Affichage des articles dont le libellé est Libellés : 10 ans après. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Libellés : 10 ans après. Afficher tous les articles

mardi 27 octobre 2015

ZYED et BOUNA, DIX (10) ANS APRÈS...ON N'OUBLIE PAS!!

Emmanuel Todd : "Le vrai 'grand remplacement', c'est celui des générations"

Par l'OBS,

 Emmanuel Todd. (Iannis Giakoumopoulos pour

Ils sont ministre, élu, avocat, ex-star du foot, grand frère d'un des adolescents électrocutés ou jeune ayant participé aux émeutes de 2005 : ils nous ont confié leurs souvenirs de ces événements.

27 octobre 2005, Clichy-sous Bois. Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent électrocutés après une course-poursuite avec la police. Le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, prétend alors que les enfants sont des voleurs. A tort. Les amis des adolescents, leurs voisins, la jeunesse des quartiers populaires, ripostent par des émeutes qui, comme une traînée de poudre solidaire, se propagent à des centaines de villes partout en France.

Les images de voitures enflammées, d'Abribus couchés, de CRS en faction et de jeunes encapuchonnés font le tour du monde. La France apparaît comme un pays en guerre civile. Le gouvernement décrète l'état d'urgence. Plus de 6.000 personnes sont interpellées, 30 communes instaurent un couvre-feu.

Dix ans après, que reste-t-il de ces affrontements? La justice a relaxé les policiers. Des personnes ont été, par leur fonction, leur histoire ou le hasard, touchées au plus près. L'intellectuel Emmanuel Todd se souvient.

* * *

C'est un des "actes civiques" dont il est "le plus fier". En 2005, Emmanuel Todd, historien, anthropologue et démographe, a pris la parole comme on fait son devoir, pour dire que ces émeutes étaient "une aspiration à l'égalité. Les jeunes ethniquement mélangés de Seine-Saint- Denis s'inscrivent dans une tradition de soulèvement social qui jalonne l'histoire de France". Dix ans plus tard, l'intellectuel avoue toutefois une "erreur" dans son jugement de l'époque:
J'étais sûr que Nicolas Sarkozy, responsable de cette flambée de violence dans les banlieues, allait payer en tant que ministre de l'Intérieur. Ces émeutes m'avaient plutôt rempli d'espoir...

En réalité, elles ont marqué le début du moment où politiques et idéologues allaient être récompensés pour le fait d'agresser la banlieue et les jeunes."
Il ajoute : "L'effet fondamental de ces événements a été de crisper un corps électoral vieux. La société française accouchait d'une gérontocratie de masse. Certains ont voulu voir des problèmes ethniques dans ce qui était en fait un affrontement entre personnes âgées et jeunes. Les violences de 2005 marquent le soulèvement raté de la jeunesse et le succès de Nicolas Sarkozy, l'élu le plus soutenu par les gens âgés dans toute l'histoire de la droite: 44 % des plus de 65 ans ont voté pour lui en 2007", poursuit l'intellectuel.
Les sexagénaires reprochent aux jeunes d'être arabes, musulmans ou rappeurs, comme ils accusaient leurs enfants dans les années 1960 d'avoir les cheveux longs et d'aimer la pop anglo-américaine."
Selon lui, "ce que les gens rejettent, c'est l'idée même d'une France nouvelle. Le problème ne se résoudra pas au terme d'une violente lutte idéologique. La solution est démographique: nous sommes de vieux hégémoniques, mais nous allons disparaître. On peut toujours trouver en soi-même une raison de refuser le passage du temps et le remplacement des générations. Le vrai 'grand remplacement'." 

Elsa Vigoureux et Gurvan Le Guellec

lundi 26 octobre 2015

ZYED et BOUNA, DIX (10) ANS APRÈS...ON N'OUBLIE PAS!!

Clichy-sous-Bois 10 ans après : "Le contrôle d'identité cristallise encore tous les problèmes".

Celine RastelloPar Celine Rastello l'OBS,

Où en sont les relations police-population depuis les émeutes qui ont suivi les décès de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois en 2005 ? Les réponses du sociologue au CNRS-Cesdip Christian Mouhanna.

Contrôle de police dans une zone de sécurité prioritaire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) en juillet 2013. (AFP/ Fred Dufour) 
Contrôle de police dans une zone de sécurité prioritaire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) en juillet 2013. (AFP/ Fred Dufour)
 
27 octobre 2005, Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent dans un transformateur EDF où ils ont trouvé refuge après une course-poursuite avec la police. Trois semaines d'émeutes et Etat d'urgence. Dix ans après, et alors que les deux policiers poursuivis dans cette affaire ont été relaxés en mai dernier, où en sont aujourd'hui les relations police-population ? Le sociologue au CNRS-Cesdip Christian Mouhanna les étudie depuis 1991. "L'Obs" l'a questionné.

Quel est le niveau de tension des relations entre police et population quand les émeutes éclatent en 2005?

- La mort de Zyed et Bouna est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. La problématique des mauvaises relations police-population n'est pas nouvelle. Dès 1977, le rapport Peyrefitte - ministre de la Justice sous Giscard-d'Estaing -, les identifie comme une des causes de la montée du sentiment d'insécurité. Cette problématique se focalise ensuite sur les zones urbaines sensibles. Les premières émeutes urbaines médiatisées datent de 1979 à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue de Lyon.

 
Le 2 novembre 2005 à Clichy-sous-Bois (AFP/ Thomas Coex)

Pourquoi les émeutes ont-elles éclaté 26 ans après à Clichy-sous-Bois ?
- Parce que deux jeunes sont morts après avoir fui la police. Ils en ont eu peur. Ils ont craint un contrôle d'identité, et se sont fait courser. Ils sont morts lors d'une opération de police du quotidien, pas pendant les émeutes qui ont suivi. C'est cette police du quotidien qui pose problème en France, car elle ne place pas ses relations avec la population en tête de ses priorités. En revanche, la police de maintien de l'ordre, elle, est relativement efficace. Personne n'est mort pendant les émeutes.


Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, a dit en février 2003 à Toulouse : "La police n’est pas là pour organiser des tournois sportifs, mais pour arrêter des délinquants, vous n’êtes pas des travailleurs sociaux." La police de proximité n'a pas eu grand succès...

- C'est une opinion qui n'est pas partagée à l'époque. La police de proximité essayait en effet de répondre au problème de cette relation police-population dégradée, celle avec les jeunes en particulier, et les jeunes des quartiers dits "sensibles" plus particulièrement encore. Avec ces propos, Nicolas Sarkozy est dans la caricature, dans le coup monté. Il montre qu'il veut une police d'autorité, qui contrôle et interpelle, et fait avant tout de la répression, sans finalement se préoccuper des besoins réels des habitants de ces quartiers.

Pourquoi 10 ans après les émeutes, malgré les nombreuses voix vantant les bienfaits de la police de proximité, ne revient-on pas à cette solution ?
- La faute à une paralysie gouvernementale, de droite comme de gauche. Après 2005, on a eu au moins trois tentatives pour la ressusciter. Toutes vaines. En 2006-2007, son retour est préconisé dans des rapports du ministère de l'Intérieur.
Mais sous Sarkozy, c'est impossible parce qu'il a construit son image sur l'autoritarisme. Et de son côté la gauche a toujours peur qu'on l'accuse de laxisme.
Comme si la police de proximité était nécessairement uniquement gentille ! Contrairement à la police du maintien de l'ordre, elle rend service aux citoyens, mais fait aussi du renseignement au jour le jour. Aujourd'hui, ce qui s'en approche le plus est ce qui se fait en ZSP (zones de sécurité prioritaires) où des policiers, avec plus ou moins de facilités, cherchent de manière très embryonnaire à réinventer cette police de proximité. Mais on en est très loin. Tout comme on est très loin de ce qui se fait en la matière dans d'autres pays, en Europe ou aux Etats-Unis.

Après une première condamnation de l’Etat pour "faute lourde" en juin pour des contrôles au faciès, l’Etat s’est finalement pourvu en cassation en octobre. Comment l'interprétez-vous ?

- Le contrôle d'identité cristallise tous ces problèmes de relations, et ne sert pas à grand-chose en matière de lutte contre la délinquance lorsqu'il n'intervient pas en flagrant délit. Il illustre le rapport de force, fait de peur et de pression qui s'est installé. La lutte contre ces contrôles était pourtant une promesse du candidat Hollande. On pouvait se dire que ça pouvait changer, que ce n'était pas compliqué à faire.
Mais là aussi l’État est extrêmement crispé. Rien n'a bougé. Le récépissé a été enterré.
Ce document aurait permis, dans le cas où une personne est contrôlée plusieurs fois dans un laps de temps réduit, de pouvoir en avoir une trace et de poser la question de son efficacité réelle. Dans les commissariats, parallèlement, la course aux statistiques se poursuit. D'où, aussi, l'incitation au contrôle.

Qu'en est-il du retour du matricule, début 2014, sur les uniformes?

- Il n'a rien fait bouger. Quand vous êtes contrôlé, il faut déjà le voir, l'identifier, le retenir. Ce qui est loin d'être évident.

Dix ans après, où en sont les relations police-population? 

- Rien n'a changé. Elles sont toujours aussi mauvaises. Les tensions sont les mêmes. Certains trouvent toujours les policiers absolument illégitimes et insupportables, et sont agressifs avec eux.
Les policiers, eux, ont toujours peur car ils ne connaissent pas suffisamment les habitants des quartiers où ils interviennent.
Comme, pour des raisons techniques et économiques, on a encore davantage centralisé la police ces dernières années, les mêmes policiers n'interviennent jamais dans les mêmes lieux. D'où l'impossibilité de construire des relations suivies avec la population. Cette gestion de la police a encore éloigné davantage les policiers des citoyens.
Rien n'est fait pour recréer du lien. On est loin de la notion de service public. Dans certains secteurs, toutefois, la population a plutôt une bonne image de la police. Mais dans d'autres, comme par hasard les quartiers en zones sensibles, son image reste totalement dégradée.
Le gouvernement reste arc-bouté sur cette même politique de rapport de force : faire peur, entretenir une image d'autorité relevant en fait de l'autoritarisme car il n'y a pas de légitimité derrière.
Alors que dans ces quartiers les gens se plaignent en disant : "Les policiers on les voit mais à quoi ils servent ?" Personne n'apporte une réponse claire. Et il y a toujours de plus en plus de fonctionnaires qui ne savent pas non plus répondre à cette question.

Vous travaillez depuis de nombreuses années sur ce sujet. Qu'est-ce qui est pour vous le plus frappant sur la dernière décennie?

- La peur réciproque. Des habitants qui craignent de parler aux policiers et qui disent vouloir une autre police, "normale", avec laquelle ils pourraient échanger. Des policiers qui ne connaissent pas les lieux où ils travaillent, se plaignent du peu d'informations qu'on leur fait remonter et qui ont le sentiment de travailler pour rien, qui ont l'impression que la justice ne fait que remettre en liberté ceux qu'ils ont interpellés. Alors même que la justice, au contraire, emprisonne de plus en plus et prononce des peines de plus en plus lourdes. Tout cela n'est-il pas hautement paradoxal ?

Propos recueillis par Céline Rastello
 

 

ZYED et BOUNA, DIX (10) ANS APRÈS...ON N'OUBLIE PAS!!

Dominique de Villepin: "Les élites ont transformé une fracture sociale en fracture identitaire"

Ils sont ministre, élu, avocat, ex-star du foot, grand frère d'un des adolescents électrocutés ou jeune ayant participé aux émeutes de 2005 : ils nous ont confié leurs souvenirs de ces événements.

Dominique de Villepin (Iannis Giakoumopoulos pour  
 
27 octobre 2005, Clichy-sous Bois. Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent électrocutés après une course-poursuite avec la police. Le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, prétend alors que les enfants sont des voleurs. A tort. Les amis des adolescents, leurs voisins, la jeunesse des quartiers populaires, ripostent par des émeutes qui, comme une traînée de poudre solidaire, se propagent à des centaines de villes partout en France.

Les images de voitures enflammées, d'Abribus couchés, de CRS en faction et de jeunes encapuchonnés font le tour du monde. La France apparaît comme un pays en guerre civile. Le gouvernement décrète l'état d'urgence. Plus de 6.000 personnes sont interpellées, 30 communes instaurent un couvre-feu.

Dix ans après, que reste-t-il de ces affrontements? La justice a relaxé les policiers. Des personnes ont été, par leur fonction, leur histoire ou le hasard, touchées au plus près. Dominique de Villepin, alors Premier ministre, se souvient.
* * *
Aucun autre ne l'avait fait avant lui depuis la guerre d'Algérie. Dominique de Villepin a décrété l'état d'urgence en 2005, une procédure d'exception prévue en cas de péril imminent résultant d'atteintes graves à l'ordre public.
Ça n'a pas été facile, il a fallu convaincre au gouvernement et dans mon cabinet. Le calme a ainsi pu être rétabli sans qu'il y ait eu à déplorer aucun mort.

J'ai reçu à Matignon les jeunes, les associations, les personnels de l'enseignement prioritaire. Il fallait aussi agir pour plus de justice."
Il ajoute : "La loi sur l'égalité des chances a été conçue comme une réponse à ces événements, aux discriminations et au chômage des jeunes. Depuis, que s'est-il passé? Le CPE a été rejeté, bien qu'il ait été pensé pour ceux qui n'ont pas voix au chapitre. Le CV anonyme attend toujours ses décrets d'application. Et la dernière politique de la ville en date, c'est le plan Borloo, mis en oeuvre en 2003 avec 13 milliards d'euros pour la réhabilitation des quartiers difficiles. Depuis, tétanisée, la classe politique se contente de symboles médiatiques et de mesurettes technocratiques. Et les problèmes s'aggravent." Dominique de Villepin explique : 
Les banlieues sont devenues des espaces de relégation, d'où l'on ne peut partir et où l'on ne veut plus rester.

Des lieux où les services publics disparaissent, et où l'autorité de l'Etat cède du terrain, au détriment des plus fragiles."
Il poursuit : "Les élites politiques, médiatiques, intellectuelles, ont leur responsabilité. Elles ont transformé une fracture sociale en une fracture identitaire. Cette plaie à vif affaiblit tout notre corps social, attisant les peurs, les rejets et la violence. Pris dans cette spirale, nous sommes vulnérables aux entrepreneurs de la haine que sont les terroristes islamistes. Pour l'ex-Premier ministre :
Il n'y a pas de solution identitaire, seulement des réponses sociales et culturelles. Il faut agir pour l'emploi, pour les services publics et l'Etat, mener une vraie politique culturelle, se mobiliser pour l'éducation, la formation. L'exigence est la même partout... La République et rien que la République."
Elsa Vigoureux et Gurvan Le Guellec

 

dimanche 25 octobre 2015

ZYED et BOUNA, DIX (10) ANS APRÈS...ON N'OUBLIE PAS!!

Adel Benna, frère de Zyed : "La France est devenue un cauchemar"

Par l'OBS,

Ils sont ministre, élu, avocat, ex-star du foot, grand frère d'un des adolescents électrocutés ou jeune ayant participé aux émeutes de 2005 : ils nous ont confié leurs souvenirs de ces événements.

Adel Benna. (Iannis Giakoumopoulos pour l'Obs) 
 
27 octobre 2005, Clichy-sous Bois. Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent électrocutés après une course-poursuite avec la police. Le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, prétend alors que les enfants sont des voleurs. A tort. Les amis des adolescents, leurs voisins, la jeunesse des quartiers populaires, ripostent par des émeutes qui, comme une traînée de poudre solidaire, se propagent à des centaines de villes partout en France.

Les images de voitures enflammées, d'Abribus couchés, de CRS en faction et de jeunes encapuchonnés font le tour du monde. La France apparaît comme un pays en guerre civile. Le gouvernement décrète l'état d'urgence. Plus de 6.000 personnes sont interpellées, 30 communes instaurent un couvre-feu.

Dix ans après, que reste-t-il de ces affrontements? La justice a relaxé les policiers. Des personnes ont été, par leur fonction, leur histoire ou le hasard, touchées au plus près. Adel Benna, frère de Zyed, se souvient.

∗ ∗ ∗
Il touille son café à n'en plus finir, gratte et regratte les bords de sa tasse. Dans sa tête aussi, il remue le drame, ressasse les détails. Mais rien n'y fait :
C'est comme si j'étais pris dans une machine infernale, j'essaie d'oublier, et c'est toujours pire."
Un fantôme s'est installé sur le visage d'Adel Benna (1). A 39 ans, il a les mêmes yeux marron, les mêmes pommettes saillantes, la même bouche dessinée au crayon que son petit frère. Adel se souvient de leur dernier échange :
C'était à Clichy, juste avant le ramadan, je le mettais en garde, je lui disais de rester dans le droit chemin."
 Zyed était arrivé quatre ans plus tôt en France, il avait fait de gros efforts, parlait bien le français. Le 27 octobre 2005, il est parti jouer au foot avec Bouna. Sur le retour, leur chemin a croisé celui de la police. Zyed et Bouna ont fini électrocutés.

"Aujourd'hui, je comprends la colère des émeutiers"

Clichy-sous-Bois s'est embrasé. Adel entend encore "les sirènes, les survols d'hélicoptères, les cris". Lui qui avait quitté son petit village tunisien du bord de mer depuis un an, pour rejoindre sa femme enceinte :
Je ne connaissais rien, ni les médias, ni les politiques, ni la justice..."
Dévasté et dépassé, il s'est retrouvé à sillonner les rues avec ses parents pour appeler au calme :
On protégeait la France. Mais aujourd'hui, je comprends la colère des émeutiers, ils ont pris des risques pour défendre la mémoire de nos frères."
Les parents Benna ne demandaient rien que de se retrancher dans leur deuil, répétant : "La France nous a donné beaucoup, mais elle nous a pris notre fils." Adel leur répondait que non, "il s'agissait d'un policier, peut-être deux, mais pas d'un pays". Il a secoué son père, sa mère, "je leur ai dit qu'il fallait se battre pour connaître la vérité, ces enfants sont morts pour rien".

Une jeunesse que l’État maltraite

Les familles se sont donc engagées dans dix années de lutte. Pour un résultat, au printemps dernier, qui a été "le coup fatal". Les policiers poursuivis pour non assistance à personne en danger ont été relaxés. Et les familles, jugées irrecevables à se constituer partie civile, comme si Zyed et Bouna n'étaient pas des victimes.
La France est devenue un cauchemar, l'islamophobie et le racisme ne font qu'enfler. Nous pouvons nous résoudre à la mort de Zyed, car nous croyons au destin. Mais l'injustice qui persiste, c'est sa mémoire qu'on salit."
Adel Benna dit que la société française "se met en péril : c'est toute une jeunesse que l'Etat maltraite. Ma femme, née en France et d'origine tunisienne, s'est sentie rejetée". Le couple a scolarisé ses deux filles en Tunisie. Il n'est plus en France que pour travailler, rembourser le crédit de la maison achetée en 2013, en attendant qu'elle soit vendue. Le jour du jugement, Adel et sa femme ont décidé que "c'était fini". Ils quittent la France.

Elsa Vigoureux et Gurvan Le Guellec
(1) Coauteur de "Zyed et Bouna", de Gwenael Bourdon, avec Siyakha Traoré, éd. Don Quichotte.

ZYED et BOUNA, DIX (10) ANS APRÈS...ON N'OUBLIE PAS!!

Aïssa Sago, la "tata": "La gauche compatit, mais qu'a-t-elle fait de concret?"

Par l'OBS,

Ils sont ministre, élu, avocat, ex-star du foot, grand frère d'un des adolescents électrocutés ou jeune ayant participé aux émeutes de 2005 : ils nous ont confié leurs souvenirs de ces événements.

Aïssa Sago (Iannis Giakoumopoulos pour

 

27 octobre 2005, Clichy-sous Bois. Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent électrocutés après une course-poursuite avec la police. Le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, prétend alors que les enfants sont des voleurs. A tort. Les amis des adolescents, leurs voisins, la jeunesse des quartiers populaires, ripostent par des émeutes qui, comme une traînée de poudre solidaire, se propagent à des centaines de villes partout en France.

Les images de voitures enflammées, d'Abribus couchés, de CRS en faction et de jeunes encapuchonnés font le tour du monde. La France apparaît comme un pays en guerre civile. Le gouvernement décrète l'état d'urgence. Plus de 6.000 personnes sont interpellées, 30 communes instaurent un couvre-feu.

Dix ans après, que reste-t-il de ces affrontements? La justice a relaxé les policiers. Des personnes ont été, par leur fonction, leur histoire ou le hasard, touchées au plus près. La "tata" Aïssa Sago se souvient.

∗ ∗ ∗

Le garage Renault d'Aulnay-sous-Bois venait de partir en fumée. Les poubelles flambaient. Aïssa Sago s'est sentie "presque découragée". Tout aurait pu s'interrompre brutalement. Cela faisait cinq ans qu'elle s'activait auprès des familles de la Cité des 3.000, à la fois interprète, médiatrice et décodeuse des us étranges de l'administration française. Un engagement bénévole devenu un métier, par altruisme et... intérêt.
J'ai grandi à Antony dans une cité qui n'avait rien d'un ghetto. En arrivant ici, j'ai eu l'impression de vivre l'apartheid. Il n'y avait que des étrangers, beaucoup de gens ne maîtrisaient pas la langue.

Je me suis dit: 'Si je reste, je dois agir pour créer un environnement sain autour de mes enfants.'"
Aïssa Sago a donc "agi" cinq ans durant, son Association des Femmes Relais est devenue une structure phare du département. Puis sont venues les émeutes. "Je voyais des petits de 13-14 ans faire n'importe quoi dans la rue. Leurs parents laissaient faire, voire les excusaient."

Un travail loin d'être terminé

Elle a "appelé tout le monde" et prévenu : "Si ça ne cesse pas, on arrête !" Le lendemain, la tension a baissé d'un cran, les familles sont venues au local. "Ça a eu un effet déclencheur. Elles se sont impliquées davantage." En dix ans, les cours d'alphabétisation ont décollé, passant de 15 à 120 parents, l'aide aux devoirs, itou. Les rapports avec les institutions, dont l'école, s'en sont mieux portés.

Le travail, pour autant, est loin d'être terminé. Malgré la rénovation urbaine, le "business" reste omniprésent, les copains d'enfance, trop souvent, ont mal tourné. Et Aïssa Sago est une mère atypique. Ses fils aînés, qui ont la vingtaine, lui ont avoué qu'ils avaient eu l'impression d'"être prisonniers" à ses côtés. Et la petite dernière, scolarisée dans le privé, lui "en veut terriblement" de la couper du quartier.

D'autant que "Tata" Aïssa s'est engagée auprès du très sarkozyste Bruno Beschizza, dont elle est l'adjointe aux Affaires sociales depuis un an.
J'y ai longuement réfléchi. La gauche compatit, mais qu'a-t-elle fait de concret ? La droite, elle, est parfois brutale dans ses propos, mais vous force à bouger."
Elsa Vigoureux et Gurvan Le Guellec


 

ZYED et BOUNA, DIX (10) ANS APRÈS...ON N'OUBLIE PAS!!

 
 

Serge Michel, journaliste : "Le beur, le Noir, ça reste des sujets. Des collègues, non."

Par l'OBS,

Ils sont ministre, élu, avocat, ex-star du foot, grand frère d'un des adolescents électrocutés ou jeune ayant participé aux émeutes de 2005 : ils nous ont confié leurs souvenirs de ces événements.

Serge Michel (Iannis Giakoumopoulos pour Serge Michel (Iannis Giakoumopoulos pour

 27 octobre 2005, Clichy-sous Bois. Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent électrocutés après une course-poursuite avec la police. Le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, prétend alors que les enfants sont des voleurs. A tort. Les amis des adolescents, leurs voisins, la jeunesse des quartiers populaires, ripostent par des émeutes qui, comme une traînée de poudre solidaire, se propagent à des centaines de villes partout en France.

Les images de voitures enflammées, d'Abribus couchés, de CRS en faction et de jeunes encapuchonnés font le tour du monde. La France apparaît comme un pays en guerre civile. Le gouvernement décrète l'état d'urgence. Plus de 6.000 personnes sont interpellées, 30 communes instaurent un couvre-feu.

Dix ans après, que reste-t-il de ces affrontements? La justice a relaxé les policiers. Des personnes ont été, par leur fonction, leur histoire ou le hasard, touchées au plus près. Le journaliste Serge Michel se souvient.
∗ ∗ ∗
Quand il débarque à Paris, au début de novembre 2005, Serge Michel, journaliste du magazine suisse "l'Hebdo", n'a ni préjugé ni rapport particulier avec la banlieue. "Je n'y projetais pas grand-chose. C'étaient ces zones un peu grises qu'on traverse en TGV avant d'arriver à la gare de Lyon." Il a juste un projet original : travailler non pas à la manière des envoyés spéciaux, qui viennent faire leur sujet et puis repartent, mais plutôt à la façon des correspondants qui enquêtent en immersion dans un pays étranger. C'est ainsi qu'est né le Bondy Blog.

Pendant trois mois, les journalistes de "l'Hebdo" se relaient dans un F2 de la cité populaire, située au cœur du 93. Ils ne racontent pas les voitures qui brûlent - "quand je suis arrivé, on n'en voyait déjà plus" - mais le quotidien, "les moments où les banlieues vivent et où les journalistes, paradoxalement, ne sont pas présents". "On a fait peu de faits divers, on a plutôt raconté les kebabs, le foot, et beaucoup de récits de vie."

A son grand étonnement, le Bondy Blog devient lui-même un sujet pour les médias français.
Au début, on venait voir les Suisses travaillant sur la banlieue ; c'était exotique. Quand nous sommes partis, laissant les clés du blog, on venait voir les jeunes des cités, racailles présumées, écrire avec un ordinateur ; apparemment, ça l'était tout autant."

Une société rivée sur ses privilèges

Hasard d'une carrière, Serge Michel s'est retrouvé en 2011 de l'autre côté de la barrière, recruté comme directeur adjoint du "Monde", institution de la presse française. A-t-il pu faire bouger les choses ? Non. Pas un seul Bondy blogueur, même formé, même passé par les écoles, n'a pu intégrer la rédaction.
Pour moi, c'est une déception. Les rédactions hésitent à faire travailler un banlieusard sur la banlieue. 

Bizarrement, on ne se pose pas ce genre de question quand il s'agit de faire suivre le théâtre par tel ami de tel metteur en scène."
Dorénavant chargé de l'Afrique sur le web, Serge Michel a fait embaucher "les seuls journalistes noirs du 'Monde'". Ce qui le laisse songeur.
La France est une société très homogène, très rivée sur ses privilèges, qui peine à s'ouvrir à l'autre. Derrière les proclamations, le beur, le Noir, pour beaucoup de journalistes français, restent avant tout des sujets. Des collègues, non."
Elsa Vigoureux et Gurvan Le Guellec