Selon la dernière note de l’OCDE consacrée aux migrations africaines
vers les pays développés entre 2001 et 2016, l’attractivité de
l’Hexagone décroît sensiblement.
Un groupe de migrants dans le nord du Niger, en route pour la Libye, en janvier 2019. SOULEMAINE AG ANARA / AFP
Les
tenants de la théorie du grand remplacement ou les agitateurs du
spectre de la ruée africaine – vers l’Europe en général et la France en
particulier – n’apprécieront sans doute pas la lecture de la dernière
note de l’Organisation de coopération et de développement économiques
(OCDE) consacrée aux évolutions des migrations africaines vers les pays
développés entre 2001 et 2016.
On y lit en effet que « représentant
un immigré sur dix, la migration africaine vers les pays de l’OCDE a vu
son poids légèrement augmenter au cours des dernières années ; elle
demeure toutefois faible par rapport à la part de l’Afrique dans la
population mondiale […]. La France est toujours la principale destination, mais sa part se réduit. »
Ces
conclusions découlent de la dernière actualisation de la base de
données développée depuis plusieurs années par l’OCDE, en coopération
avec l’Agence française de développement (AFD), sur les immigrés dans
les pays développés. Celle-ci compile des statistiques, par pays de
naissance, des migrants internationaux, « définis comme les personnes [âgées de plus de 15 ans] résidant dans un pays autre que celui de leur naissance » sans tenir compte de leur « statut légal ou de la catégorie de migration. »
« Pas de raz-de-marée annoncé »
Ces
données couvrent non seulement les effectifs d’immigrés par âge, sexe
et niveau d’éducation, mais également des variables clés de l’analyse
des migrations internationales et de l’intégration comme la nationalité,
la durée de séjour, le statut dans l’emploi et la profession.
Passées ces quelques précisions d’ordre méthodologique, il ressort de cette étude que « la
part de la population originaire d’Afrique vivant dans un pays de
l’OCDE a augmenté au cours des quinze dernières années, mais reste très
modeste ». Le nombre de migrants africains y est en effet passé de
7,2 millions en 2000 à 12,5 millions en 2016. Mais ils ne représentent
encore que 10,4 % des 121 millions de migrants répertoriés dans les pays
développés, contre 9,2 % en 2000. A titre de comparaison, le nombre
total de migrants venus du Mexique – pays classé en tête de liste des
pays d’origine devant l’Inde et la Chine – s’établissait à 11,7 millions
en 2016.
Infographie Le Monde
L’OCDE remarque ainsi que « la
croissance démographique africaine est encore loin de se traduire en un
accroissement équivalent de la migration vers les pays de l’OCDE. » En marge de la polémique née de la publication en 2018 du livre de Stephen Smith – La Ruée vers l’Europe (éd. Grasset) –, le démographe François Héran remarquait également que « les
projections démographiques de l’ONU actualisées tous les deux ans ont
beau annoncer un peu plus qu’un doublement de la population
subsaharienne d’ici à 2050 (elle passerait de 900 millions à
2,2 milliards dans le scénario médian), cela ne suffira pas à déclencher
le raz-de-marée annoncé ». « Il n’existe pas de lien mécanique entre la
croissance démographique et celle du taux de migration », ajoute Jean-Christophe Dumont, chef du département des migrations internationales à l’OCDE.
Féminisation et hausse du niveau d’éducation
Et si la France demeure le principal pays de destination, « sa
part s’est considérablement réduite, passant de 38 % des migrants
africains installés dans les pays de l’OCDE en 2001 à 30 % en 2016 ». La
part des immigrés dans la population totale (14 %), toutes origines
confondues, a légèrement augmenté sur cette même période (environ 2 %),
est supérieure à la moyenne des pays de l’OCDE (12 %), mais demeure très
inférieure à celle de pays comme la Suède, l’Irlande ou l’Autriche
(20 %).
La
« préférence » française s’explique en partie par l’origine
géographique des migrants africains. En effet, 54 % d’entre eux
provenaient d’un pays francophone, notent les auteurs, or « les liens historiques et linguistiques restent des déterminants clés des migrations africaines ». Dans
cet espace continental, les pays d’Afrique du Nord demeurent, de loin,
les premiers pays d’origine (46 % de l’ensemble des migrants africains
en 2016 contre 54 % en 2000). Le Maroc devançant tous les autres, étant « le pays de naissance de près d’un migrant africain sur quatre, devant l’Algérie (1 sur 8) ». Si la part de la France demeure prééminente, la surprise vient des Etats-Unis, dont la part est « en forte augmentation »
avec l’accueil de 16 % des migrants africains en 2016 – notamment
éthiopiens et nigérians – contre 12 % seize ans plus tôt. Les Etats-unis
sont ainsi la deuxième destination devant le Royaume-Uni, l’Espagne,
l’Italie, le Canada et l’Allemagne.
Infographie Le Monde
Si
la jeunesse des migrants africains par rapport aux autres continents
d’origine demeure une constante, les évolutions de deux autres données
sont plus notables : la féminisation et le niveau d’éducation.
Concernant ce dernier point, plus de 60 % des migrants ont au moins un
niveau de 2e cycle du secondaire (lycée), dont la moitié (30 %) sont diplômés de l’enseignement supérieur (contre 24 % en 2000). « Cette évolution s’explique en partie par la conjugaison de deux facteurs, note Jean-Christophe Dumont. D’une
part, la compétition entre pays de l’OCDE pour attirer les talents.
D’autre part, la baisse des besoins de main-d’œuvre non qualifiée dans
les économies des pays développées ».
La
part des femmes augmente également sensiblement. Alors que celles-ci
représentaient 46,7 % des migrants africains en 2000, elles étaient
48,2 % en 2016. « Dans des pays comme le Royaume-Uni, la France,
l’Irlande, le Portugal, Israël, le Luxembourg ou encore l’Australie, les
femmes sont même devenues majoritaires dans les diasporas africaines », note l’OCDE.
Enfin,
si la recherche d’un emploi et d’une vie meilleure figure parmi les
motivations des candidats à l’émigration, cette quête s’avère difficile.
« Sur le marché de l’emploi des pays de l’OCDE, les migrants
africains sont fortement touchés par le chômage (13 %) et l’inactivité
(28 %). » Surtout, une grande part de ceux qui trouvent un emploi
doivent accepter une forme de relégation par rapport à leur niveau
d’études. Le taux de déclassement professionnel était ainsi de 35 %
en 2016. Concernant les raisons, l’OCDE se montre prudente : « Cette
situation peut être due à une discrimination sur le marché du travail,
mais aussi à des questions de qualité et de reconnaissance des
diplômes. »
Les dynamiques
démographiques ont souvent modifié l’histoire et les rapports de
forces politiques. Pourquoi la France craint-elle l’influence politique
d’une Afrique plus peuplée ?
Tribune. Il y a quelques semaines,
l’écrivain français Renaud Camus, théoricien du «grand remplacement»,
s’est fendu d’un tweet qui a provoqué la colère de nombreux Africains,
l’extase de nombre de ses partisans, et la condamnation d’associations
antiracistes françaises : «Une boîte de préservatifs offerte en Afrique,
c’est trois noyés en moins en Méditerranée, 100 000 euros d’économie
pour la CAF, deux cellules de prisons libérées et trois centimètres de
banquise préservée.»
Le racisme de ce tweet le rend dérisoire. Pour autant,
l’obsession de la démographie africaine qu’il incarne est partagée par
les élites françaises, dont Emmanuel Macron, qui s’est exprimé à
plusieurs reprises sur le sujet. Que cache-t-elle ?
En réalité, comme d’autres grandes puissances européennes, les élites
françaises ont toujours considéré la démographie comme un instrument
politique, un vecteur de puissance. Jusqu’à la moitié du XVIIIe siècle,
avec ses 25 millions d’habitants, la France était la principale
puissance de l’Europe. Par la suite le pays connaîtra une période de
glaciation démographique qui ouvrira - et précipitera - une phase de
déclin relatif sur la scène internationale, au profit d’abord de
l’Angleterre, puis de l’Allemagne.
Dans son livre, The Human Tide[«la vague humaine», Public Affairs, 2019, ndlr], le chercheur britannique du Birkbeck College de l’Université de Londres, Paul Morland, fait remonter ce qu’il appelle la «paranoïa» française
sur la question démographique à la fameuse défaite française face à la
Prusse de Bismarck en 1870, qui conduira à l’unification de l’Allemagne.
Quoi qu’il en soit, cette obsession démographique, qui a donc
accompagné un sentiment de déclassement géopolitique, a imprégné la
politique française tout au long du XXe siècle. Ainsi, au
plus fort de la guerre d’Algérie, le général de Gaulle exprimait à haute
voix, devant l’écrivain et homme politique Alain Peyrefitte, ses doutes
quant à la pertinence de l’idée d’une Algérie française, dès lors que
«les Arabes se multiplieront par cinq, puis par dix, pendant que la
population française restera presque stationnaire…». Mais les élites
françaises n’ont pas tort : la démographie détermine fondamentalement
l’histoire. Ainsi que le rappelle Paul Morland, à la naissance de Nelson
Mandela, plus d’un Sud-Africain sur cinq était blanc ; au moment de sa
mort, il n’en restait plus qu’un sur dix. Compte tenu de la démographie
des Sud-Africains noirs, l’apartheid était donc voué à l’échec. Les
colons européens avaient donc peu de chance de reproduire en Afrique du
Sud «le génocide par substitution», dont ironiquement Renaud
Camus accuse aujourd’hui l’immigration arabo-africaine en France, qu’ils
avaient déjà brillamment appliquée en Australie, en Nouvelle-Zélande ou
au Canada où la fameuse fécondité des Franco-Canadiens était
interprétée comme une «revanche du berceau» sur une Angleterre
qui avait défait la France au Canada. Les dynamiques démographiques de
l’époque ont influencé l’issue et même, d’un certain point de vue, les
causes de la Première Guerre mondiale. Tout comme l’influence de la
démographie sur «les printemps arabes» fait aujourd’hui consensus.
Selon Stephen Smith, «si les Africains suivent l’exemple d’autres
parties du monde en développement, l’Europe comptera dans trente ans
entre 150 et 200 millions d’Afro-Européens, contre 9 millions à l’heure
actuelle». La crainte de la mouvance française des «remplacistes» est
que «l’identité française» se dissolve, et, plus tard, disparaisse, sous
le poids des flux migratoires en provenance d’Afrique. Mais il y a
autre chose : une France démographiquement dépendante de l’Afrique
présenterait de fait un visage différent au plan politique. Il est
difficile d’imaginer que l’autisme dont fait preuve la France officielle
sur des sujets comme le franc CFA ou la reconnaissance des crimes
commis par l’Empire colonial en Afrique persiste, ou dans le contexte
d’un électorat majoritairement constitué d’Afro-Français. Cela est
d’autant plus vrai que dans l’ensemble l’image de la France est plutôt
dégradée au sein d’une jeunesse africaine qui considère que
l’ex-colonisateur continue d’exercer une influence néfaste sur ses
ex-colonies.
Fondamentalement, au-delà des préoccupations migratoires,
l’obsession démographique des élites politiques et intellectuelles
française cache la crainte de l’influence politique que l’Afrique
pourrait jouer en France (et au-delà en Europe) dans les prochaines
décennies. De ce point de vue, le pire pour ces élites serait que les
pays africains sortent de leur interminable nuit, mettent de l’ordre
dans leurs affaires et se mettent, eux aussi, à rêver de puissance.
Autant de «bonnes» raisons de faire de l’utérus des femmes africaines un
des enjeux de notre époque. C’est donc logique qu’en pleine campagne
pour les européennes, le candidat Nicolas Dupont-Aignan ait préconisé un
«contrôle des naissances en Afrique comme l’a fait en son temps la Chine»
pour faire face au «défi géopolitique» posé à l’Europe. Les Africains
sont prévenus : la bataille pour le contrôle de l’utérus des femmes du
continent n’est pas près de s’arrêter.
En Afrique, le seul pays atteignant encore aujourd'hui 7 enfants par femme est le Niger.
afp.com/Mujahid Safodien
Lors du G20, Emmanuel Macron a estimé qu'il était difficile de
stabiliser l'Afrique quand la natalité était "encore de 7 à 8 enfants
par femme". Une démographe analyse les propos du chef de l'Etat.
Les propos d'Emmanuel Macron ont choqué. Invité à s'exprimer sur le développement de l'Afrique lors du sommet du G20
à Hambourg le 8 juillet, le chef de l'Etat a estimé, entre autres:
"Quand des pays ont encore aujourd'hui 7 à 8 enfants par femme, vous
pouvez décider d'y dépenser des milliards d'euros, vous ne stabiliserez
rien".
Dans
son discours, Emmanuel Macron a également également cité d'autres
problématiques qui touchent le continent, comme "la route des trafics,
multiples, qui nécessitent des réponses en termes de sécurité" ainsi que
"le terrorisme islamiste". Pour plusieurs médias étrangers, ces
déclarations sont apparues racistes et démontrent "une vision
colonialiste" de la France. Clémentine Rossier, démographe, professeure à
l'Institut de démographie et de socioéconomie de l'Université de Genève
et chercheure associée à l'Institut National d'Etudes Démographiques à
Paris, analyse ces propos.
En tant que démographe, que pensez-vous des propos d'Emmanuel Macron?
Déjà le chiffre de 7 ou 8 enfants est faux. Selon l'ONU,
entre 2010 et 2015 la fécondité en Afrique était en moyenne de 4,7
enfants par femme. En moyenne, car les situations sont très diverses. En
Afrique australe,
la région la plus développée du continent, on compte en moyenne 2,5
enfants par femme, en Afrique du Nord, 3,1. Le Rwanda, le Kenya ou
encore l'Ethiopie ont aussi connu des baisses rapides. La fécondité de
ce dernier pays est ainsi passée de 5,5 à 4,6 enfants entre 2000 et
2016. Le seul pays dépassant encore 7 enfants par femme est le Niger,
une exception.
Et y a-t-il une spécificité des colonies françaises?
Oui,
c'est dans les pays colonisés par la France, au passé pro-nataliste,
que les taux de natalité sont les plus importants aujourd'hui. En
Afrique de l'Est et Australe, colonisé essentiellement par les Anglais,
les programmes de planification familiale ont été plus nombreux, plus
efficaces et ont doté d'importants moyens. Il est également important de
noter les différences entre les populations les plus privilégiées des
villes qui ont majoritairement des petites familles de 3 enfants,
contrairement aux régions rurales.
Quelles sont les projections pour les prochaines années?
La
population africaine est estimée à 1,2 milliard de personnes en 2015,
soit 16% de la population mondiale. Il reste le seul continent avec une
fécondité si élevée. Et selon les projections moyennes de l'ONU, il y
aura 4,4 milliards d'Africains en 2100, soit 39% de la population
mondiale, et cela alors même que ces projections intègrent le fait que
la fécondité des femmes africaines va diminuer à deux enfants en moyenne
d'ici là.
Pourquoi la natalité moyenne baisse partout dans le monde, mais pas en Afrique?
Les
raisons sont multiples: absence de politique de planification familiale
forte, une dimension culturelle et un système de valeurs qui fait que
dans ces pays dont l'organisation sociale est coutumièrement basée sur
le lignage, avoir une grande famille est valorisé, mais aussi car ce
continent regroupe la majorité des pays pauvres du monde.
Globalement, c'est le développement socio-économique qui favorise la baisse de la natalité. Car l'agriculture
de subsistance, que l'on trouvait dans les pays européens il y a deux
siècles et que l'on retrouve aujourd'hui en Afrique, nécessite d'avoir
des enfants. Ils ne coûtent pas cher, et en l'absence de services
éducatifs et sanitaires, leur coût est encore moins élevé. Mais au fur
et à mesure que le développement socio-économique décolle, que les
structures d'éducation et de santé se mettent alors en place, les
familles doivent investir dans les enfants. Or, si l'on veut investir
correctement dans chacun d'eux, il faut faire moins d'enfant.
Tous
les gouvernements africains, ou presque, sont donc convaincus que
maîtriser sa natalité est important. Mais évoquer la natalité en même
temps que les trafics et la menace terroriste, comme le fait Emmanuel
Macron, n'est pas une bonne piste. Cela laisse penser que la démographie
est une dimension fondamentale et centrale du développement économique,
ce qui n'est pas le cas.
[VIDÉO] Au G20, interrogé sur l'#Afrique, Emmanuel #Macron se lâche sur les «7 à 8 enfants» des Africaines. Un problème «civilisationnel».
Quel rôle joue donc la démographie dans le développement de l'Afrique?
La
fécondité est l'un des facteurs, mais pas son moteur. Les études
actuelles montrent que la baisse de la fécondité peut accélérer la
vitesse du développement économique et social, mais ce n'est pas son
unique condition. La diminution de la natalité peut jouer uniquement si
des investissements dans l'éducation sont réalisés en amont, que le
marché de l'emploi est florissant, que la croissance économique est en
route.
Dans certaines régions, on a assisté à ce cercle vertueux, entre éducation, emploi et baisse de la natalité. C'est le cas en Asie du Sud-Est
où 30% de la croissance économique a pu être directement imputée au
fait que les familles aient eu moins d'enfant, ce que l'on a appelé le
Dividende démographique. Mais en Amérique latine, au contraire, la
baisse de la fécondité n'a pas entraîné le même gain en termes de
développement parce que les autres facteurs n'étaient pas au
rendez-vous. Le cercle vertueux ne s'est pas mis en place.
Quels sont donc les autres facteurs de ce développement?
L'éducation,
la santé, la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption, le
développement de l'industrie, de l'énergie, d'une agriculture moderne,
de l'emploi... Dans les régions rurales de l'Afrique, on manque encore
de routes, d'électricité. Ce sont des chantiers énormes et les bases
mêmes d'un développement qui restent à poser. De plus, ce développement
devra être durable et lutter contre les conséquences du changement
climatique.
La démographie africaine est-elle finalement une chance ou un risque?
Justement,
on ne sait pas. La croissance exponentielle de la population va-t-elle
mettre en péril les modestes avancées que connaissent certains pays?
Impossible à dire. Le Burkina a par exemple vu sa population passer de 6
millions en 1975 à 18 millions en 2015, et elle atteindra 30 millions
en 2030. Vu les lenteurs du développement, on a du mal à imaginer
comment ce pays va pouvoir trouver une activité à tous ces jeunes,
d'autant que son potentiel agricole est peu élevé.
La situation
démographique future du Niger, au bord du désert, avec encore 7 enfants
par femme, fait également peur. Mais c'est déjà ce que disait Malthus il
y a plus de deux siècles, confronté au boom de population qui a fait
suite à la baisse de la mortalité en Europe, lorsque la fécondité
n'avait pas encore diminué. Et l'histoire lui a donné tort.
Décryptage
Le planning familial, angle mort de l’aide au développement de la France
Malgré
le discours d’un engagement en faveur des droits des femmes, Paris
investit peu dans la santé maternelle et infantile des pays à forte
croissance démographique.
Par Elena Blum
LE MONDE
La forte croissance démographique de l’Afrique reste l’un des freins à
son développement : c’est ce qu’a voulu rappeler le président français,
Emmanuel Macron, en marge du sommet du G20 à Hambourg, le 8 juillet, en
répondant à une question d’un journalisteivoirien sur l’aide consentie par les pays industrialisés « pour sauver l’Afrique ».« Quand
des pays ont encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider
d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. » Cette
affirmation a aussitôt suscité la controverse et une avalanche de
réactions sur les réseaux sociaux dans lesquelles le chef de l’Etat se
fait étriller pour avoir osé donner son avis sur un sujet sur lequel,
selon ses détracteurs, il n’aurait pas à s’exprimer.
Ce plaidoyer d’Emmanuel Macron en faveur d’une démographie maîtrisée
est d’autant plus surprenant que la France est loin d’être à la pointe
de l’aide au développement en faveur des politiques de planning familial
et de santé maternelle et infantile.
En 2015, la France a investi 1,44 % de son aide au développement
dévolue à l’Afrique dans les droits sexuels et reproductifs. Si, en
chiffres absolus, cela représente 47 millions de dollars (40 millions
d’euros), un montant relativement élevé, c’est un pourcentage faible.
Sur les vingt-cinq membres du Comité d’aide au développement de l’OCDE
qui ont financé des politiques de population en Afrique, la France
arrive en 16e position.
Grands premiers, les Etats-Unis dépensent 29 % de leur aide au
développement à destination de l’Afrique pour les droits sexuels et
reproductifs. Les leaders européens sont les Pays-Bas, le Royaume-Uni,
la Suède et l’Irlande, qui investissent autour de 5 %.
« On détourne toujours la conversation »
Paris n’a d’ailleurs envoyé aucun membre de son gouvernement au
sommet Family Planning 2020 qui se tenait le 11 juillet à Londres. Ce
partenariat mondial, lancé en 2012, a pour objectif de fournir une
contraception moderne à 120 millions de femmes supplémentaires d’ici à
2020, principalement dans les pays en voie de développement, dont
l’Afrique. Plusieurs ministres européens s’y sont rendus pour signifier
leur soutien, moral et financier, dans l’autonomisation des femmes.
Deux fonctionnaires français étaient présents, mais ni déclaration
officielle ni engagement financier n’étaient à l’ordre du jour. Et la
discrétion de la France n’est pas passée inaperçue. Catherine Giboin,
chargée de la santé sexuelle et reproductive pour Médecins du monde,
déclare : « Ce que je trouve problématique, c’est que la stratégie
de la France sur les droits et la santé sexuelle et reproductive est
politiquement forte, mais l’engagement financier derrière est faible. »
Pour Neil Datta, secrétaire du Forum parlementaire européen sur la
population et le développement (EPF), un réseau qui fait du plaidoyer en
faveur du droit des femmes, déplore : « La France s’est plusieurs
fois déclarée championne des droits des femmes, mais quelle que soit la
couleur politique du gouvernement, l’aide apportée aux pays en voie de
développement est très modeste. Quand j’essaie d’aborder ces questions
en France, on détourne toujours la conversation sur les succès du pays,
comme la lutte contre le sida et le changement climatique. »
Bénédicte Jeannerod, directrice du bureau parisien de Human Rights
Watch (HRW) regrette que le nouveau gouvernement n’ait pas adopté une
position forte sur les droits sexuels et reproductifs. « Je ne sais pas si on peut faire un parallèle avec l’annonce de la baisse de l’aide publique au développement (APD), poursuit-elle, mais cela envoie deux mauvais signaux sur des sujets clés en peu de temps. »
En effet, lundi 10 juillet, Gérald Darmanin, ministre de l’action et des comptes publics, annonçait dans un entretien au Parisien que le budget de l’APD serait tronqué de 141 millions d’euros pour contribuer à la réduction du déficit français.
Alors que l’ONU préconise depuis les années 1970 que les pays
investissent 0,7 % de leur revenu national brut dans les aides publiques
au développement, la France n’était qu’à 0,38 % en 2016. Bien loin du
Danemark, du Luxembourg, de la Norvège et de la Suède, qui avaient
atteint et dépassé cet objectif dès les années 2000, et ont amorcé une
vraie politique d’aide au développement à destination des femmes.
Cédéao: objectif de trois enfants maximum par femme d'ici 2030
Une rencontre des femmes de la CEDEAO au Niger, Niamey 18 mars, 2016, Photo Bagassi Koura.
Les parlementaires de la Communauté économique des Etats d'Afrique de
l'Ouest (Cédéao, 15 pays), de la Mauritanie et du Tchad ont affirmé
samedi vouloir limiter à trois le nombre d'enfants par femme afin de
faire baisser de moitié, d'ici 2030, le taux de fécondité le plus élevé
au monde.
Les parlementaires de la Communauté économique des Etats d'Afrique de
l'Ouest (Cédéao, 15 pays), de la Mauritanie et du Tchad ont affirmé
samedi vouloir limiter à trois le nombre d'enfants par femme afin de
faire baisser de moitié, d'ici 2030, le taux de fécondité le plus élevé
au monde.
"Les parlementaires de la Cédéao, de la Mauritanie et du Tchad ont
convenu que, d'ici 2030, les parlements devaient inciter les
gouvernements à mettre en place des politiques tendant à faire en sorte
que chaque femme (...) ait au plus trois enfants pour maîtriser le boom
démographique", a déclaré le président du Parlement burkinabè, Salifou
Diallo, lors d'une rencontre régionale sur la démographie samedi à
Ouagadougou.
Avec un taux de fécondité général de 5,6 enfants par femme, le plus
élevé au monde, la population de l'espace Cédéao se situera, en 2050,
autour d'un milliard d'habitants, dont la moitié sera constituée de
jeunes, selon les Nations unies.
"Nous estimons que quand on a des taux de croissance économique des
pays qui est de l'ordre de 5 à 6% avec un taux de fécondité située à 6
ou 7%, nous sommes dans une situation de démographie non maîtrisée et
nous ne pouvons pas espérer de développement avec une telle situation", a
martelé M. Diallo.
Selon lui, "il est urgent de contenir la poussée démographique dans
l'espace Cédéao pour promouvoir un réel développement viable et
durable".
Les parlementaires devraient, dans leurs Etats respectifs, adopter
des stratégies afin de "faciliter un déclin rapide, volontaire, de la
fécondité grâce à l'accès universel à la planification familiale,
l'augmentation du niveau d'éducation des femmes et le renforcement des
efforts pour améliorer la survie de l'enfant", a ajouté M. Diallo.
De son côté, le président du Parlement du Bénin, Adrien Houngbédji, a
estimé que "c'est à (nous) qu'il appartient de définir l'équilibre
optimal qu'il est indispensable de trouver entre la régulation des
naissances et l'amélioration de la qualité de vie de la population
active".
Il s'agira de faire "baisser de moitié" le taux de fécondité et
d'"arrimer le taux de croissance démographique, trop fort, avec le taux
de croissance économique trop modéré", a déclaré le président de la
commission de la Cédéao, Marcel De Souza.
"La jeunesse représente les deux tiers de la population. Cette
jeunesse, lorsqu'elle ne trouve pas de solutions, devient une bombe:
elle traverse le désert ou la Méditerranée, meurt par milliers pour
l'immigration clandestine", a-t-il ajouté.