale a mis beaucoup de temps à comprendre l’ampleur
de la catastrophe. Est-ce une ignorance réelle ou feinte ? »,
s’interroge André Math, chercheur à l’Institut de recherches économiques
et sociales et expert sur la protection sociale pour le Groupe
d’information et de soutien des immigrés (Gisti).
Car la réforme
Puma, en l’état, pourrait faire basculer les 700 000 étrangers aux
titres de séjour précaires vers l’Aide médicale d’État (AME), qui couvre
déjà 300 000 personnes. Ce dispositif d’assistance est normalement
dédié aux personnes en situation irrégulière, à partir de trois mois de
présence sur le territoire français. Il offre une couverture maladie
réduite : ses bénéficiaires n’ont pas de carte vitale, leurs soins de
prévention dentaires ne sont pas couverts, etc. L’AME est surtout une
obsession politique pour la droite, qui la juge trop généreuse et trop
coûteuse. Les principaux candidats à la primaire Les Républicains ont
d’ores et déjà pris position sur le sujet : Nicolas Sarkozy, François
Fillon et Bruno Le Maire veulent la supprimer ; Alain Juppé, la limiter
aux cas d’urgence. En l’état, la réforme Puma va mécaniquement faire
exploser le coût de l’AME, ce qui va donner de nouveaux arguments à ses
détracteurs. Pour Didier Maille, du Comede, c’est « politiquement, humainement et sanitairement très dangereux ».
Les restes de près de 50 migrants ont été retrouvés
ces derniers jours dans le Sahara qui «pourrait bien être aussi
meurtrier que la mer Méditerranée» selon un expert.
Le Niger
vient de faire deux découvertes macabres dans son désert. Vendredi, une
patrouille militaire a trouvé par hasard un premier convoi, près
d’Arlit. Les corps de 18 migrants s’y trouvaient, probablement morts au
cours de la semaine précédente, après l’accident du camion qui les
transportait, selon l’Organisation internationale pour les migrations
(OIM). Même scénario lundi, près de Dirkou, au nord-est du Niger. Cette
fois, ce sont les restes de 30 migrants qui ont été retrouvés. Leur état
de décomposition indique qu’ils sont morts depuis plusieurs mois.
Qui sont ces migrants?
Selon les papiers d’identité retrouvés sur les corps du premier convoi,
les migrants venaient du Mali, de Côte d’Ivoire, du Liberia, de
Centrafrique, du Burkina Faso et du Sénégal. «Seule une personne n’a,
pour l’instant, pas été identifiée», précise Paloma Casaseca, de l’OIM
au Niger. Ils étaient en route vers l’Algérie. Les morts de l’autre
convoi n’ont pas encore pu être identifiés par les autorités du Niger.
Selon la presse locale, ils viendraient essentiellement du Burkina Faso
et du Sénégal. Ceux-là se rendaient vraisemblablement en Libye.
L’OIM a tenté de reconstituer le sort des 18 migrants du premier convoi.
«A priori, ils ont eu un accident de camion, avance Paloma Casaseca. Le
véhicule a fait une sortie de route, s’est ensablé. Les migrants,
perdus en plein désert, à 100 kilomètres à pied de la première ville et
sans moyens de communication, n’ont pu appeler à l’aide. Ils sont
probablement morts de déshydratation.» L’OIM et les autorités du Niger
ne disposent pas pour l’instant d’assez d’informations pour l’autre
convoi.
Pourquoi passent-ils par le Niger?
Deux axes
principaux sont assez clairement identifiés : l’un qui va de Niamey à
Agadez, puis à Arlit, pour aller vers l’Algérie. L’autre, de Niamey à
Agadez, puis au nord-est, vers la Libye. Ces routes ne sont pas
nouvelles, mais ces morts récentes conduisent les organisations
internationales à attirer l’attention sur le danger de cette traversée
en terre ferme.
Et le flux semble avoir augmenté ces derniers
mois. «Le Niger, du fait de sa position géostratégique, la porosité de
ses frontières et la difficulté de contrôler l’ensemble de ce vaste
territoire, a toujours été un pays d’origine, de transit et de
destination des migrants, constate Paloma Casaseca. Mais ces dernières
années, l’instabilité des pays environnants (Mali, Algérie, Nigeria) a
condamné certaines routes migratoires et augmenté le flux au Niger.
Actuellement, un grand nombre de migrants, qui viennent du Sénégal, du
Mali, du Burkina Faso ou de Gambie, et qui arrivent aux côtes
italiennes, sont d’abord passés par le Niger.» Pris entre le marteau
algérien et l’enclume Boko Haram, les migrants d’Afrique de l’Ouest et
centrale n’ont d’autres choix que de traverser le Sahara nigérien. Avant
de braver la Méditerranée.
Les autorités nigériennes estiment
qu’en 2015, entre 80 000 et 120 000 migrants venus d’Afrique de l’Ouest
ou d’Afrique centrale vont traverser illégalement le Niger en direction
de la Libye, voire de l’Europe. Ils étaient 80 000 en 2014. Entre
janvier et mai 2015, l’OIM au Niger a secouru plus de 5 100 migrants.
Combien de migrants meurent chaque année dans le Sahara?
«Cette tragédie met en lumière un danger redouté mais méconnu, auxquels
doivent faire face de trop nombreux migrants avant même de risquer leur
vie en mer, a souligné dimanche le directeur général de l’OIM, William
Lacy Swing. Le Sahara pourrait bien être aussi meurtrier que la mer
Méditerranée pour cette vague de migrations. Mais la plupart de ces
morts ne sont pas signalés.»
Selon l’OIM, seule une petite
fraction de ceux qui y meurent chaque année est comptabilisée, parce que
la collecte de données fiables et les recherches dans la zone sont
quasi-impossibles. «Seulement» 50 victimes ont été recensées dans la
région, en 2014, selon l’OIM. Un nombre largement sous-évalué, estime
l’organisation. Selon le blog Fortress Europe, qui recense les morts
avérées de migrants sur ce chemin pour l’Europe, au moins 1 790 sont
morts dans le Sahara entre 1996 et 2014.
Soit un peu moins que
les 1 865 morts en Méditerranée recensés depuis janvier 2015. «Le nombre
de victimes dans le Sahara est probablement comparable, argue Paloma
Casaseca. Mais nous n’avons pas les mêmes moyens de surveillance,
techniques et politiques, qu’en Méditerranée pour avoir un décompte
fiable.» Selon les témoignages de migrants qui ont traversé ce désert,
le bilan pourrait être beaucoup plus lourd.
Comment se positionne le Niger face au fléau?
La législation sur les migrations reste lacunaire au Niger. Pour l’OIM,
il faudrait mettre en place un comptage systématisé et précis dans le
désert, une meilleure coopération régionale, des expéditions de
sauvetage régulières, tout en assurant la protection des migrants…
Le gouvernement nigérien a tout de même conscience de l’urgence à
traiter les flux de migrants, souvent tombés entre les mains de passeurs
et de trafiquants. En 2010, le pays a voté une loi contre la traite des
humains. En mai dernier, un autre texte contre le trafic de migrants,
qui vise à les protéger et à promouvoir la coopération nationale et
internationale, a été approuvé. «Néanmoins, tempère Paloma Casaseca, sa
mise en œuvre reste un défi.»