Affichage des articles dont le libellé est rapport. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est rapport. Afficher tous les articles

lundi 9 mai 2016

Prestations sociales, santé, scolarisation : le Défenseur des droits dénonce le traitement des étrangers en France




 
Jacques Toubon, Défenseur des droits, le 23 octobre 2014 à Aix-en-Provence, dans le sud de la France
Jacques Toubon, Défenseur des droits, le 23 octobre 2014 à Aix-en-Provence, dans le sud de la France Photo BERTRAND LANGLOIS. AFP

Les étrangers doivent faire face à de nombreux obstacles qui entravent leur accès aux droits fondamentaux, dénonce le Défenseur des droits Jacques Toubon dans un rapport rendu public ce lundi.

 droit-des-etrangers

Discriminations, inégalités de traitement, préjugés, méfiance : à l’heure de la crise des réfugiés, le Défenseur des droits Jacques Toubon déplore dans un rapport rendu public ce lundi une «logique de suspicion» envers les étrangers, et pointe «l’ensemble des obstacles qui entravent l’accès des étrangers aux droits fondamentaux» comme la scolarisation ou la santé.

Intitulé «Les droits fondamentaux des étrangers en France», ce rapport de 305 pages (accessible en ligne ici) s’appuie sur un recensement des actions juridiques menées par le Défenseur des droits, et mesure «l’écart entre les droits proclamés et les droits effectivement exercés» par les extra-nationaux. Le texte pointe notamment la banalisation de la discrimination à l'égard des étrangers sur le territoire française : «L’idée de traiter différemment les personnes n’ayant pas la nationalité française, de leur accorder moins de droits qu’aux nationaux est si usuelle et convenue qu’elle laisserait croire que la question de la légitimité d’une telle distinction est dépourvue de toute utilité et de tout intérêt», écrit le Défenseur des droits.

Jacques Toubon appelle notamment à «déconstruire» les «idées préconçues» et les «mythes» qui circulent sur le sujet, comme la crainte de l'«appel d’air», ou celle d’une remise en cause de «l’identité française» ou de «grand remplacement». «Aucune période de l’histoire de l’immigration, aussi intense soit-elle, n’a modifié le socle des valeurs républicaines communes», peut-on lire dans le rapport, qui va également à l'encontre d'un supposé «tourisme social», idée véhiculée par l'extrême droite.

«Atteinte à la dignité humaine»

Une première partie consacrée à l’entrée des étrangers fait état d'«atteintes au droit dans la délivrance des visas», notamment pour les parents de Français sur le motif du «risque migratoire». Le Défenseur déplore que «la France tend(e) à réduire les voies d’immigration légales, alors même que la situation en Syrie accroît la pression migratoire». L'institution, qui avait déjà fait part de ses réticences sur l’accord UE-Turquie visant à dissuader les migrants, se montre critique vis-à-vis de l'«objectif de "sécurisation" des frontières», «en rien dissuasif, les exilés ayant derrière eux un parcours migratoire déjà semé d’obstacles et de prises de risques».

Pour ceux qui atteignent le territoire français, le rapport pointe l'existence d'«entraves au droit de demander l’asile à la frontière» ainsi que «le maintien en zone d’attente, source de privation des droits». En préfecture où ils entament leurs démarches, les migrants risquent de longues heures d’attente, qui portent «atteinte à la dignité humaine», et des refoulements, «entrave au droit des étrangers à voir examinée leur demande». Les délais de traitement «excessifs» des dossiers «ainsi que d’importantes lacunes dans l’information» donnée sont aussi dénoncés.

Le Défenseur s’inquiète aussi de la «précarité du droit au séjour» pour les victimes de violences conjugales notamment, et des «discriminations» dont souffrent les conjoints de Français par rapport aux Européens. Il pointe le cas particulier des étrangers malades, et «déplore la persistance de pratiques illégales, non isolées, dans l’accès aux titres de séjours pour soins». En matière d’éloignement, il dénonce des mesures «exécutées au mépris de certains droits fondamentaux» comme celui de porter plainte. 

Les mineurs non accompagnés pas assez protégés

Le parcours du combattant des étrangers ne s’arrête pas une fois la frontière passée. La deuxième partie du rapport, consacrée aux étrangers déjà en France, parle ainsi d'«une égalité de traitement avec les nationaux mise à rude épreuve». «Entraves à l’accès au droit» en matière de prestations familiales, «discriminations» pour certains minimas sociaux, refus de scolariser des enfants... Le Défenseur s’inquiète aussi de «restrictions d’accès à l’emploi», notamment pour les métiers en tension qui font l’objet d’une autorisation, ou pour les demandeurs d’asile. Il souligne combien les contrôles d’identité servent souvent «à cibler des étrangers» dans une logique de contrôle migratoire. L’institution recommande aussi «que tous les demandeurs d’asile se voient versées dans les plus brefs délais et avec effet rétroactif les allocations auxquelles ils ont droit depuis le 1er novembre 2015», date de l’entrée en application de la nouvelle loi.

Jacques Toubon revient longuement sur le sort des mineurs non accompagnés, l’un de ses sujets d’inquiétude récurrents. Accès aux droits et à la justice «défaillant», conditions de prises en charge «inquiétantes», absence de procédure spécifique pour la demande d’asile... Pendant l’évaluation de leur situation, «ces enfants devraient être protégés de manière inconditionnelle, ce qui n’est pas toujours le cas».

Le rapport souligne enfin l'importance des mots utilisés pour qualifier les étrangers. «Migrants, réfugiés, clandestins, sans-papiers, immigrés, exilés, sont autant de mots rarement utilisés de manière indifférente», détaille le rapport, qui souligne qu'employer l'appellation «réfugié» plutôt que «migrant» «est à double tranchant» car cela «peut inciter à distinguer, une fois de plus, les "bons" réfugiés, ceux qui pourraient prétendre à une protection au titre de l’asile, des "mauvais" migrants dits économiques».

LIBERATION avec AFP

jeudi 4 février 2016

Inégalités : petites humiliations et grandes hontes de la France

Par
Un migrant à Calais, le 29 octobre.


Un migrant à Calais, le 29 octobre. Photo Philippe Huguen.AFP

Le rapport du défenseur des droits recense les manquements de l’État, les situations de «rupture d'égalité» et les dérives des forces de sécurité. Avec la crise des migrants et l'état d'urgence, 2015 a été une année sombre.

Une fois par an, il fait la liste de toutes les entorses à la notion d’égalité en France. Le défenseur des droits, Jacques Toubon, publie ce jeudi son deuxième rapport d’activité. Du refus d’embarquement notifié à une personne handicapée par une compagnie aérienne à l’interdiction municipale de donner une sépulture pour une enfant rom de 2 mois, le tableau 2015 de ces grandes hontes et petites humiliations est forcément sombre. L’institution a traité 74 571 réclamations au cours de l’année écoulée, un chiffre en hausse de 8,3 %.

Les inégalités cachées

Jacques Toubon en a fait sa priorité pour 2016 (comme pour 2015) et une enquête nationale a été lancée en fin d’année dernière. Le but est de dénicher les cas de «ruptures du principe d’égalité devant le service public». Exemple avec le système scolaire : le défenseur des droits a été saisi par des parents d’élèves et le maire d’une commune de Seine Saint-Denis sur «les conditions dans lesquelles s’est effectuée la rentrée scolaire 2014, marquée par de nombreuses vacances de postes d’enseignants et le recours massif à des contractuels souvent peu ou pas expérimentés». Une forme de discrimination en raison du lieu de résidence des familles, dénoncée par l’institution. Grandir dans une ville pauvre ne devrait pas signifier recevoir une éducation au rabais.

Autre exemple de «rupture d’égalité» pointée du doigt par l’équipe de Toubon : le cas récurrent de refus d’inscription dans les cantines scolaires d’enfants dont les parents sont au chômage. Le défenseur des droits soutient une loi, actuellement dans les tiroirs de l’Assemblée, pour garantir le droit d’inscription de tous les enfants au service de restauration scolaire des écoles primaires.

Le rapport pointe un autre facteur d’inégalité, plus retors : la dématérialisation des services publics. En France, 6 millions de personnes seraient victimes de «précarité numérique». Or, certaines démarches ne sont désormais accessibles qu’en ligne. Les plus démunis, moins connectés et moins mobiles, sont donc pénalisés. Ce qui constitue là encore une «rupture d’égalité». Le défenseur des droits propose donc de mettre en place des «dispositifs de substitution répondant à ce besoin de proximité, offrant des médiations numériques adaptées aux publics, aux besoins et aux territoires. […] Ceux-ci pourraient être financés par le redéploiement des économies dégagées par la dématérialisation des services publics».

Les ratés de l’Etat

Le boulot du défenseur des droits est aussi de repérer les dysfonctionnements des mécanismes censés réparer ces situations d’inégalités. Là aussi, la liste est longue. Plus de la moitié des dossiers traités par l’institution concernent des plaintes sur les carences du service public. Et parmi eux, 45 % ont trait aux droits sociaux (retraite, prestations familiales, aide médicale, chômage, etc.) On apprend ainsi dans le rapport que «des milliers» de personnes attendent leur retraite pendant «plusieurs mois (et parfois plusieurs années) après leur cessation d’activité».

Mais le défenseur des droits s’inquiète aussi des «centaines de dossiers qui, bien que reconnus prioritaires au titre du droit au logement opposable (Dalo), n’ont reçu aucune proposition de logement social». Toubon rappelle que «la question de l’efficience du dispositif a été soulignée par la Cour européenne des droits de l’homme, qui a condamné la France, dans un arrêt du 9 avril 2015, pour privation du droit à un recours effectif dans une affaire où les décisions des juridictions internes, enjoignant l’Etat à reloger d’urgence la requérante, n’ont pas été exécutées plus de quatre années après.»

Autre faille de l’action de l’Etat, régulièrement dénoncée : l’hébergement d’urgence. Ce n’est un secret pour personne, l’article du code de l’action sociale qui dispose que «toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d’hébergement d’urgence» relève de l’hypocrisie. En particulier depuis l’afflux migratoire sans précédent de l’année dernière.

L’enregistrement des demandes d’asile, d’ailleurs, est un autre raté de l’Etat français. La longueur des délais et «l’engorgement du dispositif […] créent de facto dans certaines régions de France une catégorie de "pré-demandeurs d’asile" exclus du dispositif national d’accueil, qui ne peuvent se prévaloir des droits attachés à leur statut».

Les inquiétudes du défenseur des droits

Les forces de l’ordre préoccupent Jacques Toubon. Et pour cause : les réclamations concernant la «déontologie de la sécurité» ont augmenté de 29,6 % en un an. Parmi les 910 dossiers traités en 2015, 53 % concernent la police. Principal accusé, le «contrôle d’identité opéré sur des motifs discriminatoires fondés notamment sur l’origine ou la simple apparence», qui représente 28 % des plaintes et «constitue une faute lourde engageant la responsabilité de l’Etat», selon le défenseur des droits. Il souligne même qu’il «participe à l’aggravation des tensions entre ces forces et la population et met en cause la légitimité de l’action de l’Etat».

L’institution rappelle par ailleurs que «la loi ne permet aucune traçabilité des contrôles» – Manuel Valls ayant enterré l’idée de la délivrance d’un récépissé lors des vérifications d’identité. Ce qui prive les victimes de contrôles à répétition d’un recours devant la justice, ceux-ci ne pouvant «faire la démonstration de la faute». Double peine, donc, pour les personnes discriminées.

Autre sujet de société dont s’empare le défenseur des droits : la procréation médicale assistée (PMA). La position de Jacques Toubon est limpide. Il se déclare «en faveur de l’accès à la PMA pour toutes les femmes, qu’elles soient en couple ou célibataires, afin de progresser vers l’égalité des droits quelle que soit l’orientation sexuelle ou la situation de famille des femmes». Par ailleurs, il note que si «la France a le droit d’interdire la GPA sur son territoire en vertu de la marge d’appréciation laissée aux Etats, elle ne peut porter atteinte au droit à l’identité des enfants ainsi conçus». Elle doit donc reconnaître la filiation des parents non-biologiques. Le défenseur des droits pointe des décisions juridiques «encore instables et peu lisibles».

Dernier motif d’inquiétude, l’état d’urgence et ses corollaires : la révision constitutionnelle et la réforme de la procédure pénale. Gros morceau à avaler pour un défenseur des droits. L’institution a recensé 42 réclamations liées notamment aux perquisitions (18 saisines) et aux assignations à résidence (11 saisines). La plupart des dossiers n’ont pas encore été traités. En revanche, sur les changements législatifs, Jacques Toubon plante une nouvelle banderille, au moment où s’ouvre le débat parlementaire : «Le droit de tous les jours va être singulièrement durci. […] Un glissement s’opère vers un régime d’état permanent de crise caractérisé par une restriction durable de l’exercice des droits et des libertés.»

Célian Macé, Libération
 Jacques Toubon à Aix-en-Provence en octobre 2014.
 Jacques Toubon, Défenseur des Droits : « On entre dans l’ère des suspects »
Le Monde| 04.02.2016 Propos recueillis par Jean-Baptiste Jacquin

Alors que le conseil des ministres a validé, mercredi 3 février, le projet de loi prorogeant une nouvelle fois pour trois mois l’état d’urgence, le Défenseur des droits s’alarme davantage encore du projet de loi renforçant la lutte contre le terrorisme, « qui fait de l’exception la règle ». Dans un entretien au « Monde », Jacques Toubon tape du poing sur la table à l’occasion de la publication ce jeudi du rapport annuel d’activité de l’institution qu’il dirige depuis juillet 2014. Le défenseur des droits a été saisi de 79 592 réclamations en 2015, soit un bond de 8,3 % en un an.

Quel est le rôle du Défenseur des droits sous l’état d’urgence?

Il est de la responsabilité du Défenseur des droits, et je l’ai dit dès le lendemain des attentats de janvier 2015, de rappeler le droit et de rappeler aux libertés dans le souci de maintenir la cohésion sociale et l’équilibre entre sécurité et liberté. L’union dans la peur et l’objectif de sécurité, c’est du court terme. La cohésion du pays est un enjeu de long terme. Cette parole doit être portée quels que soient les sondages et les majorités parlementaires. Il ne faut pas baisser la garde face au terrorisme, mais c’est du maintien des exigences de notre démocratie dont je parle, pas d’une arme de guerre prête à tirer.

N’avez-vous pas l’impression d’être inaudible dans un concert de surenchères sécuritaires?

Pour le moment, ce qui a été mis en œuvre n’a pas constitué une atteinte fondamentale à notre niveau d’Etat de droit. La proclamation de l’état d’urgence, et son éventuelle prolongation de trois mois, sont des choix politiques, je n’ai pas à en juger. Je m’inquiète, en revanche, lorsque l’éventuelle constitutionnalisation de l’état d’urgence autoriserait à prendre des mesures, de manière permanente, qui seraient aujourd’hui contestables au regard de la Constitution, comme la retenue de 4 heures lors d’un simple contrôle d’identité. Contrairement à l’avis du Conseil d’Etat de décembre, le gouvernement introduit ce qui ressemble fort à un état d’urgence glissant, un régime d’exception durable. De ce point de vue, pire que la prolongation de l’état d’urgence est le projet de loi de procédure pénale qui tend à faire de l’exception la règle pour un ensemble large d’infractions. Les restrictions des libertés ne seront pas limitées au temps de l’urgence, mais jusqu’à ce que le « péril imminent » cesse, c’est-à-dire aux calendes grecques. Il ne faudrait pas décider un tel abaissement de notre Etat de droit sans ouvrir un vrai débat. Les Français veulent-ils léguer à leurs enfants un Etat de droit inférieur à celui que la République a mis deux cents ans à bâtir ?

La lutte contre le terrorisme est tout de même un objectif légitime…

Certes! Depuis les attentats de 1986, les gouvernements avaient toujours fait attention à ce que le cadre judiciaire général soit le moins possible entamé par la nécessité de lutter contre le terrorisme. C’est la caractéristique du modèle français de lutte dans ce domaine.

Concrètement, quelle mesure vous choque?

Par exemple, il me paraît totalement contraire à nos principes de garder une personne aussi longtemps assignée à résidence à partir d’une supputation qu’elle représente un danger parce qu’elle revient d’un certain pays. On entre dans l’ère des suspects ! Ce ne sont pas des petites mesures, cela affecte la liberté d’aller à venir, le droit à la vie privée et à la correspondance privée, ou la liberté de travailler ou d’étudier. De même pour le nouveau régime de la légitime défense.

De quels types de réclamation avez-vous été saisis dans le cadre de l’état d’urgence?

Nous avons reçu 49 réclamations. Certaines ont pu donner lieu à une médiation. La plupart sont à l’instruction. Elles concernent principalement la déontologie des forces de l’ordre au cours des perquisitions. C’est pourquoi, j’ai présenté mes premières recommandations au Sénat le 26 janvier, en particulier, sur la nécessaire indemnisation et le soin à prendre de la situation des enfants.

Que pensez-vous du projet du gouvernement sur la déchéance de nationalité?

C’est une mesure qui porte atteinte au caractère indivisible de la République et de la citoyenneté. En plus, dans la norme suprême. Nous n’avions jamais à ce jour inscrit la question de la nationalité dans la Constitution. Le compromis envisagé sur la rédaction du projet de loi ordinaire n’empêchera pas la division légale des Français, au mépris des principes les plus sacrés et en un moment où le terrorisme voudrait justement nous dresser les uns contre les autres.

Le sort des réfugiés de Calais a été l’une des préoccupations majeures du Défenseur des droits en 2015… mais on n’observe guère d’amélioration. Que pouvez-vous faire ?
Il y a eu une décision du Conseil d’Etat qui a obligé l’Etat à prendre des mesures à caractère humanitaire. Mais si l’idée du gouvernement est de réduire le bidonville de Calais ou celui de Grande-Synthe à leur plus simple expression avant de les faire évacuer pour les fermer, c’est une erreur d’appréciation qui comporte de graves risques. En l’absence d’accord européen sur la politique migratoire et d’accord avec la Grande-Bretagne pour mettre fin à ce « mur », on reste dans une impasse qui comporte de graves atteintes aux droits fondamentaux. Plus largement, je vais publier ce printemps un rapport sur la façon dont la France applique les droits dont bénéficient les étrangers, migrants ou non. On y voit hélas, l’écart entre la proclamation et des droits, et la mise en œuvre effective.

Quelles sont vos priorités d’action pour 2016?

Notre mission cardinale est d’éviter le « à quoi bon » de personnes qui se sentiraient abandonnées par la communauté nationale. Soit parce qu’elles ignorent leurs droits, soient parce qu’elles ne savent pas à qui s’adresser. L’accès au droit de tous et la capacité des différents services publics à leur apporter une réponse sont un élément de cohésion nationale. Les 400 délégués du défenseur des droits sur le terrain offrent une grande proximité pour s’attaquer à ce phénomène de non-recours alors que les dénis de droits, face à l’administration, dans les situations de discrimination, mettent en cause l’égalité, qui est le principe de la République et le combat du Défenseur des droits.

Propos recueillis Jean-Baptiste Jacquin
Jean-Baptiste Jacquin
Journaliste


Amnesty International appelle à la fin de l’état d’urgence

Le Monde|

Lors d'une manifestation contre l'état d'urgence à Nantes le 30 janvier 2016.
A la veille du début de l’examen à l’Assemblée nationale, vendredi 5 février, du projet de révision constitutionnelle visant notamment à inscrire l’état d’urgence dans la Constitution, Amnesty International appelle les autorités françaises, « en l’absence de garanties satisfaisantes » à « renoncer à la prolongation » de ce dispositif d’exception, que le gouvernement veut renouveler pour trois mois au-delà du 26 février. L’ONG insiste aussi sur la nécessité que « des garanties sérieuses » soient « restaurées afin d’empêcher l’usage abusif, disproportionné et discriminatoire des mesures d’urgence », qui, selon elle, sont « lourdes de conséquences pour les droits humains ».

Amnesty International publie, jeudi, un rapport intitulé « Ma vie a été bouleversée », nourri par les témoignages de 60 personnes visées par les mesures prises dans le cadre de l’état d’urgence. L’ONG, par la voix de John Dalhuisen, directeur du programme Europe et Asie centrale, explique que « la réalité à laquelle » elle a été confrontée, montre « que des pouvoirs exécutifs étendus, assortis de très peu de contrôles sur leur application, ont causé toute une série de violations des droits humains ».

Discrimination

Tout en reconnaissant que « dans des circonstances exceptionnelles, les gouvernements peuvent prendre des mesures exceptionnelles », M. Dalhuisen insiste sur la nécessité de le faire « avec précaution ». Or, au vu de l’enquête qu’elle a menée, Amnesty International considère que le gouvernement français ne saurait « prétendre qu’il s’agit là d’une réponse proportionnée aux menaces qui pèsent » sur le pays.

« Des mesures d’urgence brutales, notamment des perquisitions de nuit et des arrêtés d’assignation à résidence, bafouent les droits de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, qui en ressortent traumatisés et stigmatisés », souligne le rapport.

Amnesty International explique que « la majorité des personnes » avec qui elle s’est entretenue « ont déclaré qu’elles n’avaient reçu presque aucune information leur indiquant en quoi elles étaient impliquées dans une quelconque menace à la sécurité ».

« Très peu de résultats concrets »

L’organisation rapporte aussi que « la plupart des personnes interrogées » ont déclaré que « les mesures d’urgence sont mises en œuvre de manière discriminatoire, en ciblant spécifiquement les personnes musulmanes, souvent sur la base de leurs croyances ou de leurs pratiques religieuses plutôt qu’en se fondant sur des preuves tangibles de comportements criminels. »

L’ONG insiste, par ailleurs, sur le fait que le dispositif d’exception a conduit à « très peu de résultats concrets ». Elle cite « 3 242 descentes effectuées au cours des mois précédents » qui ont donné lieu « à quatre enquêtes préliminaires pour des infractions liées au terrorisme et à 21 enquêtes pour le motif d’apologie du terrorisme, aux contours flous », ainsi qu’à « 488 enquêtes supplémentaires ouvertes à la suite de ces perquisitions, mais pour des infractions pénales non liées au terrorisme ».

Ces chiffres, selon l’organisation posent « la question de la proportionnalité de ces mesures ». « Le gouvernement français doit prouver sans aucune ambiguïté que l’état d’urgence est toujours d’actualité, et les parlementaires doivent examiner cette assertion avec le plus grand soin », avance M. Dalhuisen, selon qui « il est trop facile de faire des déclarations générales sur des menaces liées au terrorisme nécessitant l’adoption ou la prolongation de pouvoirs d’urgence ».

jeudi 17 décembre 2015

Les migrants travaillent plus que les non-migrants, selon l'OIT

 Afficher l'image d'origine


C’est le premier rapport sur les travailleurs migrants publié par l’Organisation mondiale du travail. Sur 100 pages, l’OIT analyse la répartition et les secteurs d’activités des migrants. Du cadre américain parti s’installer à Shanghaï au Sénégalais qui entreprend une nouvelle carrière en Europe, plusieurs faits inattendus y sont révélés.
Depuis plus d’un an, l’OIT, basée à Genève, collecte, recoupe, analyse des milliers de données venues de 179 pays. Première information, sur 232 millions de migrants, 150 millions sont considérés comme travailleurs migrants. N’entrent dans cette catégorie que ceux qui exercent un emploi ou en recherchent activement un, dans un pays différent de celui où ils sont nés. Sur l’ensemble de cette population, on compte un peu plus de femmes (55,7%) que d’hommes (44,3%). Mais ce n’est pas le phénomène le plus marquant.

Les pays riches en tête

Pourtant précis, le rapport de l’OIT n’indique pas les pays d’origine des travailleurs migrants mais uniquement les pays où ils résident. Sans surprise, plus de 74% se trouvent dans des pays à hauts revenus, contre 2,4% dans les pays à bas revenus. En tête, les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest et du Sud accueillent à eux seuls plus de 50% des travailleurs migrants. Mais le phénomène est sensible sur une vaste partie du globe. L’Asie du Sud, les pays du Golfe ou encore l’Europe de l’Est attirent eux aussi beaucoup.

Les migrants plus actifs

Le taux d’activité chez les migrants est plus élevé que dans le reste des populations nationales. Ainsi, si 72,7% des migrants exercent une activité, le pourcentage tombe à 63,9% chez les non-migrants. Plusieurs raisons expliquent le phénomène. D'abord, certains migrants exercent des professions parfois boudées par les nationaux. C’est le cas des postes dans l’industrie ou l’agriculture. Souvent moins rémunérateurs et plus pénibles, ils intéressent moins les non-migrants des pays à hauts-revenus. L’autre explication, c’est la part des femmes dans les activités exercées. 67% des femmes migrantes travaillent contre 50,8% des femmes non-migrantes. Un écart considérable mais quasiment imperceptible chez les hommes. 78% de migrants actifs, contre 77,2% d’actifs chez les non-migrants. Là encore, ce sont surtout à travers des activités moins rémunératrices comme les travaux domestiques que se joue la différence chez les femmes.

71% travaillent dans les services

C’est peut-être l’information du rapport de l’OIT la plus inattendue. Mais elle demande à être contrastée. Bien sûr l’étude prend en compte l’exemple d’un cadre Britannique qui partirait travailler à Washington. Mais sur 150 millions de migrants travailleurs, tous ne sont pas cadres. Et pourtant, 71,1% sont considérés par l’OIT comme travaillant dans les services. Secteur tertiaire à forte valeur ajoutée. Un chiffre qu’il est nécessaire d’analyser. D'abord l’OIT a choisi de regrouper sous le même intitulé un spectre de services assez large. Cela va du garagiste au trader financier en passant par le médecin humanitaire. Or, le niveau de formation entre ces différents métiers varie énormément. Autre élément, le travail domestique est lui aussi comptabilisé comme un service. Autrement dit, une Philippine, par exemple, qui exerce comme femme de chambre en Asie du Sud ou dans les pays du Golfe, sera considérée comme travaillant dans les services. Des facteurs qui expliquent la part si importante qu’occupent les migrants dans les services. Contre seulement 26% pour industrie et la construction.

Un rapport doublement utile

L’Organisation mondiale du travail note que ce rapport, le premier du genre aussi complet, permettra de prendre « des décisions utiles et éclairées pour améliorer la condition des migrants partout dans le monde, notamment dans le cadre du Programme de développement durable pour 2030 ». Un enjeu important à l’heure où les flux migratoires et les dynamiques sont de plus en plus complexes et importants. Enfin, alors que certains pays traversent une phase de questionnement politique intense et quand les questions d’immigration clivent la société, le recours à des données indépendantes et fiables pourrait permettre un débat apaisé et productif.

Le nombre de migrants et de réfugiés a explosé au XXIe siècle

Un migrant syrien à Presovo en Serbie le 28 août 2015.
18 décembre, journée internationale des migrants. Il y a eu les images des « assauts » coordonnés de centaines de personnes s’écharpant sur des grillages barbelés dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, au Maroc. Puis les décomptes macabres des dizaines, centaines, milliers de personnes mortes noyées dans la Méditerranée, les images des survivants hagards après avoir réussi à traverser la mer sur une embarcation de fortune. Si leur nombre a diminué ces dernières semaines, notamment en raison de conditions météorologiques plus difficile et d’une température de l’eau plus basse, ils sont encore nombreux à tenter de rejoindre l’Europe, certains fuyant la guerre dans leur pays, d’autres la misère.

52,9 millions
 
Cet afflux de migrants et de réfugiés est-il réellement le plus important depuis la seconde guerre mondiale, comme on a pu le lire et l’entendre récemment ? Les données de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (le Haut-Commissariat aux réfugiés ou HCR), qui comptabilise depuis 1951, dans chaque pays du monde, les demandeurs d’asile, ceux ayant obtenu le statut de réfugié, les déplacés intérieurs ou encore les apatrides, permettent de répondre à cette question : oui, c’est vrai. Il n’y a jamais eu, et de très loin, autant de réfugiés dans le monde depuis plus de soixante ans – on inclut ici et par la suite, dans la dénomination de « réfugié », toutes les catégories mentionnées ci-dessus.

L’augmentation, progressive, a connu une accélération fulgurante depuis 2005. On comptait cette année-là 19,4 millions de réfugiés dans le monde – sans compter les rapatriés, de retour chez eux après une période d’exil. Début 2015, ils étaient 52,9 millions.

Le nombre de réfugiés dans le monde a explosé au XXIe siècle
 
Tous types de migrants inclus : réfugiés, demandeurs d'asile, déplacés au sein d'un pays, apatrides... Hors rapatriés.
0 10000000 20000000 30000000 40000000 50000000 60000000 196019701980199020002010
Source : HCR
 
Cette très forte augmentation résulte notamment de la multiplication des conflits – le HCR en a compté 14 au cours des cinq dernières années : huit en Afrique (Côte d’Ivoire, République centrafricaine, Libye, Mali, nord du Nigeria, République démocratique du Congo, Soudan du sud et, cette année, Burundi), trois au Moyen-Orient (Syrie, Irak, Yémen), un en Europe (Ukraine) et trois en Asie (Kirghizistan, plusieurs régions de Birmanie et du Pakistan). Les suites de conflits passés, comme des guerres civiles en Colombie ou au Népal, y ont aussi contribué.

La carte ci-dessous permet de constater l’évolution du nombre de réfugiés dans chaque pays du monde de 2000 à 2014 :

Les Syriens, première nationalité représentée

11,7 millions de réfugiés syriens
 
Sans surprise, le contingent le plus important de réfugiés provient de Syrie, où la guerre civile débutée en 2011 est désormais une guerre totale dans un pays en ruines. Le HCR dénombrait en début d’année 11,7 millions de déplacés syriens, sur une population initiale de 23 millions de personnes, soit plus de la moitié. La situation est tellement catastrophique dans le pays que l’agence des Nations unies reconnaît désormais automatiquement comme « réfugié » toute personne fuyant la Syrie.

6,4 millions de réfugiés colombiens
 
Plus étonnant, la deuxième nationalité la plus représentée parmi les réfugiés dans le monde est colombienne. Un peu plus de six millions de personnes ont fui les combats de la guerre civile entre l’armée et les groupes paramilitaires – FARC en premier lieu –, qui a causé la mort de plus de 220 000 personnes. Il s’agit principalement de déplacés intérieurs.

4,1 millions de réfugiés irakiens
 
Les Irakiens sont la troisième nationalité la plus touchée avec 4,1 millions de réfugiés. Un peu plus d’un tiers (1,5 million de personnes) sont des déplacés intérieurs, tandis que les autres ont fui le pays, qui a connu la guerre en 2003 puis la guerre civile entre chiites et sunnites.

Les 15 nationalités comptant le plus de réfugiés en 2014
 
Total des réfugiés, des demandeurs d'asile, des déplacés intérieurs et apatrides.
0 10000000 2500000 5000000 7500000 1250…SyrieColombieIrakAfghanistanRDCSoudanSomalieSoudan du sudPakistanMyanmarNigeriaUkraineRépublique Centrafricaine.Côte d'IvoireAzerbaïdjan
Source: HCR
 
Pour l’anecdote, le HCR comptait 104 réfugiés français fin 2014 : 54 aux Etats-Unis, 36 au Canada et 14 en Allemagne. Comme Slate l’expliquait dans un article en 2013, il s’agit principalement d’enfants nés de parents étrangers qui sont nés sur le sol français et ont donc la nationalité française, mais dont la famille bénéficie du statut de réfugié.

Les Proche et Moyen-Orient concentrent un tiers des réfugiés

Où tous ces migrants, réfugiés et déplacés sont-ils ? Le HCR constate que neuf réfugiés sur dix se retrouvent dans des pays considérés comme économiquement moins développés – et non en Europe. Parmi ces principales terres « d’accueil », on retrouve le trio comptant le plus de nationaux réfugiés (Syrie, Colombie, Irak) mais également la République démocratique du Congo (3 millions), le Pakistan (2,8 millions) et le Soudan (2,4 millions).

Les 10 pays qui comptaient le plus de réfugiés et demandeurs d'asile en 2014
Nombre de réfugiés, demandeurs d'asile, déplacés intérieurs et apatrides. Hors rapatriés.
0 1000 2000 3000 4000 5000 6000 0 2000000 4000000 6000000 8000000 10000000 120…Taux pour 10 000 habitantsPart dans la populationNombre de réfugiés en 2014SyrieColombieIrakRDCPakistanSoudanSoudan du sudTurquieAfghanistanNigeria
Source: HCR
 
Les régions de Proche-Orient et Moyen-Orient concentrent à elles seules un tiers des réfugiés dans le monde (17,2 millions), avec notamment la Turquie (1,6 million, soit 223 pour 10 000 habitants) et le Liban (1,2 million, soit… 2 587 pour 10 000 habitants).

La France comptait en fin d’année dernière un peu moins de 310 000 réfugiés ou demandeurs d’asile, soit 46 pour 10 000 habitants. Loin derrière d’autres pays européens comme la Lettonie (1 322 pour 10 000 habitants), l’Estonie (671), la Suède (233) et la Norvège (109). L’Allemagne, elle, ne comptait « que » 455 000 réfugiés et demandeurs d’asile fin 2014, soit relativement peu par rapport à sa population (56 pour 10 000 habitants), mais ce nombre est en très forte augmentation depuis le début de l’année (Berlin s’attend à en accueillir 800 000 d’ici la fin 2015).

Carte du nombre de réfugiés par pays en 2014, rapporté à la population :
Le HCR reconnaissait en juin son impuissance : « Nous ne sommes plus capables de ramasser les morceaux, déclarait Antonio Guterres, haut-commissaire aux réfugiés. Nous n’avons pas les capacités, les ressources pour toutes les victimes des conflits. »