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lundi 13 février 2017

Contrôles d’identité : les jeunes 7 fois plus contrôlés que le reste de la population

 Un contrôle d’identité par la Brigade des réseaux ferrés à Paris, le 2 novembre 2016.

Selon une étude réalisée par le Défenseur des droits, 80 % des jeunes se disant noirs ou arabes ont été contrôlés lors des cinq dernières années.

LE MONDE | | Par

« Nous ne sommes pas en face d’un fait divers, nous ne sommes pas en face d’une affaire judiciaire, c’est un fait de société » : le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a réagi lundi 13 février à l’affaire d’Aulnay-sous-Bois, dont il a été saisi dès le 3 février.

Selon l’ancien ministre de la justice, l’interpellation violente, un jour plus tôt, de Théo L., 22 ans, grièvement blessé par des policiers à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) « illustre les conflits qui naissent parfois des contrôles d’identité ». L’autorité indépendante a consacré deux rapports, en octobre 2012 et en janvier 2017, à cette question. A chaque fois, elle se heurte à un problème de taille : il n’existe aucune statistique donnant le nombre, le lieu, la date ou encore le motif des contrôles d’identité en France.

Les jeunes « perçus comme noirs ou arabes » plus souvent contrôlés

Menée auprès de 5 117 personnes, la dernière étude du Défenseur des droits montre que 84 % des personnes interrogées déclarent ne jamais avoir été contrôlées lors des cinq dernières années. Les personnes contrôlées ne constatent généralement pas de « comportements en contradiction avec la déontologie des forces de sécurité », mais soulignent (à 59 %) le manque d’explications sur les raisons du contrôle.
80 % de contrôles chez les 18-25 ans
 
Ces estimations varient fortement chez les 18-25 ans, sept fois plus contrôlés que l’ensemble de la population. Parmi les jeunes hommes, les participants à l’étude « perçus comme noirs ou arabes/maghrébins » (sous-échantillon de 268 et 297 personnes, voir la méthodologie en fin d’article) déclarent à 80 % avoir été contrôlés dans les cinq dernières années. « Ils rapportent des relations conflictuelles, altérées », déplore Jacques Toubon sur France Inter, décrivant « une réalité connue depuis trente ou quarante ans ».

Contrôles d’identité selon le fait d’être perçu comme arabe/maghrébin, blanc ou noir
Réponse à la question : "au cours des 5 dernières années, combien de fois avez-vous eu personnellement un contrôle d’identité par la police ou la gendarmerie ?". Échantillon d'hommes.
 
Contrôles d’identité selon le fait d’être perçu comme arabe/maghrébin, blanc ou noir
Réponse à la question : "au cours des 5 dernières années, combien de fois avez-vous eu personnellement un contrôle d’identité par la police ou la gendarmerie ?". Échantillon d'hommes.
0 20 40 60 80 100 JamaisDe 1 à 5 foisPlus de 5 foisPerçu comme arabePerçu comme noirPerçu comme blancTotal
Perçu comme blanc
Jamais: 82,60 %
De 1 à 5 fois: 15,50 %
Plus de 5 fois: 2,00 %

29,5 % des 18-24 ans rapportent un tutoiement

Les rapports avec les policiers lors de contrôles d’identité semblent relatifs aux caractéristiques sociales des personnes interrogées : les femmes, moins souvent contrôlées, déclarent par exemple avoir « plus souvent bénéficié d’explications que les hommes » sur les motifs justifiant le contrôle.

Les jeunes sont eux plus nombreux à faire état de comportements brutaux, d’insultes ou de tutoiement lors de contrôles. Ainsi, par exemple, 29,5 % des 18-24 ans constatent un tutoiement, contre 16,4 % de l’ensemble de la population.

L’écart est également important entre les personnes perçues comme arabes et celles perçues comme blanches : les premières décrivent des policiers polis à 54,7 %, contre 75,7 % pour les secondes.

Le Défenseur des droits constate aussi que 82 % de l’échantillon total (dont 84 % des interrogés n’ont pas connu de contrôle d’identité depuis cinq ans) dit « faire confiance » à la police.

Personnes contrôlées qualifiant les policiers de polis lors du dernier contrôle d’identité
 
Question posée à l'ensemble de la population d’enquête déclarant avoir été contrôlée au moins une fois dans les cinq dernières années (n= 753)
0 20 40 60 80 100 HommesFemmes18-24 ans55-64 ansParisZone ruralePerçu.e.s comme arabesPerçu.e.s comme blanc.he.s
Perçu.e.s comme blanc.he.s
Réponse positive: 75,70 %

Conserver « une trace » des contrôles

François Hollande l’avait pourtant promis en 2012 : la mise en place d’un récépissé lors des contrôles d’identité n’a « pas été faite », constate Jacques Toubon. Le Défenseur des droits se fonde sur l’une des propositions présentes dans le rapport de son prédécesseur, Dominique Baudis, pour préconiser un dispositif « d’attestation nominative enregistrée, pour la personne, avec un double anonyme pour le policier ».
Une mesure qui « apporterait une comptabilité » ainsi que des indications sur les lieux et les motifs de contrôle, ce qui « permettrait des recours » selon Jacques Toubon. Le contrôle ne serait alors « pas une confrontation, mais un rapport normal entre la police et la population », soutient le Défenseur des droits.

 
Chaque année, l’institution traite environ 1 000 dossiers de déontologie de la sécurité – dont la moitié concerne la police nationale. Selon Jacques Toubon, moins de 10 % de ces dossiers donnent lieu à la déclaration d’un manquement déontologique.

mercredi 17 août 2016

LA FRANCE AURAIT UN PROBLÈME AVEC LE PORT DU BURKINI

 Sur la plage des Catalans, à Marseille, aucun incident de «type religieux» n’a été recensé à ce jour.

On se serait attendu à ce que le Premier ministre Manuel Valls - lui le socialiste revendiqué - soutienne aussi efficacement et avec autant d'empressement la lutte contre le chômage et toutes ces autres discriminations (notamment les contrôles au faciès) qui creusent tous les jours le fossé entre les français.

Que non!

Il doit en permanence flatter les plus bas instincts réactionnaires et acculer par un amalgame indécent une catégorie de Français non moins respectables à ne jamais s'estimer ou se sentir complètement chez eux en France.

C'est donc entendu, la planète entière a entériné que le vrai et seul problème auquel fait face la France aujourd'hui est le port du Burkini sur ses plages par des femmes estampillées musulmanes.

Lamentable!!! 

Joël Didier Engo, Président de l'asso Nous Pas Bouger


Interdiction du burkini : un pavé dans la mer

Par et — Libération, 

Au nom de la sécurité, de la laïcité, voire de l’hygiène, plusieurs villes entendent interdire le maillot de bain couvrant. Polémique assurée.

Cachez ces excès de tissu… Après Cannes et Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), ce sont les maires de Sisco (Corse) et du Touquet (Pas-de-Calais) qui veulent désormais imposer sur leurs plages une «tenue correcte respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité». Visé, sans être explicitement cité : le burkini, ce maillot de bain islamique.


Des interdictions aux bases juridiques fragiles, mais à portée polémique garantie. Pressenti pour prendre la tête de la Fondation pour l’islam de France, Jean-Pierre Chevènement ne se mouille guère : «Ma position, c’est la liberté sauf nécessité d’ordre public», a-t-il soupesé sur Europe 1, jugeant les maires «fondés» à prendre une telle mesure. D’autres plongent la tête la première. Le sarkozyste Daniel Fasquelle n’a été confronté à aucune baigneuse en burkini au Touquet, mais ne veut «pas attendre bras ballants que le cas se produise».

«Sauvetage en mer»

Le maire LR de Cannes, David Lisnard, un modéré de sa famille politique, se défend, lui, de tout extrémisme. Sa décision, assure-t-il à Libération, ne vise qu’à donner à sa police municipale «les moyens d’intervenir en cas de provocations». Depuis le début du mois, celle-ci a été amenée à dresser sept procès-verbaux. A l’exception d’une touriste venue du Golfe, les femmes verbalisées étaient toutes de la région. Selon l’élu, ces «tenues islamistes», autrefois inconnues, ont fait leur apparition récemment. Et sont révélatrices de la progression «d’un islam radical qui, pas à pas, cherche à gagner du territoire».

«Sécurité», «laïcité», «troubles à l’ordre public», et même «respect des règles d’hygiène» ou «difficulté de sauvetage en mer» : les maires ont fait feu de tous les arguments. Tiennent-ils juridiquement la route ? Le tribunal administratif de Nice a certes rejeté la requête en référé du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), qui voulait suspendre l’interdiction du burkini. Mais l’association a déposé un nouveau référé et un recours au fond auprès du tribunal administratif.

En soi, le principe de laïcité ne suffit pas pour proscrire le burkini. Si le voile intégral a pu être banni de l’espace public par la loi de 2010, c’était parce que la dissimulation du visage posait un problème de sécurité. Concernant le burkini, les élusmettent plutôt en avant le risque de troubles à l’ordre public. En 2014, le maire de Wissous (Essonne) avait ainsi tenté de refuser l’accès à sa base de loisirs aux «personnes portant de manière ostentatoire des signes religieux susceptibles d’occasionner un trouble à l’ordre public». La justice lui avait donné tort.

Calmer le jeu

Sur la Côte d’Azur, les maires LR Lionnel Luca et David Lisnard pointent «un contexte particulier justifiant le maintien de l’état d’urgence» après l’attentat de Nice. A Sisco (Haute-Corse), l’élu PS Ange-Pierre Vivoni a lui aussi pris un arrêté anti-burkini pour «protéger la population, et notamment la population musulmane». Il s’agissait dans ce cas de calmer le jeu après une rixe au motif encore flou. Jean-Michel Ducomte, professeur de droit à Sciences-Po Toulouse, appelle, pour sa part, à «distinguer le climat local de tension à Sisco du contexte invoqué par le maire de Cannes : l’attentat de Nice était sans lien avec le port du burkini et l’émotion de l’opinion ne justifie pas à elle seule une mesure d’atteinte aux libertés». David Lisnard soutient que le risque de trouble à l’ordre public est bien réel sur la Croisette. L’été dernier, des incidents liés à des tenues jugées «très ostentatoires» avaient déjà été constatés. Des voisins de plage en étaient venus aux mains…

«Ces arrêtés partent de l’idée qu’il serait devenu insupportable pour la population de voir un musulman afficher un signe religieux, constate Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit à l’université Paris-Ouest-Nanterre. Mais le seul fait d’arborer cette tenue suffit-il à créer un trouble à l’ordre public ? C’est très problématique, et où s’arrêtera-t-on ?» Un raisonnement qui risquerait de conduire, partout dans l’espace public, à une pluie d’arrêtés totalement inapplicables.





Interview

Burkini : «On peut être choqué sans pour autant interdire»

Par

Pour le sociologue de la laïcité Jean Baubérot, se focaliser sur le burkini risque d’accentuer un sentiment d’exclusion.

Jean Baubérot, fondateur de la sociologie de la laïcité, qui s’était prononcé contre l’interdiction du voile à l’école en 2003, prône une laïcité non stigmatisante.
Que vous inspire la polémique autour du burkini ? Y a-t-il une bouffée laïcarde ? Ou serait-ce de l’ultravigilance nécessaire ?
C’est bien le dilemme. Depuis les attentats de janvier 2015, il existe une menace jihadiste à laquelle est confrontée la très grande majorité des Français, musulmans compris. Alors, où met-on la frontière entre les amis et les ennemis de la République ? L’actuelle polémique autour du burkini conforte ma position en faveur d’une laïcité la plus inclusive possible, pour ne pas rendre attirants les ennemis de la République. Il faut se souvenir qu’après Nice et le meurtre du père Hamel, on a vu des femmes en foulard manifester contre les auteurs des attentats.

Dans cette situation grave et incertaine que nous vivons, il existe un débat, vraiment sérieux, entre deux options : d’un côté, donner au plus grand nombre le sentiment qu’ils font partie de la collectivité et isoler les ennemis de la République ; de l’autre, dire «il y a glissement» et sévir à la moindre occasion qui semble choquante. Mais alors Daech va pouvoir jouer de la victimisation, dire «voyez, on vous stigmatise, vous n’êtes pas inclus dans la communauté française».

On peut être choqué, par le voile, par le burkini, et il peut et il doit y avoir débat, mais sans pour autant interdire. C’est le principe de la démocratie : tolérer la différence, accepter l’altérité.

Les arrêtés anti-burkini sont-ils précipités, ou disproportionnés ?
Ils majorent le problème. Je remarque, d’ailleurs, qu’on est passé de la lutte contre les femmes pas assez vêtues des années 60, à celle contre les femmes désormais trop vêtues… Quand mes sœurs ont commencé à porter des maillots de bain deux pièces, ma mère était contre, alors qu’elle ne se jugeait pas particulièrement étroite d’esprit ! Il y a par ailleurs en France une société du voir qui accorde beaucoup trop d’importance au paraître. Personnellement, je pense que l’habit ne fait pas le moine.
Que les musulmans aient une réflexion à faire sur le rapport hommes-femmes, je suis d’accord, comme les autres d’ailleurs, et qu’il faille un féminisme musulman, d’accord aussi. Mais laissons-les débattre ensemble, évoluer, c’est au sein d’elles-mêmes que les communautés religieuses doivent décider de leurs manières de s’habiller.

Interdire comme ça peut au contraire empêcher l’évolution, crisper. La laïcité consiste à mettre la religion dans le droit commun, or on a le droit d’aller à la plage habillé des pieds à la tête. Plus largement, ce genre de polémique masque des problèmes de non-reconnaissance sociale, économique mais aussi culturelle. On voudrait en faire une opposition entre laïcité dure et laïcité molle mais, à mes yeux, il s’agit juste de mesures stratégiquement contre-productives.
Laurence Rossignol, la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, condamne le burkini au nom du féminisme.
En tant que ministre de la République, représentante de l’Etat, Laurence Rossignol se devrait d’être neutre alors qu’elle moralise… Il faut être ferme vis-à-vis de tout acte qui limiterait la liberté des femmes. Mais la société ne peut pas se donner une virginité féministe sur pareil prétexte. Moi, j’attends plutôt Mme Rossignol sur l’égalité des sexes et les inégalités socio-économiques qui perdurent.
Cette polémique sur le burkini n’est-elle pas liée au contexte post-attentats ?
Elle avait commencé en août 2014, avec une publication sur Facebook de Nadine Morano qui avait déclaré, à propos d’une femme voilée croisée sur une plage : «Lorsqu’on choisit de venir en France, Etat de droit, laïc, on se doit de respecter notre culture et la liberté des femmes, sinon on va ailleurs !» Le contexte en cours depuis janvier 2015 exacerbe encore ce type de polarisation et la campagne électorale ne va pas arranger les choses.
Cette polémique a été précédée d’une autre, en mars, autour de la «mode pudique», qui ne pose pas de problème dans d’autres pays occidentaux, par exemple en Angleterre. Pourquoi tant de stress ?
Les pays anglo-saxons ont une culture de la diversité, cultuelle et culturelle, plus forte. C’est Voltaire qui a écrit : «Un Anglais, comme homme libre, va au ciel par le chemin qui lui plaît.» En France, une mentalité «catholique et français toujours» perdure, une mentalité de l’unité. On parle encore de «la France une et indivisible» alors que, depuis la Constitution de 1946, «une» a été enlevé au profit de «indivisible, laïque, démocratique et sociale», et ça n’est pas pour rien ! Or, culturellement, on a l’impression que ça n’a jamais été intégré, et «démocratique et sociale», on l’entend peu. C’est une conception de l’unité assez uniforme qui prédomine, peu inclusive de la diversité. Résultat, on ne sait plus séparer ce qui peut être dangereux de ce qui peut choquer mais peut être accepté par la démocratie. On ne met pas la frontière au bon endroit.

Jean Baubérot et le Cercle des enseignant-e-s laïques publient fin août un Petit manuel pour une laïcité apaisée (Editions la Découverte).

De nombreux responsables politiques appellent les musulmans à prendre position dans le débat public sur la représentation et l’organisation de l’islam, en France. 

Médecins, avocats, patrons… français et musulmans, ils veulent s’engager dans le débat

LE MONDE | 16.08.2016 Par Cécile Chambraud

C’est une génération de Français au parcours d’excellence que le terrorisme pousse à un engagement auquel, sans lui, ils n’auraient pas songé. Quarante et un médecins, chefs d’entreprise, ingénieurs, universitaires, avocats, cadres supérieurs, hommes et femmes, « français et musulmans » au curriculum vitæ brillant, se sont déclarés « prêts à assumer [leurs] responsabilités » dans la gestion de l’islam, dans une tribune publiée par Le Journal du dimanche le 31 juillet.

Après la commotion de l’égorgement du prêtre catholique Jacques Hamel, qui leur a violemment renvoyé l’écho des moines de Tibéhirine, assassinés au printemps 1996 en Algérie, une évidence s’est imposée à eux : le silence n’était plus une option.

Il était devenu urgent que leur génération prenne en main l’organisation de l’islam en France, cet islam dont ils ont hérité la culture. Eux, pratiquants ou non, qui ont intégré l’élite de leur domaine professionnel et possèdent les codes de la République, ont ressenti le devoir de s’impliquer dans cette entreprise. De devenir des acteurs de l’islam.

La République comme boussole

Leur engagement d’aujourd’hui, ils le décrivent d’abord comme un « engagement pour la France quand la maison France est en train de brûler », selon la formule de la sénatrice socialiste de Paris Bariza Khiari. « Le sujet, c’est la France, confirme Pap’Amadou Ngom, chef d’une entreprise de conseil en systèmes d’information. Je ne suis pas pratiquant. J’aurais pu dire : l’organisation de l’islam, ce n’est pas mon sujet. Mais justement pour cette raison, j’ai pensé qu’il fallait que je contribue, car je suis citoyen. Et l’objectif, c’est de mettre en place les dispositifs permettant à cette religion d’exister dans la République. »

La République, ils l’ont tous comme socle et comme boussole, mais une République qui traiterait impartialement tous ses citoyens, les musulmans comme les autres. « La solution, c’est d’en appliquer les valeurs. Mais de les appliquer vraiment, et à tout le monde », tranche Abdel Rahmène Azzouzi, chef du service urologie du centre hospitalier universitaire (CHU) d’Angers. « Nous avons été biberonnés aux valeurs de la République, nous les avons faites nôtres, confirme Madjid Si Hocine, médecin lui aussi. Mais on ne nous les applique pas toujours. »

Beaucoup avaient fait leur l’idée que la religion, c’est de l’ordre du privé. Mais ils font le constat que, pour les musulmans, cette affirmation est aujourd’hui largement fictive. « Nous ne sommes pas les représentants des musulmans de France, mais l’islam est devenu une affaire publique, il fallait une voix », explique Najoua Arduini-Elatfani, responsable du développement d’une entreprise de BTP.


« Maintenant, on n’a plus le choix »

« D’une certaine manière, ce n’est pas agréable de parler comme musulman, mais maintenant, on n’a plus le choix », témoigne Hakim El Karoui, chef d’entreprise, ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, l’une des chevilles ouvrières de la tribune. « Nous avons le souci de ne pas usurper, nous n’avons pas la prétention de représenter les musulmans. Nous le faisons pour le pays », ajoute Pap’Amadou Ngom.
Certains d’entre eux ont partagé des engagements associatifs, se sont fréquentés dans des organisations professionnelles, sont passés par le club XXIe Siècle, qui promeut la diversité parmi les élites, et cela faisait déjà un certain temps qu’ils parlaient d’une initiative. « Nous ne sommes pas un groupe. Nous sommes une génération témoin de la réalité qu’elle vit et qui aujourd’hui fait le constat d’un échec de la gouvernance » de l’islam en France, résume Abdel Rahmène Azzouzi. Après le meurtre du prêtre, ils ont précipité le mouvement.

Ils insistent sur l’hétérogénéité des Français musulmans. « Il faut arrêter de regarder les musulmans comme un bloc. C’est un patchwork ! », s’agace Madjid Si Hocine. Mais ils partagent le sentiment de faire partie de « la grande majorité silencieuse musulmane », comme le formule Sadek Beloucif, chef du service d’anesthésie-réanimation de l’hôpital Avicenne, en Seine-Saint-Denis.

« Tais-toi quand tu parles ! »

Cette majorité pour qui la « religion est intime », qui n’a pas accès aux médias, qui se sent « caricaturée » par ceux-ci lorsque, pour évoquer l’islam, ils donnent la parole à quelques rares représentants mis en avant par les politiques et dans lesquels ils ne se reconnaissent pas, ou à « des spécialistes » qui lui sont étrangers, mais presque jamais à des musulmans qui leur ressemblent.

Cette majorité silencieuse, accusent-ils, est aujourd’hui prise au piège d’une injonction paradoxale, sommée de condamner les attentats en tant que musulmans et, dans le même temps, de ne surtout pas s’afficher comme tels. « On nous dit : “Tais-toi quand tu parles !” », résume Amine Benyamina, psychiatre et addictologue. C’est de cette impasse que les signataires ont décidé de sortir. « Il faut dépasser cette injonction paradoxale, car si on ne fait rien, on inquiète l’ensemble de la société. Il faut intervenir. Le silence gêné ne peut plus durer », tranche Hakim El Karoui.

Il est pour eux urgent de trouver les moyens de s’adresser aux jeunes générations, auxquelles, déplorent-ils, plus personne ne parle. « Je crois à la vertu de l’exemple. J’ai le sentiment d’être devenu une espèce d’aîné qui peut montrer le chemin. La jeunesse, personne ne s’en occupe plus. Insulter l’avenir comme ça, c’est terrible ! », s’indigne Madjid Si Hocine. Ils plaident en faveur d’une véritable bataille culturelle.

« Il faut toucher les jeunes à travers leurs propres outils. Répondre aux fous par les moyens modernes. On ne fera pas l’impasse d’une entreprise culturelle de grande envergure adossée à un discours idéologique », presse Bariza Khiari. « La jeunesse qui a grandi avec le traumatisme du 11-Septembre aurait eu grand besoin de ne pas être montrée du doigt mais au contraire incluse, plaide Marc Cheb Sun, auteur et directeur de la revue D’ailleurs et d’ici. Mais c’est tout le contraire qui s’est passé. Si ce qui fait votre colonne vertébrale, qui vous est si cher [votre religion], est capturé par des gens qui en font un crime et que la société française vous désigne comme le problème, comment se construire?»

Or il est évident à leurs yeux que les institutions actuelles de la deuxième religion du pays seront incapables de conduire ce combat culturel. Et que le premier responsable de cette impuissance est le pouvoir politique. Paralysé par divers intérêts en conflit, le Conseil français du culte musulman (CFCM), accusent-ils, est le fruit du choix fait par les gouvernements successifs de faire « sous-traiter » la gestion de ce culte aux Etats d’origine des migrants qui se sont installés en France, au premier rang desquels l’Algérie, le Maroc mais aussi la Turquie. « L’Etat français n’a jamais voulu un islam de France, accuse Abdel Rahmène Azzouzi. C’est le signe que [les politiques] considèrent toujours l’islam comme une religion étrangère à la République. » Bariza Khiari n’est pas la seule à y voir « des miasmes coloniaux ». « On nous dit : ces gens ne sont pas comme nous, ils n’arrivent pas à s’entendre, ils ont besoin qu’on les organise », enchérit Marc Cheb Sun.

Ils demandent la création d’une fondation de l’islam qui devrait prendre en main cette entreprise et être émancipée des Etats d’origine. « Je ne veux plus voir une seule âme étrangère roder autour du CFCM. L’islam de France doit être géré par des Français uniquement. La maison commune, c’est la France, pas le Maghreb ! », assène Abdel Rahmène Azzouzi. La gestion du culte par le CFCM, sous le parrainage de l’Etat, avec une partie des imams formés à l’étranger, parlant parfois mal le français et étrangers aux codes des Français, ne parvient pas à toucher suffisamment les jeunes, déplorent-ils. Selon Madjid Si Hocine, « il faut totalement rebooter le logiciel de la gestion de l’islam de France ».

Les signataires de la tribune ne rejettent pas tout rôle de l’Etat. Ils veulent que « la communauté s’organise en bonne intelligence avec les pouvoirs publics », selon la formule de Pap’Amadou Ngom. Une fondation répondrait au besoin de « professionnalisme » pour gérer efficacement les flux financiers liés à la construction de mosquées, par exemple. Elle ne s’occuperait pas seulement de la dimension cultuelle, mais aussi de projets culturels, de recherche, de communication moderne. Objectif prioritaire : les jeunes générations.

Main tendue

Mais le nom de Jean-Pierre Chevènement évoqué par le président de la République, François Hollande, pour prendre la tête de cette fondation les fait douter des intentions du gouvernement. « C’est terrible ! ça nous renvoie à l’indigénat. On n’est pas des majeurs incapables ! », s’insurge Amine Benyamina. « Ça fait un peu bureau des affaires indiennes », relève Madjid Si Hocine.

Le gouvernement voudra-t-il saisir la main qu’ils tendent ? En tout cas, eux qui, comme Abdel Rahmène Azzouzi, estiment « avoir fait une synthèse entre les valeurs de la République et celles de l’islam », sont prêts à participer à une sorte de « constituante » qui permettrait de donner un nouveau départ aux institutions de la deuxième religion de France.

Et, pourquoi pas, s’enflamme Abdel Rahmène Azzouzi, faire de ce modèle un article d’exportation capable de « rayonner dans le monde entier ! ».

Lire aussi : Oubli des victimes juives des attentats : retour sur un lapsus dommageable

Cécile Chambraud
Journaliste au Monde


samedi 6 février 2016

M. MACRON: faire sauter le plafond de verre français de l'intérieur, le devoir d'un vrai libéral.

Emmanuel Macron : «Je ne crois pas à la politique de l'assistance» (...) « Quand on pourra monter sa boîte, échouer ou grandir ; quand on pourra trouver un job dans un quartier plus rupin, alors la République aura un sens ! » (...) « Quand je vais aux États-Unis, je leur dis que la France a deux problèmes. On stigmatise ceux qui échouent et on jalouse ceux qui réussissent »...D'accord à 100% sur le constat! 


macron 

Photo: Ministère de l’Economie (Paris XIIe), le 19 septembre. Lors des Journées du patrimoine, Emmanuel Macron avait déjà reçu des jeunes à Bercy. Aujourd’hui, il en invite un millier pour les mettre en contact avec des entreprises. (MaxPPP/Wostok Press/Francois Lafite.)

Qu'Emmanuel Macron se rassure, les jeunes de banlieue et les Français issus de l'immigration en général ne vouent effectivement pas un culte à "l'assistance"...et rivalisent souvent d’ingéniosité entrepreneuriale pour sortir de leurs ghettos.

En effet l'on ne traverse pas des déserts et des océans au risque parfois de sa propre vie pour venir voir ses enfants ou ses petits-enfants se contenter ou "profiter" en France (comme le soutiennent les réactionnaires) des allocations et vivre dans "l'excuse" permanente (comme dirait l'autre). C'est une forme de résignation ou de fatalité sociale.

C'est d'abord au bon vieux plafond de verre et à l'ascenseur social désespérément en panne en France auxquels M. Macron doit s'attaquer en priorité.
 
Et rien, absolument rien ne laisse penser que le gouvernement dans lequel il siège est prêt à combattre de front - comme il le fait à juste titre contre l'insécurité ou le terrorisme - les discriminations raciales, les contrôles au faciès, les stigmatisations identitaires, ou la ségrégation institutionnelle qui prévalent dans la société française, et renvoient hélas souvent les jeunes de banlieue (comme ils disent) à leur territoire de résidence ou pire encore, à leur origine dite étrangère (cette bi-nationalité que Manuel Valls tient absolument à leur coller à la peau, y compris quand nombre d'entre-eux n'ont jamais mis le pied dans le pays d'origine de leurs parents ou grands-parents).

C'est "La République aristocratique prétendument égalitaire" cajolée par Manuel Valls et indirectement François Hollande, que le libéral Emmanuel Macron doit "pulvériser" de l'intérieur. Il aura alors rendu le meilleur service à l'esprit d'entreprise de tant de "jeunes des banlieues".

Joël Didier Engo
Président de l'Association NOUS PAS BOUGER

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vendredi 30 octobre 2015

Discriminations ethniques: le combat se gagne au tribunal

 


Des milliers de personnes manifestent à Paris contre le racisme

Une seule marche, fut-elle réussie, suffira-t-elle à résorber l'accoutumance aux thèses xénophobes et racistes à laquelle on assiste dans la société française, notamment depuis le débat sur l'identité nationale qui a littéralement libéré la parole des tenants du racisme biologique et de la supériorité dite raciale au sein de la classe politique et du microcosme médiatique?

L'on peut sérieusement en douter, sans pour autant sombrer dans le défaitisme ou la résignation devant une ségrégation érigée en "modèle d'assimilation" dans une république qui se veut pourtant non-raciale, laïque, égalitaire et fraternelle; précisément à l'image des manifestants enthousiastes de cette après-midi.

Il faut garder espoir sans en réalité ne plus rien attendre des principaux décideurs politiques. Car la bataille contre les discriminations ethniques se gagnera hélas d'abord devant les tribunaux nationaux et internationaux.

Joël Didier Engo


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Discriminations : le combat se gagne au tribunal

Par Michaël Hajdenberg, Médipart, 30 octobre 2015

Manuel Valls a annoncé lundi 26 octobre, aux Mureaux, le retour du testing. Le projet de loi Taubira, examiné à partir du 3 novembre au Sénat, prévoit de possibles actions de groupes. Mais en réalité, depuis 10 ans, c’est dans les tribunaux et non au Parlement que le combat contre les discriminations raciales se joue.

Rien n’a changé depuis dix ans – c’est ce qu’on entend depuis dix jours. Aux mêmes discriminations liées aux origines répondent les mêmes discours incantatoires des dirigeants politiques. Quelque chose a pourtant évolué depuis l’embrasement des banlieues de 2005 : le droit. Pas dans les lois, mais dans la façon dont celles-ci sont appliquées. Le paradoxe reste immense : alors que les discriminations raciales sont omniprésentes en France, le nombre de procès qu’elles génèrent, et plus encore le nombre de condamnations, demeure extrêmement faible. C’est pourtant dans les tribunaux, et non au Parlement, que la bataille se mène aujourd’hui.

« Face aux discriminations, le droit seul ne suffit pas, il faut aussi une vraie prise de conscience de l'ensemble de la société », a expliqué le premier ministre Manuel Valls, en visite aux Mureaux le 26 octobre. Il fallait oser. Quelques jours plus tôt, il avait en effet ouvertement pris position contre une avancée majeure en droit: la condamnation de l’État pour contrôle d’identité au faciès par la cour d’appel de Paris. Manuel Valls a souhaité un pourvoi en cassation. Le parquet s’est exécuté.

Dans ce dossier emblématique, largement couvert par Mediapart, la stratégie explicitée par l’avocat Slim Ben Achour est symptomatique de l’incurie de l’État. « Bien sûr, François Hollande avait inscrit dans son programme les récépissés de contrôle d’identité pour mettre fin aux contrôles au faciès. Mais il y avait de fortes chances qu’il ne respecte pas sa promesse. On a donc mené un combat parallèle en justice. »

Aidés par l’Open Society Justice Initiative (une fondation du milliardaire américain George Soros), des juristes et des militants ont ainsi cherché la meilleure clé pour faire condamner une pratique connue de tous, d’évidence illégale, anticonstitutionnelle, mais jamais sanctionnée. «Aux États-Unis, dans la lutte contre la ségrégation raciale, tout est parti d’un arrêt, celui de la Cour suprême, Brown vs Board of Education, rappelle Slim Ben Achour. Il aura ensuite fallu attendre 10 ans pour que soit voté le Civil Rights Act de 1964 qui interdit toute discrimination raciale. »

De la même façon, si la Cour de cassation confirmait la condamnation de l’État pour contrôle au faciès, le gouvernement devrait bannir cette pratique plutôt que de la justifier, comme l’a fait le ministre du travail, Alain Vidalies. Michel Miné, professeur associé de droit du travail au CNAM, confirme :  

«Le droit de la discrimination progresse par la jurisprudence, pas par la loi. Ensuite, la loi reprend parfois.»

Gwenaëlle Calvès, professeur de droit public aux universités de Cergy-Pontoise et de Düsseldorf, dresse un bilan catastrophique des années passées : «Il y a une attente simple : être traité comme tout le monde et avoir la certitude, si ce n’est pas le cas, qu’il y aura une sanction à l’égard de celui qui a discriminé. Cette attente est déçue parce que les politiques de lutte contre les discriminations ne fonctionnent pas. Les nouveaux dispositifs ne débouchent sur rien. On a créé le curriculum vitae anonyme, mais sans prendre de décret d’application. On a créé des pôles anti-discrimination dans les parquets, mais sans prévoir leur financement. On a créé la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), puis on l’a défaite en 2011 pour l’intégrer au Défenseur des droits (DDD). On multiplie les critères de discrimination illicite, le dernier en date étant le lieu de résidence, mais depuis deux ans, cela n’a rien donné, c’est un échec cinglant. La gadgétisation continue.»

Dans la revue Mouvements, Patrick Simon, socio-démographe à l’Ined, livre une analyse complémentaire : «La victoire du mouvement féministe est avant tout d’avoir fait reconnaître la dimension systémique du patriarcat et de la domination masculine. Ce n’est toujours pas le cas pour les discriminations raciales. La mobilisation de gauche consiste plutôt à obtenir la suppression du mot race de la Constitution plutôt que de s’atteler à une politique concrète contre les discriminations.»

Ce 26 octobre, pour lutter contre les discriminations, Manuel Valls s’est contenté d’annoncer une campagne de testing dans de grandes entreprises. Or cette pratique, qui consiste à envoyer par exemple deux C.V. parfaitement identiques, hormis l’origine du candidat, de façon à identifier une éventuelle discrimination, a montré ses limites. Au début des années 2000, SOS Racisme s’en est servi, malgré un environnement politique hostile, à gauche comme à droite. Ce fut une avancée. Mais en dépit de quelques exemples frappants (par exemple, le Moulin rouge condamné pour ne placer que des Blancs sur le devant de la scène), la pratique n’a pas prospéré. «La focalisation sur le testing est insuffisante, estime ainsi Vincent-Arnaud Chappe, sociologue au CNRS, qui a écrit sa thèse sur le recours judiciaire des victimes de discrimination au travail. Le testing ne permet pas de saisir la complexité du processus de discrimination. Dans le monde du travail, il s’applique au recrutement, mais c’est un moment très spécifique. Il ne permet pas de saisir la question des évolutions de carrière. Et avec le testing, les réparations financières sont très faibles. »

En 2006 et suite à deux arrêts de la Cour de cassation reconnaissant ce dispositif comme un mode de preuve valable, le législateur a introduit le testing dans la loi. Mais il a été précisé que pour son application, il faudrait produire des C.V. réels, qui seraient envoyés dans une situation réelle. Sinon, le juge considère que c’est un piège qui est tendu aux entreprises. «Le testing ne fonctionne que pour alimenter les dossiers existants. Quand il est le fait générateur, il n’est pas reconnu», explique Sophie Latraverse, juriste auprès du Défenseur des droits.

En 2009, raconte-t-elle, la Halde a d’ailleurs lancé une «monumentale campagne de testing sur la question du logement». Trois cents dossiers au départ, onze transmis au parquet car ils présentaient des chances de succès. Résultat ? Tous classés. «Les parquetiers ont une vision étroite de ce qui doit justifier une poursuite pénale», observe Sophie Latraverse.

Les statistiques ethniques acceptées par la justice

Un testing demande du travail, des moyens. Les associations en ont peu. Leur action se situe donc principalement dans la sphère des mots: pas un mois ne passe sans qu’un homme politique ou un éditorialiste ne soit attaqué pour «incitation et provocation à la haine». Une manière d’opérer qui s’inscrit dans un cadre plus global : « Environ 80 % du contentieux raciste en France demeure verbal, rappelle Gwenaëlle Calvès. Cela peut étonner mais les personnes réagissent plus à une insulte qu’à un acte.»

En revanche, les salariés bloqués dans leur carrière ou victimes d’actes racistes sur leur lieu de travail ne trouvent souvent personne à leurs côtés. Le Gisti, sur le droit des étrangers, et l’AVFT, sur les violences faites aux femmes, constituent les rares exemples d’associations allant au contentieux. «Attaquer un discours, c’est plus facile, il n’y a pas de problème de preuves. On transmet au parquet et le travail est fini. Comme les associations manquent de compétences et de moyens, elle se placent dans une position de vigies », explique Sophie Latraverse. Par ailleurs, elles privilégient systématiquement le pénal (la société condamne un individu) sur le civil (deux personnes, physiques ou morales, face à face), bien que la charge de la preuve soit plus lourde au pénal. « C’est une conception très moralisatrice, regrette l’avocate Emmanuelle Boussard Verrecchia. Au lieu de dire pourquoi cela ne fonctionne pas, on stigmatise celui qui reproduit des stéréotypes.»

Au sein des entreprises, les salariés devraient pouvoir compter sur les syndicats. C’est trop rarement le cas. «Le contentieux discriminatoire est nettement plus important pour ce qui relève de la discrimination syndicale que de la discrimination raciale », relève Michel Miné. « Il y a peut-être l’idée chez les syndicats que l’ethno-racial, ce n’est pas du social et ce n’est donc pas la priorité », analyse Vincent-Arnaud Chappe. Surtout, les syndicalistes réfléchissent d’abord à défendre leurs troupes et leur statut.

À cet égard, la situation des Chibanis (qui signifie « vieil homme » en arabe) de la SNCF est éminemment symbolique. Ces centaines de cheminots marocains ont travaillé pendant des dizaines d’années pareillement à leurs collègues français, sans le même statut, ni la même retraite. S’ils ont enfin obtenu gain de cause en septembre devant la justice, Sihame Assbague, porte-parole du collectif « Stop le contrôle au faciès », rappelle que «malgré l’évidence du bien-fondé de leur lutte, ils n’ont jamais eu de syndicat qui se soit mobilisé pour eux. Ils ont été seuls». Des ouvriers de Renault ont vécu la même situation avant d’obtenir eux aussi gain de cause.

Ces décisions sont éminemment symboliques, mais l’histoire retiendra plus vraisemblablement un autre arrêt comme un tournant majeur. En 2011, la Cour de cassation a condamné Airbus pour discrimination raciale à l’embauche.

Un homme, français d’origine algérienne, enchaînait depuis des années les contrats précaires pour l’entreprise d’aéronautique, mais au moment d’obtenir un CDI, des candidats extérieurs lui passaient devant, sans raison valable. La Halde a réussi à avoir accès au registre du personnel et à démontrer la quasi-absence de salariés portant un nom à consonance maghrébine. Airbus a dû verser 18 000 euros d’indemnités à la victime.

La différence est que dans le cas des Chibanis, il existait un critère incontestable : leur nationalité marocaine, permettant une comparaison objective avec les Français. Avec Airbus, la Cour de cassation passe outre l’interdiction de réaliser des statistiques ethniques en France. Elle admet que la preuve de la discrimination puisse être apportée en classant les salariés par leur patronyme afin de connaître leur origine.

Une grande victoire, donc. Restée quasiment sans lendemain. Le salarié en question ne fut pas pour autant embauché. Les 18 000 euros ne lui assurèrent pas grand avenir. Aucun des nombreux ouvriers d’origine maghrébine de l’entreprise n’entreprit de démarche semblable. Et à notre connaissance, aucun contentieux comparable n’a depuis été engagé dans une grande entreprise.

Chez le Défenseur des droits, qui soutient les salariés dans leurs enquêtes notamment grâce à un pouvoir d'investigation au sein des entreprises, Sophie Latraverse tempère. Elle explique qu’une vingtaine de dossiers de ce type ont été réglés par la médiation dans l’industrie lourde, où les ouvriers spécialisés d’origine maghrébine sont souvent discriminés. «Pour l’intérim, il n’y a pas de problème. Mais quand il s’agit d’embaucher quelqu’un avec qui on va travailler pendant 20 ans, visiblement, ce n’est plus pareil.»

Les médiations du DDD restent secrètes. Elles ne permettent ni d’abonder la jurisprudence ni de donner un retentissement médiatique permettant aux discriminés de mieux connaître leurs droits. Sur certains dossiers emblématiques cependant, et surtout depuis la nomination de Jacques Toubon par François Hollande, le Défenseur des droits cherche et parvient à se faire entendre.

À la mort de Dominique Baudis, la nomination de cet ancien ministre de Jacques Chirac fut accompagnée, y compris à Mediapart, d’une méfiance certaine. Un an plus tard, son action est saluée. Slim Ben Achour considère que son intervention fut décisive dans le dossier «Contrôle au faciès». Ses prises de position sur le bidonville de Calais sont appréciées. Sa connaissance des arcanes de l’État et son côté “homme-de-droite-donc-pas-soupçonnable-d’angélisme” appréciés.

L’institution avait besoin de se repositionner sur la thématique des discriminations liées aux origines. Car progressivement, les discriminations raciales, qui constituaient la raison d’être première de la Halde, « se sont effacées au profit du handicap, des seniors ou encore de l’égalité homme/femme, constate Emmanuel Quernez, sociologue à l’EHESS. Les délégués locaux ont renoncé à traiter des dossiers qui auraient mérité de l’être. Les permanences se sont vidées. Une forme de découragement. Et la disparition de la Halde au profit du Défenseur des droits avait largement contribué à l’invisibilisation de l’institution ».

Une jurisprudence à construire en matière religieuse

Les semaines qui viennent devraient donner une meilleure idée du poids de Jacques Toubon. Mardi 3 novembre commence en effet l’examen par le Sénat du projet de loi de Christiane Taubira «Justice du 21e siècle». L’article 19 et les suivants introduisent la possibilité pour les discriminés de mener des class actions, des actions de groupe.

L’avancée pourrait être réelle. Une personne au chômage a autre chose à faire que d’assigner une entreprise discriminante en justice ; un salarié en poste a peur des répercussions possibles ; un recours n’a jamais aidé à promouvoir une carrière. L’action de groupe pourrait permettre de sortir de ces impasses.

Seulement, le texte proposé au Parlement réduit son efficacité potentielle, comme le souligne Jacques Toubon dans son avis. D’abord, il faudra passer par une association reconnue comme légitime pour engager la procédure. Mais comment auraient fait les Chibanis ? Pourquoi ne pas donner cette possibilité à des collectifs comme « Droit à la différence », qui se bat, également contre la SNCF, pour défendre des salariés maltraités. « Il ne faut pas que ce soit utilisé comme un levier par les syndicats dans la négociation syndicale », s’inquiète Sophie Latraverse.

Par ailleurs, le Défenseur des droits sait d’expérience que les enquêtes de comparaisons se révèlent fastidieuses et coûteuses. Aujourd’hui, rien n’est prévu pour aider à former ces recours, alors que dans d’autres pays, comme le Canada, un fonds spécial, qui s’auto-alimente via les amendes des condamnés, a été mis sur pied.
Gwenaëlle Calvès n’a pas l’air de croire à l’efficacité du dispositif tel qu’il est construit : «Il faut un fait générateur unique et un préjudice identique. Les actions qui aboutiront devraient être peu nombreuses.»

En attendant, la jurisprudence pourrait être abondée dans les prochains mois par la question religieuse. Une décision de la Cour de cassation est très attendue sur le cas d’une ingénieure licenciée pour avoir refusé d’enlever son voile lors d’une mission commerciale chez un client.

Mais là encore, il faudra mesurer l’impact de la possible décision sur les pratiques dans la vie quotidienne. En dépit d’un arrêt de la Cour de cassation, beaucoup d’entreprises de service continuent de demander aux salariés qui s’appellent Mohamed de bien vouloir se présenter comme « Laurent » au téléphone. Sans que ces salariés ne protestent.

Plus que le droit lui-même, c’est donc l’accès au droit qui pose problème.  

« Tout ne peut reposer sur le courage des individus », estime Sophie Latraverse. Selon elle, la France devrait s’inspirer de la Grande-Bretagne, qui a mis en place des audits, des obligations de rapports et des diagnostics entreprise par entreprise. « Un peu comme ça commence à être fait chez nous en matière d’égalité hommes/femmes. » Gwenaëlle Calvès souligne qu’en Grande-Bretagne, toute la législation existante sur les discriminations a été replacée dans un seul et même code, tandis que chez nous, ce droit n’est « ni intelligible ni accessible ». Pour Michel Miné, « il faut poser la question des réparations, revoir les montants à la hausse ». Quant à Emmanuel Quernez, il préconise de « former les intermédiaires : les associations, Pôle emploi, les syndicats, les délégués du personnel. Il faut apprendre à tout consigner, à alerter la médecine du travail, à laisser des traces ».

Une gageure quand on sait que les personnes discriminées en raison de leur origine sont souvent issues des classes sociales les plus modestes, avec un rapport plus compliqué à l’écrit, qui se couple d’une méfiance envers les institutions. Pour la militante Sihame Assbague, « plutôt que d’apprendre La Marseillaise à l’école, il faudrait former au droit à la discrimination ».

Un droit qui n’a pas fini de se découvrir de nouveaux champs d’application. « Dans des villes comme Rennes, Nantes ou Toulouse, rapporte Emmanuel Quernez, des milliers d’emplois sont réservés aux étudiants, par exemple dans la restauration rapide ou le commerce de détail. Rien ne justifie de prendre des étudiants pour ces emplois à temps partiel. C’est juste un moyen de ne pas prendre le Black du quartier d’à côté qui cherche un emploi mais dont on redoute qu’il fasse peur à la clientèle. » De la même façon, estime Michel Miné, quand une entreprise prend en stage ou en CDD d’été les enfants ou les neveux des salariés, on continue de fermer le marché de l’emploi à tout un pan de la population. « On ne peut pas parler de comportement raciste. Il n’empêche : ces processus ont des effets. » Qui nourriront peut-être la jurisprudence des dix prochaines années.

 Michaël Hajdenberg, Médipart, 30 octobre 2015

Contrôles au faciès, les raisons d’un acharnement politique

Contrôles au faciès, les raisons d’un acharnement politique

Rédigé par Nicolas Bourgoin | http://www.saphirnews.com, Vendredi 30 Octobre 2015

On s’en souvient (peut-être), c’était l’une des nombreuses promesses du candidat Hollande vite enterrées : la délivrance systématique d’un récépissé à chaque contrôle d’identité. Le gouvernement socialiste avait rapidement renoncé à cette mesure sous la pression des syndicats de policiers qui avaient vu dans ce formalisme imposé une suspicion à l’endroit des forces de l’ordre, soupçonnées de réaliser leurs contrôles sur des critères ethniques.

Le choix du gouvernement de se pourvoir en cassation contre la décision de la cour d’appel de Paris du 24 juin dernier condamnant l’État pour « faute lourde » en raison de contrôles d’identité discriminatoires est un nouveau palier franchi dans l’échelle des renoncements.

Et les conséquences sont prévisibles : en supposant que les principes d’égalité et de non-discrimination ne s’appliquent pas aux contrôles de routine, le gouvernement légalise de fait les contrôles au faciès en donnant un blanc-seing aux policiers. Une manière originale de fêter le 10e anniversaire des émeutes de 2005 dont l’origine était justement un contrôle d’identité ayant mal tourné ? Ce hasard de calendrier n’en est sans doute pas un.

Des pratiques discriminatoires banalisées

Pour la première fois dans son Histoire, l’État français a été condamné il y a quatre mois pour faute lourde sur des « contrôles d’identité de routine » effectués par des policiers. Cinq des treize plaignants, tous d’origine maghrébine ou subsaharienne, avaient obtenu gain de cause. Une telle décision aurait dû réjouir l’ex-candidat Hollande qui avait fait de la lutte contre les contrôles discriminatoires l’un de ses chevaux de bataille électoraux. Loin s’en faut. Contre toute attente, et sous la pression du Premier ministre, le gouvernement s’est élevé contre cette décision, considérant que les règles relatives à l’égalité et à la non-discrimination ne s’appliquaient pas aux contrôles d’identité, fabriquant ainsi une sous-population de parias contrôlables à merci. Difficile de ne pas voir dans son pourvoi en cassation un encouragement donné aux forces de l’ordre à poursuivre ces pratiques discriminatoires .

Et elles sont totalement banalisées. Une récente étude réalisée sur des sites parisiens a confirmé que les contrôles d’identité effectués par les policiers se fondent principalement sur l’apparence ethnique. Selon la zone géographique, les Noirs ont entre 3,3 et 11,5 fois plus de risques que les Blancs de faire l’objet d’un contrôle, les Arabes entre 1,8 et 14,8 fois plus de risques. Ces pratiques ne sont pas seulement humiliantes pour les populations concernées mais sont aussi facteurs de tensions avec les forces de l’ordre pouvant conduire, par effets de réaction en chaîne, à de véritables émeutes.

Il est bon de rappeler que l’embrasement des banlieues françaises pendant l’automne 2005 a été la conséquence d’un simple contrôle d’identité ayant mal tourné. Les émeutes de Trappes lors de l’été 2013 ou celles de Mayotte du mois dernier en sont des exemples plus récents.

Contrôles au faciès, les raisons d’un acharnement politique

Des stéréotypes de l’imaginaire colonial mobilisés

Comment comprendre l’acharnement de Manuel Valls à défendre coûte que coûte des méthodes policières non seulement inutiles mais contre-productives ? Les contrôles d’identité ont aussi et surtout une dimension symbolique. Comme nous l’avons montré par ailleurs, ils sont l’occasion de réaffirmer la force brute du pouvoir étatique et policier sur des populations socialement dominées. Ciblant pour l’essentiel la jeunesse issue de l’immigration maghrébine, ces pratiques renvoient au registre colonial dans lequel puisent d’ailleurs abondamment les médias quand il s’agit d’évoquer la situation dans les banlieues.

Le vocabulaire généralement employé par les journalistes ou les politiques pour qualifier les problèmes de sécurité dans les quartiers populaires – défaut d’intégration, zones grises ou de non-droit à reconquérir, sauvageons, etc. – leurs références à l’ethnicité des auteurs de violence ou aux « valeurs » de la République ainsi qu’à l’objectif affiché de « reconquête de territoires perdus » rappellent les stéréotypes de l’imaginaire colonial qui font du jeune émeutier un « ennemi de l’intérieur ». Le choix de Nicolas Sarkozy de décréter l’état d’urgence pendant les émeutes de 2005 a été ainsi une façon de réaffirmer l’autorité de l’État face à une situation insurrectionnelle rappelant les révoltes anticoloniales. Il a fait désormais de cette mesure réduisant les libertés fondamentales et renforçant les pouvoirs de police, instituée pour la première fois en 1955 pour libérer l’armée des contraintes juridiques du temps de paix et réprimer la résistance algérienne, un moyen de contrôle des quartiers populaires en situation de crise.

Outil de la ségrégation ethnique

En défendant le principe de contrôles discriminatoires, Manuel Valls marche clairement dans les pas de l’ex-président. Mais cette prise de position est peu surprenante de la part d’un politique qui soutient inconditionnellement Israël (et ses pratiques d’apartheid) et qui a fait de la lutte contre le port du voile dans l’espace public l’une de ses priorités, considérant que cette question relevait d’un débat sur la condition des femmes. Cette instrumentalisation de la cause féministe à des fins discriminatoires qui ne manque pas d’évoquer le combat politique de Ni putes ni soumises, fait écho à la cérémonie du dévoilement à Alger de 1958 quand des musulmanes ont été contraintes de brûler leur voile en signe de désolidarisation d’avec la résistance algérienne.

La République contre ses barbares intérieurs. Le schéma qui sous-tend le contrôle obsessionnel des populations issues de l’immigration post-coloniale est bien celui du choc des civilisations renvoyant dos-à-dos islam conquérant et civilisation judéo-chrétienne, modèle que partage l’essentiel de la classe politique à quelques nuances près. En ces temps de crise économique et de reculs sociaux tous azimuts, la tentation du recours à la bonne vieille tactique du bouc émissaire se fait plus pressante. Le contrôle au faciès, outil de la ségrégation ethnique, sert trop bien ce projet pour être jeté aux oubliettes.

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Nicolas Bourgoin est démographe, maître de conférences à l’université de Franche-Comté, membre du Laboratoire de sociologie et d’anthropologie de l’université de Franche-Comté (LASA-UFC). Dernier ouvrage paru : La Révolution sécuritaire, Éditions Champ social, 2013.