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vendredi 9 décembre 2016

France: Scolarisation, retraites, emploi : les intox de Marine Le Pen sur l’immigration

La présidente du Front national a multiplié les contre-vérités jeudi lors d’un petit-déjeuner, accumulant les approximations et contre-vérités sur le sujet.

LE MONDE |



Marine Le Pen assure n’avoir « rien contre les étrangers ». Mais elle s’en est prise aux supposés privilèges des immigrés et étrangers en France, jeudi 8 décembre, à Paris, lors d’un petit-déjeuner organisé par l’institut de sondage BVA. Sauf que la présidente du Front national (FN), candidate à l’élection présidentielle, a accumulé les approximations et contre-vérités sur le sujet.

 

La « fin de la récréation » sur la scolarité gratuite

CE QU’ELLE PROPOSE

Marine Le Pen a affirmé lors de ce petit-déjeuner vouloir revenir sur le droit à une scolarité gratuite pour les enfants d’immigrés :
« La solidarité nationale doit s’exprimer à l’égard des Français. Je n’ai rien contre les étrangers, mais je leur dis : “Si vous venez dans notre pays, ne vous attendez pas à ce que vous soyez pris en charge, à être soignés, que vos enfants soient éduqués gratuitement, maintenant c’est terminé, c’est la fin de la récréation !” » 
« Je parlais des enfants de clandestins », a-t-elle précisé à l’AFP par la suite, ajoutant : « Demander une participation aux étrangers pour la scolarisation de leurs enfants en France est une mesure qui ne me choque pas outre mesure, cela se fait dans beaucoup de pays. »

POURQUOI C’EST PLUS COMPLIQUÉ

Marine Le Pen laisse entendre que l’accès gratuit à la scolarisation serait une forme de privilège accordé aux enfants d’immigrés en France. En réalité, il s’agit d’un droit affirmé par toutes les conventions internationales :
On peut également ajouter le code de l’éducation (article L.131-1) qui, en France, rappelle que « l’instruction est obligatoire pour les enfants des deux sexes, français et étrangers, entre 6 ans et 13 ans », ou même le préambule de la Constitution de 1946, repris dans celui de celle de 1958 : « La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. » La conception partagée jusqu’ici aussi bien par l’Etat français que les conventions internationales tend plus à revendiquer l’éducation comme un droit et la scolarisation des enfants comme un devoir de leurs parents, étrangers ou non.
Le défenseur des droits, Jacques Toubon, s’est d’ailleurs ému dans son rapport 2016 sur les droits de l’enfant des barrières qui empêchent parfois les parents en situation irrégulière de scolariser leurs enfants : « Nous sommes frappés par le constat qu’en France, aujourd’hui, beaucoup d’enfants sont empêchés d’aller à l’école, malgré l’affirmation du droit à la scolarisation pour tous. »
La proposition de Marine Le Pen contreviendrait donc à la Constitution et aux conventions internationales.

Une intox sur les immigrés qui ne « travaillent pas »

CE QU’ELLE A DIT

Au cours du petit-déjeuner BVA, Marine Le Pen a affirmé que la population immigrée en France ne « travaille pas ».

POURQUOI C’EST CONTESTABLE

La déclaration de la députée européenne a de quoi interpeller. Dans l’ensemble, le taux d’actifs (rapport entre les actifs occupés et chômeurs par rapport à la population correspondante) est équivalent entre population immigrée (56 %) et non immigrée (57 %), selon les statistiques de l’Insee pour l’année 2010, publiées en 2012.
Parmi ces actifs, la proportion de chômeurs est supérieure chez les immigrés (15 %) par rapport aux non-immigrés (8 %). On remarque par ailleurs que les immigrés nés dans l’Union européenne sont mieux lotis (6 % de chômage) que les autres (18 %).
Une étude européenne plus récente montre que 80,2 % des immigrés de seconde génération âgés de 25 ans à 54 ans ont un emploi, soit presque autant que les Français d’ascendance française (83,9 %). Les immigrés de première génération le sont un peu moins, mais une nette majorité d’entre eux (66,6 %) travaille.
Bref rien ne permet d’affirmer, comme le fait Marine Le Pen, que les immigrés « ne travaillent pas » quand les autres « travaillent ».

Un mensonge sur les retraites des immigrés

CE QU’ELLE A DIT

Poursuivant son réquisitoire sur les immigrés qui ne travaillent pas, selon elle, la présidente du FN a ajouté ceci : « Sans compter les dispositifs qui permettent à des gens de toucher des minimums vieillesse avec le seul critère d’arriver en France, d’avoir 65 ans, sans avoir jamais ni travaillé ni cotisé en France, et on arrive à délivrer, je sais plus, 750 euros par personne, 1 500 euros pour un couple. »

POURQUOI C’EST FAUX

L’allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA), anciennement appelée « minimum vieillesse », assure des ressources mensuelles minimales aux personnes de plus de 65 ans. Son montant est de 801 euros pour une personne seule, 1 243 euros pour un couple.
Cette aide est effectivement ouverte aux étrangers mais, contrairement à ce que dit Marine Le Pen, il y a des conditions pour cela. Il faut résider en France de manière régulière et remplir au moins un de ces trois critères :
  • avoir un titre de séjour autorisant à travailler depuis dix ans au moins ;
  • être réfugié, apatride ou bénéficier de la protection subsidiaire ou avoir combattu pour la France ;
  • être ressortissant d’un Etat membre de l’espace économique européen ou de la Confédération suisse.
On comptait 68 827 bénéficiaires de cette allocation en 2015 (– 0,2 % par rapport à 2014). Environ 30,9 % d’entre eux étaient étrangers, un chiffre resté stable ces dernières années.

Une fausse affirmation sur les retraites des agriculteurs

CE QU’ELLE A DIT

Marine Le Pen a enfin déploré le fait qu’« en bas de chez vous [il y a] des agriculteurs qui vivent avec 300 euros ou 400 euros par mois de retraite », par opposition à la situation des migrants accueillis en France.

POURQUOI C’EST FAUX

Contrairement à ce qu’affirme Marine Le Pen, l’Etat n’abandonne pas un agriculteur démuni qui ne toucherait qu’une retraite de 300 ou 400 euros par mois. En réalité, toute personne de nationalité française de plus de 65 ans qui réside dans le pays peut au minimum percevoir l’ASPA. Cette dernière garantit à une personne seule sans revenus un minimum de 801 euros par mois. Et un agriculteur seul qui touche une retraite inférieure à ce seuil peut tout à fait demander un complément au titre de l’ASPA.

Dans deux cas de figure précis, un agriculteur peut effectivement recevoir une simple rente mensuelle de 300 ou 400 euros :
  • si les ressources totales du foyer dépassent le plafond de l’ASPA ;
  • si l’agriculteur souhaite ne pas recevoir l’aide pour éviter tout prélèvement sur sa succession. Les sommes versées au titre de l’allocation sont en effet récupérées à la disparition de l’allocataire sur sa succession si l’actif net successoral dépasse le seuil de recouvrement (39 000 euros).
Dans le premier cas, l’Etat considère que les ressources du conjoint complètent la faible retraite de l’agriculteur (si les revenus cumulés du couple dépassent le seuil de 1 243 euros de l’ASPA). Dans le second cas, il s’agit d’un choix personnel, motivé par des choix destinés à préparer sa succession.

 Adrien Sénécat
Journaliste aux Décodeurs

vendredi 8 janvier 2016

Emploi, école: les réussites et les blocages de l’intégration en France

Le Monde | | Par



Résultats du baccalauréat à Limeil-Brevannes (Val-de-Marne).
Du premier pied posé en France par un immigré à l’installation dans la vie adulte de ses enfants s’écrit une histoire d’intégration. Pour comprendre ce processus, qui transforme en Français un nouveau venu et sa descendance, mais aussi pour en repérer les blocages, une équipe de 22 chercheurs de l’Institut national d’études démographiques (INED) et de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) ont scruté les vies de 8 300 immigrés issus de sept vagues d’entrées successives. Ils les ont comparées à celles de 8 200 de leurs descendants et à des Français sans ascendance étrangère.




Près d'un tiers de la population est issue d'une migration
Les 600 pages d’analyses, intitulées « Trajectoires et origines », rendues publiques vendredi 8 janvier, se lisent comme le roman scientifique de la construction de la France contemporaine. Il raconte une société qui, en dépit de ses doutes, sait intégrer. Face aux hésitations sur notre capacité à recevoir les réfugiés de Syrie ou d’ailleurs, la science apporte donc sa pierre. Elle réfute le repli communautaire de la deuxième génération, qui n’apparaît pas dans les résultats de cette vaste enquête réalisée en 2008-2009. Celle-ci confirme toutefois un phénomène de ghettoïsation des fils d’immigrés venus du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou de Turquie. Il y perce d’ailleurs plutôt l’idée que, malgré les difficultés, l’« attachement à la France est fort », comme le rappelle le sociodémographe Patrick Simon, un des trois coordonnateurs des travaux.

 
Ces travaux, qui auront duré pas loin de dix ans, présentent une intégration « asymétrique ». Certes, les enfants d’immigrés obtiennent des diplômes, trouvent des conjoints et des amis sans ascendance migratoire, ont souvent mis entre parenthèses la langue de leurs parents… Pourtant, ils restent plus longtemps victimes du chômage que la population majoritaire et se sentent discriminés. « L’intégration socio-économique est difficile pour eux, alors que leur intégration sociale est en marche », résume Cris Beauchemin, le deuxième coordonnateur du projet.




Langues parlées
  •   École: les filles réussissent bien voire mieux, les garçons moins bien

Si l’on considère la deuxième génération, les 18-35 ans qui ont suivi toute leur scolarité en France, on constate que les filles sont tout autant bachelières que les jeunes femmes de la population générale, et parfois même plus nombreuses selon leur pays d’origine. « Alors que 65 % des filles de la population majoritaire obtiennent un bac, près de 80 % des filles de Chinois, 70 % des jeunes filles ayant des parents cambodgiens, laotiens ou du vietnamiens décrochent un bac ; comme 69 % des filles de parents originaires de Guinée », se réjouit M. Beauchemin. Toutefois, la part des bachelières est bien plus faible parmi celles dont les parents sont venus de Turquie (38 %) ou d’Algérie (51 %).

De manière générale, les résultats sont nettement moins bons pour les garçons. Si 59 % des garçons de la population majoritaire sont bacheliers, seuls 48 % des enfants d’immigrés réussissent ce diplôme – 26 % seulement pour les parents originaires de Turquie, 40 % pour l’Afrique sahélienne ou 41 % pour l’Algérie.

Globalement, 55 % des descendants d’immigrés (ou immigrés arrivés avant 6 ans) qui sont aujourd’hui bacheliers. Ce qui place les deuxième génération, filles et garçons confondus, à 7 points des adolescents du groupe majoritaire, pour l’obtention de ce diplôme tellement symbolique. D’autres preuves du parcours d’intégration peuvent se lire ailleurs, comme dans les mariages mixtes qui concernent 67 % des fils de migrants et 62 % des filles, ou encore dans la descendance des deuxième génération, équivalente à celle des femmes de la population majoritaire à 40 ans.




Des signes positifs mais contrastés d'intégration
  • Emploi : l’ascension sociale ne protège plus des discriminations

Mais des indicateurs plus inquiétants viennent pondérer ces résultats. En effet, l’intégration économique des deuxième génération ne suit pas leur insertion sociale ; l’« asymétrie » se situe là. D’abord, un diplôme n’a pas le même rendement pour un enfant de migrant et pour un Français de lignée. Même si leur niveau scolaire n’a rien à voir, Mme Hamel, la troisième coordinatrice, observe que « la répartition des emplois des descendants d’immigrés s’approche de manière estompée de celle des emplois occupés par les immigrés de même origine » ; preuve du déclassement manifeste des personnes de seconde génération.

« Ayant plus de mal à s’insérer dans le monde du travail, ils acceptent plus souvent des postes déqualifiés et ensuite y progressent moins vite que leurs collègues qui ne sont pas issus de l’immigration », regrette la sociologue. « Les enfants d’immigrés sont partout confrontés à des discriminations. Ce qui est vrai dans la recherche d’un emploi l’est aussi pour le logement ou l’accès aux loisirs », insiste-t-elle. « En fait, eux font le travail d’intégration. Mais quand la dynamique doit venir de la société française, là, les blocages apparaissent », regrette Patrick Simon.

La seconde génération souffre plus que la première des discriminations et cette expérience est d’autant plus systématique qu’ils font partie des minorités visibles. Maghrébins, Turcs et Subsahariens en sont le plus souvent victimes. Et rien ne les protège : ni le mariage mixte ni l’ascension professionnelle. Au contraire. « Alors que le couple mixte est souvent conçu comme un indicateur d’intégration, les migrants et leurs enfants qui ont fait le choix de vivre en couple avec une personne de la population majoritaire subissent dans leur quotidien davantage de racisme », précisent les chercheurs, qui ajoutent que « les cadres immigrés sont significativement plus confrontés au racisme que toutes les autres catégories socioprofessionnelles ».

Le phénomène est assez prégnant pour qu’entre 5 % et 9 % des descendants d’Africains et de Maghrébins déclarent avoir subi dans les cinq dernières années du racisme et des discriminations sur leur lieu de travail. Chez les enfants d’immigrés européens, ils sont 1 % comme chez les descendants de l’Asie du Sud-Est. Ce qui explique peut-être que l’émergence de cadres soit un processus lent au sein de certaines communautés. Dans la population générale, 1 actif sur 5 a ce statut ; chez les enfants de migrants européens installés en France, 1 sur 3 peut s’en prévaloir, contre seulement 8 % des Maghrébins.

  • Zones urbaines sensibles : les hommes relégués dans des quartiers fuis par d’autres

Si pour l’ensemble des sept vagues migratoires considérées en bloc, l’intégration économique n’est pas à la hauteur d’une intégration sociale, qui, elle, fonctionne, l’étude de l’INED pointe un groupe, très masculin, qui, lui, n’a même pas réussi son insertion sociale. Les fils de Maghrébins, les jeunes ayant des parents venus d’Afrique subsaharienne ou de Turquie cumulent les indicateurs d’exclusion à cause de leur échec scolaire massif. Plus d’un tiers d’entre eux n’ont aucun diplôme, pas même le diplôme national du brevet. A leur niveau d’éducation trop faible pour entrer sur un marché du travail s’ajoute leur relégation dans des quartiers fuis par les autres.

Quand plus d’un habitant de ZUS sur deux est migrant ou fils de migrant, ils se retrouvent vite ghettoïsés et victimes de ce que le premier ministre, Manuel Valls, qualifiait en janvier 2015 d’« apartheid territorial, social, ethnique ». « Nous souhaitons attirer l’attention sur ce groupe », insiste M. Beauchemin, pour qui leur présence aux marges de la société, désormais scientifiquement établie, est « un fait social majeur ». Pour eux et pour les autres, Christelle Hamel, Patrick Simon et Cris Beauchemin plaident à l’unisson pour la mise en place de politiques de lutte contre le racisme et les discriminations, afin de ne pas « stopper ce processus d’intégration, en marche, par ces assignations aux origines de leurs parents ».