Macky SALL, Président du Sénégal (Sommet UE-Afrique, Malte, novembre
2015):«On ne peut pas insister à réadmettre les Africains chez eux
pendant qu'on parle d'accueillir les Syriens et d'autres. C'est un
traitement différencié que nous condamnons, parce que c'est
discriminatoire».
Les dirigeants européens et africains réunis jeudi
à Malte lors d'un sommet sur les questions migratoires ont adopté un
plan d'action prévoyant un fonds d’1,8 milliard d'euros pour financer
des projets de développement et une meilleure gestion des réfugiés. Des
conclusions loin d'être spectaculaires et qui laissent plusieurs
questions sans réponse.
L'accord final
n'est qu'un cadre politique, soulignent les diplomates. A l'évidence,
Européens et Africains devront continuer à discuter. Notamment de la
réadmission dans leur pays d'origine des déboutés du droit d'asile en
Europe.
D'accord sur le principe, les Africains demandent encore des
précisions sur les modalités concrètes de cette demande européenne. Le
président sénégalais Macky Sall, président en exercice de la Cédéao, a
clairement fait savoir que l'Afrique de l'Ouest refuserait toute mesure
qui la contraindrait à violer ses propres règles.
Si l'ouverture de centres de rétention en Afrique a été
catégoriquement rejetée, une plus grande coopération pour lutter contre
les trafics a été décidée avec enthousiasme. C'est le Niger notamment
qui va ouvrir la voie, avec la création d'une force d'investigation
conjointe pour ce pays carrefour.
Qui accueillir?
Mais la question de la mobilité légale des Africains vers l'Europe reste dans le vague. Le doublement des visas pour les étudiants et les chercheurs ne règle pas la question de la difficulté et des vexations pour obtenir un sésame vers le Nord.
Et pour ce qui est du renvoi dans leur pays d'origine des
sans-papiers en Europe, peu d'avancées. Dix pays volontaires vont
participer à une expérience visant à mieux déterminer la nationalité des
migrants qui pourraient être renvoyés, sur la base du volontariat, mais
rien de plus.
L'Erythrée étant le premier pourvoyeur de passagers des bateaux de
fortune qui s'élancent de la Libye, aucune annonce n'a été faite sur le
sujet. Aucun projet n'a été lancé au Soudan ou en Libye, pays que
traverse la route qu'ils empruntent. Un soutien financier à l'Ethiopie
voisine a simplement été convenu pour qu'elle puisse faire face à
l'afflux mensuel de milliers de fugitifs.
■ La démonstration d’unité de l’Afrique
Pendant ces 24 heures, ce qui a été marquant, c’est l'unité africaine face aux demandes européennes.
On a ainsi pu voir le président ivoirien Alassane Ouattara reprendre
mot pour mot le discours de la présidente de la Commission africaine.
Les présidents nigérien et sénégalais ont répété de concert que les 1,8 milliard d'euros promis par l'Europe
étaient bienvenus, mais insuffisants si l'on souhaite prendre la
question du développement de l'Afrique au sérieux. Tous deux ont
également dit que la gouvernance du commerce mondial était injuste et
contribuait à vider l'Afrique de sa jeunesse.
Il semble donc que le bloc africain, sûr du bien-fondé de son
analyse, a pris l'Europe au mot, quitte à bousculer ses partenaires du
Nord. De l'aveu des négociateurs, de nombreuses réunions restreintes ont
été nécessaires au cours du sommet pour parvenir à des annonces. Et les
discussions ont parfois été difficiles, comme en a convenu le Premier
ministre maltais Joseph Muscat.
Finalement, l'Afrique a répondu clairement aux questions qui lui ont
été posées par l'Europe : pour que les Africains restent chez eux, il va
falloir moins de crispations et plus d'intelligence.
Cette crise des migrants en Europe aura aussi été un véritable miroir grossissant sur les inquiétantes lacunes d'une certaine classe politique française, notamment sur les questions migratoires...
Car comment interpréter autrement - au-delà des petits calculs politiciens et de la peur du FN - cette insistance à lier en permanence l'accueil des réfugiés (régi par les conventions internationales ratifiées par la France) avec la limitation ou restriction du nombre d'étrangers régularisés au titre du regroupement familial, de la santé ou maladie, et de tous les autres critères légaux???
Le plan Sarkozy est en cela un véritable concentré de toute la xénophobie avilissante ambiante qui empêche précisément depuis plus de trois décennies de respectables Hommes politiques français d'être à la hauteur des enjeux mondiaux ( contrairement à leurs homologues Allemands par exemple), tétanisés qu'ils sont tous par la poussée du Front National.
Dommage!
Joël Didier Engo
Syrie, Erythrée, Afghanistan… ce que fuient migrants et réfugiés
Le phénomène, qui préoccupe depuis longtemps les Etats soucieux de contrôler les flux migratoires, a pris une ampleur exceptionnelle depuis deux ans. Après 280 000 personnes entrées illégalement dans l’Union européenne en 2014, ce sont plus de 365 000 personnes qui ont fait de même sur les huit premiers mois de l’année 2015.
Si
ce chiffre connaît une augmentation exponentielle, c’est principalement
dû à la guerre en Syrie. Les Syriens représentaient en effet à eux
seuls 27,9 % de ces entrées en 2014 (soit 79 000 personnes), devant les
Erythréens (34 500 personnes, soit 12,2 %), les Afghans et les Kosovars
(22 000 personnes pour chacune de ces nationalités, soit 7,8 % dans
chacune d’elles). Ainsi, près de la moitié des migrants était issue des
seuls Syrie, Erythrée et Afghanistan, tous trois pays en guerre ou en régime dictatorial.
Les Syriens, première nationalité à affluer vers l'Europe depuis deux ans
Nombre d'entrées illégales comptabilisées par l'agence européenne Frontex.
En 2015, les Syriens représentaient à fin août 30,9 % des arrivées «
clandestines » (soit 87 500 personnes), devant les Afghans (39 000
personnes, 13,8 %) et les Kosovars et les Erythréens (24 000 personnes
pour chacune de ces nationalités, soit 8,5 % dans chacune d’elles).
Pourquoi ces migrants fuient-ils leur pays ? Guerre, motifs économiques (fuite de la misère pour chercher une vie meilleure)... Il est extrêmement difficile de dissocier parmi tous les migrants les futurs « réfugiés » (ayant obtenu ce statut défini par la convention de Genève de 1951) des migrants économiques, qui ne demanderontpas forcément l’asile.
Passage en revue des principaux pays d’origine des migrants et réfugiés dans l’Union européenne.
La
terrible guerre civile qui fait rage actuellement a éclaté en 2011 lors
de manifestations d’opposition au régime. Les contestations de l’état
d’urgence, en vigueur depuis 1963 et interdisant tout rassemblement,
sont réprimées dans le sang par l’armée de Bachar Al-Assad. Plus de
quatre ans après, le conflit s’est plus qu’enlisé. Ou plutôt, les
conflits : entre l’armée,
parfois appuyée par le Hezbollah libanais, et les rebelles, mais aussi
entre les différents groupes rebelles (les modérés de l’Armée syrienne libre, liés au Conseil national syrien, les djihadistes de l’Etat islamique ou du Front Al-Nosra lié à Al-Qaida), entre les Kurdes et l’Etat islamique…
La
guerre, qui épargnait encore certaines régions à ses débuts, comme la
capitale, Damas, est désormais totale. Elle a causé la mort de plus de
240 000 personnes et a jeté sur les routes près de 12 millions de
personnes – sur un total de 23 millions d’habitants, soit plus de la moitié de la population
initiale. Le pays ne connaît plus d’activité normale, est dans une
situation humanitaire et économique catastrophique et de plus en plus
nombreux sont celles et ceux qui, après quatre ans de guerre, se
résolvent à quitter le territoire. La situation y est tellement catastrophique que l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) octroie désormais automatiquement le statutde « réfugié » à toute personne fuyant la Syrie – alors que c’est habituellement une démarche individuelle –, quel que soit son groupe ethnique, sa religion ou ses opinions politiques.
Erythrée : un régime totalitaire
La
situation de l’Erythrée est moins connue. Ce n’est pas seulement un
pays en voie de développement, dont le PIB était classé au 168e rang mondial (sur plus de 220) et les habitants pourraient « simplement »
chercher une vie meilleure. C’est aussi et surtout la pire dictature du
continent africain, avec un régime totalitaire ayant développé une
surveillance de masse de la population et une répression systématique de
toute contestation. La « Corée du Nord africaine » est dirigée par Issayas Afeworki, ancien héros de la guerre d’indépendance contre l’Ethiopie, obtenue en 1993.
Les milliers d’Erythréens qui parviennent à fuir le pays doivent faire face à de nombreux dangers, à commencer par une police qui a pour mission de « tirer pour tuer » aux frontières et de sanctionner durement les familles de celles et ceux qui osent partir.
Afghanistan : une guerre civile qui dure encore et encore
Contrairement à ce que certains pourraient croire, ce n’est pas parce que la plupart des forces de l’OTAN ont définitivement quitté le pays (en 2013 pour les troupes combattantes françaises, fin 2014 pour les britanniques et les américaines)
que le pays est désormais plus sûr. Au contraire. Les combats entre les
groupes rebelles et l’armée se sont intensifiés, les attentats se sont
multipliés, provoquant une hausse significative du nombre de victimes
civiles au cours du premier semestre 2015, selon un rapport de l’ONU. « L’augmentation
du nombre de femmes et d’enfants tués et mutilés dans des violences
liées au conflit est particulièrement inquiétante », déclarait
Danielle Bell, directrice des droits de l’homme de la mission
d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua). Ces violences
sont probablement pour quelque chose dans la recrudescence de l’arrivée
d’Afghans aux portes de l’Europe depuis 2014 (22 132 recensés par l’agence européenne Frontex) par rapport à 2013 (9 494).
Irak : une guerre sans fin
Comme en Afghanistan, le départ des Américains n’a en rien apaisé la situation dans le pays. En proie à une guerre civile sanglante entre sunnites et chiites, le pays au bord d’un « désastre humanitaire », selon l’Unicef,est
désormais coupé en deux après l’avancée rapide de l’Etat islamique
depuis la mi-2014. Le groupe djihadiste a pris le contrôle de nombreux
points stratégiques comme les puits pétroliers, les barrages ou encore Mossoul, la deuxième ville du pays. Après un temps d’arrêt lors des bombardements de la coalition internationale, l’Etat islamique a repris l’offensive et avance sur le territoire irakien
en direction de Bagdad, instaurant la loi islamique, la charia, dans
les régions qu’il contrôle. En 2014, plus de 15 000 personnes ont été tuées dans les violences, deux fois plus qu’en 2013 avec la mort de 6 500 personnes.
Libye : un pays éclaté
Si elle a permis de faire tomber l’un des pires dictateurs du continent africain, Mouammar Kadhafi, la révolution en Libye
de 2011, appuyée par des frappes aériennes internationales, a aussi
plongé le pays dans un chaos dont il ne voit pas la fin. Le territoire
est désormais partagé entre les différentes factions et notamment deux
gouvernements qui se font face. D’un côté, le Congrès général national
(CGN), élu lors de la première élection démocratique du pays en juillet
2012 et dominé par les islamistes. De l’autre côté, la Chambre des
représentants, qui était censée remplacer
le CGN après les élections législatives de juin 2014, mais dont les
islamistes contestent la légitimité, renforcés par une décision de la
Cour suprême du pays qui a annulé les élections du mois de juin.
La
dissension a mené au conflit armé. La capitale, Tripoli, est tombée aux
mains de milices islamistes armées lors de l’été 2014, contraignant la
Chambre des représentants, reconnue par la communauté internationale, à
s’exiler à Tobrouk, dans l’est du pays. Des négociations sont en cours pour trouver
un accord de paix. A cela s’ajoute l’emprise de plus en plus importante
de l’Etat islamique, qui s’oppose aux islamistes du CGN, ainsi qu’aux mafias et aux nombreux autres trafics… L’instabilité du pays contribue à en faire la plaque tournante de l’émigration africaine vers l’Europe.
Constatant « l’instabilité du contextepolitique et social propre à ce pays ainsi qu’aux violences auxquelles restent exposées certaines catégories de sa population, sans garantie de pouvoir trouver auprès des autorités publiques une protection suffisante », le Conseil d’Etat français a retiré en octobre 2014 le Kosovo de la liste des pays dits « sûrs » – en fonction de laquelle l’administration peut décider ou non d’accorder l’asile (voir encadré ci-dessous) –, sur laquelle il avait été ajouté en janvier 2014. L’asile est ensuite accordé ou non au cas par cas, les principaux motifs évoqués étant des mariages forcés ou contrariés, des conflits familiaux, des violences conjugales ou la traite des êtres humains.
En République démocratique du Congo, dictature et guérillas
Selon l’Ofpra, l’organisme public s’occupant des demandes d’asile en France, « les demandes politiques émanant de militants de l’opposition restent majoritaires ». Le pays reste en effet dirigé depuis 2001 par Joseph Kabila, dont des ONG de défense des droits de l’homme dénoncent régulièrement les atteintes aux libertés fondamentales.
La liste des « pays d’origine sûrs »
Le droit européen impose d’avoir une liste de pays d’où proviennent
des demandeurs d’asile mais qui sont considérés comme « sûrs »,
c’est-à-dire respectant les libertés fondamentales.
Début 2015, cette liste de l’Office français de protection des
réfugiés et apatrides (Ofpra) comprenait les Etats suivants : Albanie,
Arménie, Bénin, Bosnie-Herzégovine, Cap-Vert, Géorgie, Ghana, Inde,
Kosovo, Macédoine (ARYM), Maurice, Moldavie, Mongolie, Monténégro,
Sénégal, Serbie, Tanzanie.
Réfugiés : Nicolas Sarkozy et la libre circulation de l'intox
Par Cédric Mathiot — 11 septembre 2015 Désintox, Liberation.fr
Dans
son interview au «Figaro» puis sur TF1, le président de LR a affirmé
qu'un réfugié, une fois arrivé dans un Etat européen, peut ensuite
s'installer où bon lui semble dans l'espace Schengen. C'est faux.
Réfugiés : Nicolas Sarkozy et la libre circulation de l'intox
INTOX. Voilà
au moins un sujet sur lequel Nicolas Sarkozy ne varie pas : il faut
revoir Schengen de fond en comble. Le président du parti Les
Républicains l’a redit dans le Figaro hier matin. Il veut en finir avec la «libre circulation des ressortissants non européens dans l’espace Schengen». Son argument : «Puisque
la France garde des allocations sociales supérieures à celles des
partenaires de Schengen, les réfugiés qui rentrent dans les autres pays
de Schengen finiront inéluctablement chez nous.»
Bis repetita, hier soir, sur TF1 : «Il
faut que vous sachiez qu’en l’état actuel de Schengen, tout étranger
reçu avec un visa soit économique soit politique, a vocation à
s’installer partout à l’intérieur de Schengen.» Deux
déclarations qui résonnent aussi comme un écho à celles de Marine Le
Pen, lors de sa conférence de presse tenue il y a deux jours à
Strasbourg : «Une fois qu’ils seront régularisés, ils [les réfugiés] pourront aller s’installer dans n’importe quel pays de l’Union européenne.»
DÉSINTOX. Forcément,
présentée comme cela, l’affaire a de quoi effrayer : les centaines de
milliers de réfugiés qui vont s’installer en Europe finiront tous… en
France. C’est même «inéluctable» nous dit Sarkozy dont le
raisonnement (sic) est le suivant : la libre circulation des
non-Européens dans Schengen permet à un réfugié d’obtenir un titre de
séjour dans un pays membres, puis de choisir parmi le catalogue des
aides sociales des pays membres celles qui lui conviendront le plus.
Et
comme – évidemment – la France est la plus généreuse en matière de
prestations sociales, Sarkozy en arrive à affirmer que tous les réfugiés
entrés en Europe finiront en France. CQFD.
Primo, l’affirmation
pavlovienne de la droite (et son extrême) selon laquelle la France
aimante les migrants du monde entier est démentie violemment par
l’actualité. Il suffit de constater que c’est vers l’Allemagne (ou la
Suède) que convergent massivement aujourd’hui les demandes d’asile.
En 2014, l’Allemagne avait traité 172 945 premières demandes, suivie par
la Suède (74 980), l’Italie (63 000). La France n’arrivant qu’après
(57 000). Et les premiers chiffres de 2015 confirment que l’Hexagone est
une destination secondaire, bien loin derrière l’Allemagne qui pourrait
donc accueillir 800 000 réfugiés.
Mais surtout, un réfugié ayant
obtenu l’asile en Allemagne -quand bien même rêverait-il des prestations
sociales françaises, et quand bien même les prestations sociales
seraient plus favorables dans l’Hexagone- ne pourra pas, par la suite,
venir librement s’installer en France ni dans un autre pays de l’UE,
comme l’affirme Sarkozy (et Le Pen en écho, à moins que ce ne soit
l’inverse).
Nicolas Sarkozy joue de la notion de libre circulation
des étrangers dans l’espace Schengen sans préciser exactement ce
qu’elle veut dire. Ni ses limites. En l’absence de frontières dans
l’espace Schengen, un ressortissant d’un pays tiers établi sur le
territoire européen peut effectivement (comme un Européen) circuler dans
un autre pays de l’espace, mais à certaines conditions (article 21 de la convention d’application de l’accord de Schengen)
et pour une durée limitée. Cette libre circulation d’un pays à l’autre
n’implique pas la libre installation (comme il le prétend pourtant
explicitement sur TF1). Ni évidemment la capacité à prétendre aux
allocations sociales de n’importe quel Etat.
Un réfugié syrien
ayant un titre de séjour en Allemagne peut se rendre en France (ou dans
tout autre pays de l’espace) pour une durée de trois mois. Comme un
touriste, en fait. Au-delà de ce délai, il y devient irrégulier et devra
être renvoyé en Allemagne. Et à la différence du pays dans lequel il a
été régularisé, il est inéligible en France à l’ensemble des allocations
sociales qui sont conditionnées à la régularité du séjour (à part
l’aide médicale de l’Etat, AME).
Or, l’admission au séjour demeure
par ailleurs une compétence nationale. Schengen n’y change rien. Etre
étranger en situation régulière en Allemagne ne permet en aucun cas de
l’être automatiquement en France.
Dans un certain nombre de cas
– très limités –, le fait d’être établi en Europe peut faciliter la
mobilité professionnelle dans un autre pays européen (les chercheurs,
les travailleurs détachés, les résidents de longue durée – résidant dans
un état membre depuis au moins cinq ans). Mais en dehors de ces cas
exceptionnels (qui sont donc tous liés à une activité professionnelle),
un immigré établi en Europe et souhaitant s’installer dans un autre pays
européen est soumis aux mêmes exigences qu’un immigré faisant une
demande depuis son pays d’origine.
Bref, l’idée d’une libre
installation des réfugiés dans l’espace de Schengen, pour être partagée
par Sarkozy et Le Pen, n’en reste pas moins un fantasme. Cédric Mathiot
Contrairement
au fantasme brandi par l'extrême droite, la France ne risque pas d'être
« submergée » par des flots de réfugiés. Sur les routes européennes de
l'exil, le pays des Lumières a disparu des écrans radars. Même les
francophones venus de Syrie l'évitent. À l'inverse, l'Allemagne, la
Suède et la Grande-Bretagne suscitent l'engouement, signe de
l'attractivité de ces destinations.
La France se vit comme un pays de destination. Un pays où les réfugiés
rêveraient de s’installer par milliers pour repartir de zéro. Un pays où
ils se sentiraient en sécurité, enfin en paix, dans les conditions
idoines pour envisager sereinement l’avenir – travailler, avoir des
enfants, se faire des amis. Un pays désiré par-delà les frontières pour
son savoir-vivre, son climat agréable et ses aides généreuses. Ce serait
là son seul défaut : trop hospitalière, la France accueillerait sans
compter, sans distinguer les ayants droit des profiteurs. Voilà les
représentations que la plupart des hommes politiques, de gauche comme de
droite, véhiculent avec des variantes dans l’espace public. Au FN,
Marine Le Pen cristallise ces idées reçues en reprochant au gouvernement
de se « laisse[r] submerger ». Dans son discours de rentrée à Brachay, elle dénonce une « déferlante » intéressée : « Quand vous êtes demandeur d’asile en France, c’est automatiquement 11,45 euros qui vous tombent chaque jour dans la poche. »
Il suffit d’écouter le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, pour comprendre la haute estime que ce pays a de lui-même. « Depuis plus de deux siècles, déclare-t-il devant les députés lors de l’examen de son projet de loi sur l’asile le 10 décembre 2014, la
France accueille les opprimés et les persécutés de tous horizons,
fidèle en cela à une exigence vieille comme l’humanité (…). Bien avant
la convention de Genève de 1951, notre pays a en effet apporté au monde
une définition du droit d’asile, dont la modernité nous frappe encore.
La Constitution de 1793 proclame ainsi que le peuple français “est l’ami
et l’allié naturel des peuples libres” et “donne asile aux étrangers
bannis de leur patrie pour la cause de la liberté”. C’est là sans doute
qu’est née la tradition d’une France terre d’asile pour les opprimés du
monde, qu’elle a accueillis tout au long des XIXe et XXe
siècles : patriotes italiens et polonais, Arméniens et juifs
persécutés, résistants antifascistes et républicains espagnols,
dissidents soviétiques et boat-people vietnamiens. » Et au XXIe siècle ?
Il suffit d’écouter les réfugiés qui affluent en Europe ces dernières
semaines pour comprendre que la France a perdu de sa superbe. Sur les
routes de l’exode, ce pays a mauvaise réputation. L’immense majorité des
365 000 exilés, syriens et érythréens pour la plupart, débarqués sur
les côtes italiennes et grecques après avoir traversé la Méditerranée en
2015 visent l’Allemagne, la Suède et la Grande-Bretagne. Jusqu’à
800 000 demandes d’asile seraient attendues outre-Rhin cette année,
environ dix fois moins en France. Le seul fait que Bernard Cazeneuve se
soit proposé d’aller chercher 1 000 des 20 000 personnes arrivées en
Allemagne le week-end dernier est un indicateur du peu d’intérêt suscité
par l’Hexagone. « 3 000 personnes vivent à Calais dans des
conditions misérables. Ils prennent tous les risques, y compris de
mourir, juste pour quitter la France. Ça en dit long sur l’image de ce
pays », remarque François Gemenne, chercheur en science
politique, spécialiste des questions migratoires, à l’université de
Liège (Belgique) et à l’université de Saint-Quentin-en-Yvelines.
Le pays des droits de l’homme n’est plus ce qu’il était. Ceux qui
veulent rejoindre la Grande-Bretagne y transitent. Leur vision du pays
est marquée par leur passage à Calais : ils s’arrêtent dans la
« jungle », où ils vivent dans une extrême précarité, poursuivis par les
policiers, en attendant de traverser la Manche, enfermés dans un
camion. L’Éthiopien Tahir, rencontré en mai sous le pont de La Chapelle à
Paris, n’a jamais envisagé de rester sur place. « Londres, ce serait mon rêve »,
disait-il. Anglophone, il pensait qu’il pourrait s’y intégrer
facilement en nouant des contacts avec des membres de sa « communauté ».
Il dormait sur un matelas (sans tente) posé à même le sol, et cela
reflétait sa perception de la France.
Croisé début septembre sur la route des Balkans, à Nickelsdorf, en
Autriche, à la frontière avec la Hongrie, Ayham, Syrien d’Alep, n'a tout
simplement « pas pensé » à la France. « Non non, pas la France, on va rester en Allemagne »,
lançait une famille irakienne en montant dans un bus après plusieurs
heures de marche. Dans le train Vienne-Düsseldorf, Sami al-Turk, Syrien
de Homs, avançait entre autres l’argument linguistique : « On a
appris l’anglais à l’école mais pas le français, on va donc dans un pays
où on pourra parler anglais. La Suède ou la Norvège, l’un ou l’autre.
Ils accueillent les réfugiés là-bas. En France, il y a de la violence,
on a vu les images à Calais pour passer en Grande-Bretagne. »
Lors d’un reportage en Suède, fin août, un seul des migrants
rencontrés a mentionné ce pays, et encore s’agissait-il de celui dont la
demande d'asile était en train d'être rejetée. Les autres mettaient en
avant le fait de ne pas s’y sentir bienvenus, les « mauvais comportements des Français » et la « brutalité de la police »
pour expliquer leur désaffection. La présence de camps, notamment à
Calais et à Paris, a fini de les dissuader. Même les francophones, dont
l’un avait fait ses études en France et parlait couramment le français,
n’ont pas retenu cette destination.
L’obstacle principal est en effet la difficulté à se loger, comme
l’ont raconté Lama Tama et Damra Khatba, un couple de Syriens vivant à
Rennes, lors du live de Mediapart du 3 septembre. Deux tiers des
demandeurs d’asile n’ont pas de place en centres d’accueil (Cada) : ils
se débrouillent par eux-mêmes en habitant chez des proches et en faisant
appel au 115 (hébergement d’urgence) avec le risque de dormir à la rue.
Le temps moyen d’attente est de plusieurs mois. En Suède et en
Allemagne, 100 % des demandeurs d’asile qui le souhaitent sont hébergés
dans des foyers dès les premiers jours de la procédure. Adoptée en
juillet par le Parlement, la loi du gouvernement relative au droit
d’asile est susceptible de modifier la donne, puisqu’elle s’inspire du
modèle suédois en organisant une répartition directive des personnes sur
l’ensemble du territoire en fonction des disponibilités. Jusqu’à
présent, les candidats à l’asile étaient logés dans la région où ils
avaient déposé leur dossier, si bien que l’Île-de-France, PACA et
Rhône-Alpes étaient saturés. Il est toutefois encore trop tôt pour
mesurer les effets de la réforme Cazeneuve.
« La France n’est plus depuis longtemps un grand pays d’asile »
La lourdeur et la lenteur des démarches pour obtenir l'asile sont
souvent invoquées, ainsi que les taux faibles d’acceptation (entre un
cinquième et un tiers), comparativement à ce qui a lieu ailleurs. La loi
est supposée réduire les délais de deux ans à neuf mois et simplifier
les procédures. Mais les améliorations ne seront perceptibles, au mieux,
qu’à moyen terme.
L’emploi constitue également un frein majeur. Depuis une circulaire
de Michel Rocard de 1991, les demandeurs d’asile n’étaient plus
autorisés à travailler. La nouvelle loi leur ouvre ce droit au bout de
neuf mois. Selon les associations de défense des étrangers, cette
avancée est insuffisante. Jean-Claude Juncker, le président de la
Commission européenne, est du même avis. Dans son discours sur l’état de
l’Union du 9 septembre à Strasbourg, il a appelé les États membres qui
ne l’auraient pas encore fait à octroyer le droit de travailler à
l’ensemble des demandeurs d’asile. « Un travail, un emploi, c’est une
question de dignité. Nous devons modifier nos législations pour qu’ils
puissent travailler dès qu’ils arrivent », a-t-il insisté. Problème
connexe en France : le marché du travail est atone. Le taux de chômage y
est supérieur à la moyenne de l’Union européenne. L’économie allemande
offre davantage de perspectives. Quant à la Grande-Bretagne, le travail
au noir y absorbe une partie de la main-d’œuvre étrangère.
À la différence du logement et de l’emploi, les allocations perçues
sont peu évoquées, malgré un cliché répandu, pour justifier l’attrait
d’un pays sur un autre. Leurs montants varient au sein de l'UE mais les
écarts ne sont pas discriminants parce qu’ils sont compensés par des
avantages en nature (repas, soins, logement, etc.) correspondant, au
total, à des aides équivalentes.
Il ressort de ces éléments un décalage entre la manière dont les
dirigeants français se représentent (ou font mine de se représenter)
leur pays et la manière dont il est vu par les réfugiés. À l’occasion de
la « crise » migratoire actuelle, la France apparaît marginalisée, « provincialisée », pourrait-on dire en référence à l’ouvrage de l’historien Dipesh Chakrabarty, professeur à l’université de Chicago, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, qui analyse l’expérience du décentrement des outils de pensée européens en Asie du Sud. « François Hollande donne l’impression d’être à la remorque d’Angela Merkel, observe François Gemenne. L’exode vers l’Allemagne témoigne de sa bonne santé économique et démocratique. La France à l’inverse suscite la méfiance. »
Peu attractive à l’égard des réfugiés potentiels, c’est-à-dire fuyant
la guerre ou la répression, la France n’en reste pas moins un pays dont
le solde migratoire est positif. Stable depuis plus d’une décennie, le
nombre d’entrées annuelles d’étrangers avoisine 200 000 par an, dont les
trois quarts viennent pour des raisons familiales et d’études.
Principalement originaires du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest, ces
personnes s’ajoutent aux migrants désormais qualifiés d’économique,
c’est-à-dire fuyant la misère, auxquels les dirigeants européens
adressent le message qu’ils ne sont pas les bienvenus dans l'UE. « Malgré une idée préconçue, la France n’est plus depuis longtemps un grand pays d’asile, constate François Héran, directeur de recherche à l'Institut national d'études démographiques (Ined), à la différence de la Norvège et de la Suède qui ont une tradition ancienne en la matière. »
Respectueux du droit à vivre en famille, l'Hexagone reçoit une « immigration ordinaire »
liée à son aire d’influence coloniale et linguistique, explique-t-il.
Cette fois-ci, les exilés, venus majoritairement du Moyen-Orient et de
la Corne de l’Afrique, sont principalement anglophones. «L'Allemagne, indique le démographe, fait
figure de terre promise parce que, politiquement, elle ouvre les bras
et, techniquement, se montre capable d'organiser les arrivées massives,
alors que la France n’est équipée ni physiquement ni moralement pour
accueillir des flux extraordinaires. »
Mettre à disposition des logements dépend toutefois d’une volonté
politique, comme en témoignent les solutions trouvées sous la pression
par les maires en concertation avec l’État. La difficulté de la France à
prendre une part décisive dans la gestion de la catastrophe interroge :
dans le « concert des nations », selon l'expression consacrée, le pays
des Lumières n'est-il pas en train de devenir durablement périphérique?
Le traitement très orienté de l'information en Europe, notamment sur
les questions migratoires et de coopération avec l'Afrique, ne cessera donc jamais d'interloquer des associations comme la nôtre, assimilés fréquemment à de "naïfs gauchistes".
Jusqu'ici il n'y a en effet pas eu
un seul journaliste - dans le bel unanimisme sécuritaire ambiant - pour
pointer cette inhumanité qui prévaut dans les procédures de regroupement
familial, et qui aurait tout aussi pu acculer un père aimant de nationalité
ivoirienne, résident régulier en Espagne, à faire venir son fils dans une valise...
Mais non c'est bien connu, les Africains dans leur misère généralisée,
seraient prêts à (faire) courir tous les risques pour parvenir au
paradis européen.
Cela permet surtout aux officiels de se conforter dans leur rhétorique Europe-forteresse, insistant de "mener une guerre sans merci" - à priori légitime - "contre les réseaux de passeurs".
Pourvu qu'elle mette définitivement fin à ces drames humains d'un autre temps!
Début mai, Adou, un enfant ivoirien de 8 ans, avait presque
passé la frontière espagnole à Ceuta, caché dans une valise à roulette.
Mais les douaniers l'ont découvert en soumettant le bagage aux rayons X.
Le jeune garçon avait alors été remis aux services de protection de
l'enfance de l'enclave espagnole et placé dans un centre pour mineurs.
Finalement, il a obtenu une carte de séjour provisoire d'un an afin de
rejoindre sa mère, qui réside légalement à Fuerteventura, dans
l'archipel espagnol des Canaries.
Le père de l'enfant, Ali Ouattara, avait été arrêté peu de temps
après lorsqu'il avait traversé la même frontière. Cet Ivoirien et son
épouse, Lucie Ouattara, sont installés aux Canaries, mais le
garçon n'avait pas d'autorisation de séjour. Il doit maintenant attendre
les résultats de tests ADN qui doivent confirmer les liens de
parentalité. Son père est lui toujours en détention provisoire, la juge
refusant de le libérer, arguant de sa "responsabilité présumée dans la grave mise en danger de la vie du mineur et de son intégrité physique".
Par Andrea Palladino et Andrea Tornago (Palerme, Rome - envoyés spéciaux)
Le numéro 16 s’appelle en réalité Nazrat, le 1800, Habtom. Hommes et
femmes se sont évanouis derrière des chiffres. Ils sont devenus des
matricules anonymes au sein d’une comptabilité occulte qui brasse des
millions de dollars : l’argent déboursé par les migrants en échange d’un
ultime espoir, d’une terre d’accueil. Ces numéros maudits ont été
attribués à des familles entières avant qu’elles n’embarquent pour un
périple qui part souvent du Soudan, mais se termine pour beaucoup – de
plus en plus nombreux – au fond de la mer. Des milliers d’entre eux
gisent désormais en Méditerranée, engloutis quelque part entre la Libye
et la Sicile.
Voilà l’affreuse réalité qui ressort des écoutes
téléphoniques transcrites dans les 526 pages de l’enquête du parquet de
Palerme – que Le Monde a pu consulter – sur le réseau
international qui relie le cœur de l’Afrique subsaharienne à l’Europe.
Aux yeux des trafiquants, ces êtres humains sans nom, sans visage et
sans identité ne sont qu’une marchandise numérotée.
En 2014, 219 000 personnes ont traversé la Méditerranée, dix fois
plus qu’en 2012. Et cette incessante transhumance entre la Corne de
l’Afrique et les plages de Sicile a logiquement multiplié le nombre des
victimes. Le tragique naufrage d’un chalutier, dans la nuit du samedi 18 au dimanche 19 avril, à 120 kilomètres des côtes libyennes, a fait 850 morts. « La pire hécatombe jamais vue en Méditerranée », selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.
« Appelle-moi général »
Le 12 avril, voilà tout juste un mois, un autre drame avait provoqué
la noyade de 400 personnes. Selon la direction antimafia de Catane, en
Sicile, l’équipage de ce navire, dont deux membres ont été incarcérés,
appartenait à « un groupe criminel organisé ». A bord, les
marins disposaient de téléphones satellite cryptés leur assurant un
contact permanent avec leur organisation basée en Libye. De mai à
décembre 2014, le service central opérationnel du ministère de
l’intérieur italien, l’unité d’élite de la police chargée de poursuivre
les mafieux, a intercepté les communications de vingt-quatre
trafiquants. Quatorze ont été arrêtés, dix sont toujours en fuite.
La filière était parfaitement organisée. D’après l’enquête du parquet
de Palerme, le réseau comportait une cellule soudanaise de départ,
composée d’une dizaine d’hommes chargés de l’accueil des clandestins qui
avaient pour la plupart fui l’Afrique de l’Est, puis de transport en
Libye. Une cellule libyenne prenait ensuite le relais pour les
transferts maritimes vers l’Europe. Puis un groupe d’hommes, à Catane,
était chargé d’organiser, si nécessaire, la fuite des migrants placés
dans des centres d’accueil et de les acheminer à Rome ou, le plus
souvent, à Milan. De là, une dernière bande devait leur faire gagner la
Suède, la Norvège, l’Allemagne ou un autre pays européen.
« J’ai la classe de Kadhafi, personne dans l’organisation n’est plus fort que moi », se vante Yehdego Medhane, chef de la cellule libyenne
Dans
la Libye chaotique de l’après-Kadhafi, le climat se montrait propice à
tous les trafics, et un puissant réseau a pu se constituer. Yehdego
Medhane, un Erythréen de 34 ans, est le chef de la cellule libyenne qui
est au cœur du dispositif, coordonnant les autres groupes. L’homme,
toujours en fuite, s’est octroyé le grade de général. « Appelle-moi toujours général », dit-il au bout du fil à son interlocuteur en Suède, en juin 2014, tandis qu’il vante l’efficacité de sa filière de passeurs. « J’ai la classe de Kadhafi, personne dans l’organisation n’est plus fort que moi »,
se vante-t-il. Yehdego Medhane maintenait les contacts avec la cellule
soudanaise et organisait le départ des bateaux vers la Sicile.
Il faisait également sortir les migrants des prisons libyennes en corrompant la police locale. Sur l’une des bandes, il déclare « avoir versé 40 000 dollars [environ 37 000 euros] aux policiers pour faire libérer ces personnes ».
Un autre membre de cette cellule libyenne, Ermias Ghermay, également
visé par l’enquête, est un Ethiopien qui, depuis Zouara, en Libye, a
coordonné les voyages des migrants vers l’île italienne de Lampedusa
entre 2013 et 2014. Au téléphone, il se présente à ses complices comme
un « entrepreneur »…
« 80 000 dollars par bateau »
Yehdego
Medhane disposait d’un groupe très actif au Soudan, composé de sept
personnes : Sami, le transporteur, Nahom, Kiros, Mera-Merawi, Abraham,
Wedi et Fachie. Ce réseau a un représentant financier aux Etats-Unis,
Wedi Areb, capable de transférer de l’argent dans le monde entier. Dans
une conversation interceptée entre Yehdego Medhane et un jeune homme
nommé Miki, l’homme assure qu’il est avantageux d’investir en Amérique,
car « personne ne demande d’où vient l’argent ».Il confie que le trafic de migrants lui a déjà rapporté « 170 000 », sans préciser la monnaie, et dit vouloir désormais placer de l’argent au Canada. Une montagne de billets, « 80 000 dollars par bateau », selon Asghedom Ghermay, responsable de la cellule sicilienne, circule donc en toute impunité.
La
Sicile, qui apparaît après vingt ou trente heures de traversée aux yeux
de ceux qui ont erré des années durant pour fuir les guerres civiles,
n’est que la première étape d’un long voyage. D’autres passeurs sont
déjà là, prêts à faire rapidement sortir les migrants des centres
d’accueil siciliens. Direction Milan, qui n’est qu’une halte provisoire.
La capitale lombarde, carrefour des trafics, est l’avant-poste de
l’Europe du Nord, cet eldorado auquel des milliers d’immigrés aspirent.
La cellule de Milan a pour mission d’organiser le départ d’Italie, à
bord d’une voiture, d’un fourgon ou d’un train. Tout dépend du nombre de
passagers et de la somme qu’ils sont disposés à payer. Cette dernière
partie du voyage peut coûter de 400 à 1 500 euros par personne.
Les trafiquants qui opèrent en Lombardie sont des hommes de « toute confiance » d’Asghedom
Ghermay : Efrem, Mudeser, Michael. Ils se déplacent sans entraves dans
toute l’Italie du Nord et organisent les transferts d’immigrés en
Suisse, en Allemagne et en France. Un court texto suffit : « Région : Vénétie ; lieu : Montebelluna. » Depuis la Sicile, Asghedom Ghermay notifie quand et où les « chargements »
doivent être effectués. C’est Efrem qui décide des moyens de transport,
recharge les portables, achète les billets – dont il majorera le prix
d’au moins 20 euros – et qui explique comment éviter les contrôles.
Selon la police transalpine, la gare centrale de Milan est le nœud « stratégique » de l’organisation. C’est dans ses environs que Mudeser reçoit les migrants, empoche le paiement et fait partir ses « clients » vers les terres promises du Nord.
Le risque économique semble nul pour les passeurs
Le
transfert de cet argent sale est une véritable obsession du groupe,
soucieux de maquiller au mieux, par le biais d’un circuit financier
parallèle, le flux ininterrompu d’euros et de dollars qui passe entre
ses mains. La police italienne a écouté les conversations de l’homme
chargé de la gestion des comptes. Elle comprend que « Medhane
s’informe sur la manière d’administrer ces gains. Abdou lui signale que
le gouvernement suédois contrôle toutes les opérations bancaires et,
tatillon, questionne sur tout. Medhane demande s’il est possible,
lorsqu’il aura les papiers, de se rendre à Dubaï, de déposer l’argent
dans une banque pour regagner ensuite l’Europe. Abdou lui répond qu’il
n’y a aucun problème parce qu’il suffit d’avoir un compte dans une
banque internationale ». Les sommes en jeu sont colossales. Le seul
voyage entre la Corne de l’Afrique et la Libye rapporte en moyenne 2
300 dollars par personne à l’organisation. Il faut ensuite ajouter le
prix de la traversée, le transit en Italie à Catane, le transport à
Milan et, enfin, le dernier transfert vers l’Europe du Nord.
Il
n’existe pas de tarif fixe pour le passage : il s’agit de déposséder les
migrants du plus d’argent possible. Leurs parents collectent la somme
nécessaire auprès de la diaspora africaine installée en Europe et aux
Etats-Unis, contactent les trafiquants, guettent avec angoisse les
arrivées et suivent, minute par minute, la chronique des naufrages. La
cellule libyenne leur indique le code de paiement et le nom du voyageur :
« Wedi Areb appelle Medhane, consignent les policiers italiens,
et l’informe que les personnes qui ont payé pour le code 37
correspondent à Kidane, que le code 38 correspond à Simon, 1 750
dollars. »
La traçabilité des paiements est quasi impossible.
En Italie, par exemple, les transferts d’argent entre les membres de la
cellule sicilienne et celle de Milan sont répartis en une multitude de
versements réalisés par carte de crédit prépayée ou en utilisant le
circuit de la Western Union. De même, pour ne pas attirer l’attention,
lorsque l’argent doit passer les frontières entre l’Europe et l’Afrique,
les trafiquants utilisent le système de l’hawala – un mot
arabe signifiant « transfert ». Déjà cité dans les textes du VIIIe
siècle, il repose sur la confiance entre les intermédiaires financiers
et permet de faire circuler d’importants capitaux à l’abri des regards.
C’est l’un des principaux circuits de financement du terrorisme.
Même si l’embarcation sombre, les rentrées ont été assurées grâce aux paiements anticipés
Le
risque économique semble nul pour les passeurs. Même si l’embarcation
sombre, les rentrées ont été assurées grâce aux paiements anticipés. Le
31 août 2014, un intermédiaire signifie à Medhane que « seulement 4 émigrants sur 400 ont survécu » ; 396
morts, donc. Au sein de l’organisation, nul ne se soucie de ce
naufrage, dont personne ne semble avoir eu connaissance, ce qui prouve
combien les statistiques officielles sous-estiment la dimension de cette
tragédie. Quelques jours plus tard, l’activité des trafiquants reprend
de plus belle. Une « cargaison » de 150, puis une autre de 400 et, dix
jours plus tard, une troisième de 750 prennent la mer. Souvent, les
embarcations restent à peine à flot tant elles sont surchargées. Si un
bateau ne peut accueillir, en principe, que 500 personnes, Medhane
assure – en riant au téléphone – que lui en fera tenir mille, hommes,
femmes et enfants.
Les trafiquants connaissent bien les risques
encourus par leurs passagers. La mer et les naufrages, mais aussi les
miliciens libyens, qui engagent si besoin de véritables opérations
militaires pour couler les navires de migrants. « Le bateau était un peu en difficulté, rapporte-t-on à Yehdego Medhane, selon les écoutes policières, car
il y avait beaucoup de monde à bord. Les navires libyens sont arrivés
et ont commencé à tirer… Ils se sont approchés et alors l’équipage s’est
caché. Les passagers ont convaincu les Libyens de les laisser… »
Medhane
raconte aussi au téléphone que les secours interviennent dès que
l’embarcation atteint les eaux internationales. Mais, malgré les
interventions rapides de la marine italienne, d’obscurs événements
surviennent parfois. Des bateaux seraient mystérieusement coulés, et les
trafiquants disent ne pas savoir par qui. Un certain « John », basé à
Stockholm, parle à Medhane, selon les écoutes, d’une « élimination ». « Par qui ? », demande Medhane. John déclare qu’il l’ignore…