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jeudi 6 octobre 2022

L'Italie n'a pas le monopole du repli identitaire et du vote fasciste

 


En réalité le repli identitaire au relent xénophobe et raciste touche différentes parties du globe..avec une lame de fond néo-conservatrice, suprématiste aux accents voulus patriotiques et nationalistes.
 
Toutes les populations du monde sont ainsi successivement gagnées, y compris les franges que l'on aurait pu penser peu exposées voire affranchies définitivement par cette tentation, en raison de leur histoire coloniale particulièrement douloureuse, puis de leur migration souvent économique dans les zones les plus développées de la planète ...
 
À l'observation, je découvre que certains Africains frustrés peuvent de manière complètement décomplexée se révéler encore plus racistes et xénophobes dans une posture essentiellement victimaire, que le seraient des Italiens, des Français, ou des Américains soumis à des législations régissant fermement l'incitation à la haine ethno-raciale. 
 
En effet au sein de certaines diasporas africaines le mot d'ordre semble "Être et Rester entre soi" en profitant au maximum des opportunités offertes par certains pays développés, plus particulièrement l'Occident. Quiconque s’écarte de ce schéma communautaire sur un plan affectif, citoyen, culturel, social, économique ou politique... est aussitôt assimilé sans le dire à un paria et même à un "traître vendu" aux blancs et impérialistes occidentaux, qu'il faut parfois sévèrement tancer, brocarder sur les plate-formes et réseaux sociaux, puis ostraciser.
 
Je constate ainsi chaque jour avec ces extrémistes identitaires très cyniques et opportunistes, la difficulté que nous aurons désormais dans nos organisations de la société civile à convaincre les pouvoirs politiques (quels qu'ils soient) d'accorder encore plus de moyens à l’intégration de certains migrants, puis à la mixité sociale par exemple en France et en Europe...Alors que nombre d'étrangers sub-sahariens se sont extrêmement fermés sur eux-mêmes sous l'emprise des nouveaux gourous dits panafricanistes et communautaristes, refusant catégoriquement toute forme de multiculturalisme, portant un regard très négatif sur les modèles républicain et démocratique, voyant en leurs pays d'accueil uniquement des prédateurs et bourreaux coloniaux (à l'image du climat particulièrement délétère qui règne au sein des diasporas africaines de Paris autour de la relation tendue entre la France et le Mali, les régimes militaires d'Afrique de l'ouest, puis les dictatures vieillissantes du continent).
 
Autant dire que notre combat pour une meilleure intégration et mixité sociale s'est singulièrement compliqué, au point de devenir pratiquement impossible auprès de personnes foncièrement intolérantes et haineuses.
 
Joël Didier Engo 

 

dimanche 9 décembre 2018

L’OCDE pointe l’intégration insuffisante des migrants

Malgré des améliorations, le potentiel des personnes immigrées n’est pas assez exploité, alerte l’OCDE dans un rapport publié dimanche.

Par Marie de Vergès
 
Des réfugiés afghans, soudanais et érythréens, à l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes, en mai 2017, à Meaux (Seine-et-Marne).
Des réfugiés afghans, soudanais et érythréens, à l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes, en mai 2017, à Meaux (Seine-et-Marne). PATRICK KOVARIK / AFP
Alors qu’une vague d’angoisse liée aux flux migratoires traverse l’Occident, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) appelle à accentuer les efforts pour mieux intégrer les personnes immigrées. Leurs compétences restent largement inexploitées, estime l’OCDE, dans un rapport publié, dimanche 9 décembre, en collaboration avec la Commission européenne.
Celui-ci a été dévoilé à la veille de la conférence intergouvernementale organisée à Marrakech (Maroc) pour approuver formellement le « Pacte mondial sur les migrations ». Un document non contraignant, mais qui n’a cessé de susciter crispations et défections, y compris en Europe, traduisant la sensibilité du sujet. Or l’échec à insérer les migrants non seulement pèse sur la croissance, mais génère de l’instabilité politique et « affecte la cohésion sociale », alerte le rapport.

Aujourd’hui, les pays de l’OCDE et de l’Union européenne (UE) comptent, respectivement, 128 millions et 58 millions d’immigrés, soit plus de 10 % de leurs populations. Tour d’horizon, en cinq grandes tendances, de leur intégration économique.
  • Un niveau d’éducation qui progresse, mais accuse des retards
Étonnamment, peut-être, au sein de l’OCDE, le pourcentage de profils hautement qualifiés est plus élevé chez les immigrés (37 %) que parmi les citoyens nés dans les pays (32 %). Cependant, ils sont aussi plus nombreux à être très faiblement qualifiés, notamment en Europe : 39 % parmi les migrants originaires de pays non européens, contre 23 % des citoyens nés sur place.

Les résultats scolaires des jeunes descendants d’immigrés se sont améliorés dans la plupart des pays depuis dix ans. Mais, s’ils affichent des taux plus faibles de décrochage scolaire qu’autrefois, « les enfants d’immigrés continuent d’accuser un certain retard par rapport aux enfants de parents nés dans le pays », constate le rapport.
  • Une intégration laborieuse sur le marché du travail
Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Hostilité aux immigrés et concurrence sociale » sont corrélées
 
Le taux de chômage moyen chez les immigrés, au sein de l’OCDE, est de 8 %, contre 6 % chez les natifs des pays. Dans l’UE, le différentiel est encore plus marqué, de 11,5 %, contre 7,5 %. L’ensemble de la population active a été affecté par les incidences de la grande crise financière de 2008. Mais quand la reprise s’est installée, les immigrés en ont moins bénéficié que leurs homologues originaires des pays d’accueil. Notamment en Europe du Sud – Espagne, Grèce, Italie –, où ont récemment afflué de grandes vagues de migrants faiblement qualifiés.

Le rapport souligne que les immigrés au chômage sont généralement moins susceptibles de toucher des allocations-chômage que le reste de la population : 36 %, contre 40 % dans l’UE. Mais cet écart est nettement plus réduit dans certains pays, comme la France, les Etats-Unis ou les pays nordiques.
  • Une surreprésentation dans les emplois peu qualifiés
Les personnes immigrées sont surreprésentées dans les postes pénibles et dangereux pour la santé. Elles occupent un emploi faiblement qualifié sur quatre en Europe et aux Etats-Unis, un pourcentage qui monte à 40 % en Autriche ou en Allemagne, et même à plus de 60 % en Suisse.

Parmi les migrants très diplômés, 45 % sont au chômage ou employés à un poste pour lequel ils sont surqualifiés. Un taux qui s’élève, pour le reste de la population, à 40 % au sein de l’OCDE et à 30 % dans l’UE. De façon générale, les pays européens et de l’OCDE accordent une valeur moindre aux diplômes obtenus à l’étranger. En Europe, le taux d’emploi des migrants non européens ainsi qualifiés est 14 % inférieur à celui de leurs pairs ayant obtenu un diplôme dans leur pays d’accueil.

  • Une pauvreté plus répandue qu’il y a dix ans
Dans la foulée de la crise, la pauvreté relative des immigrés a progressé en dix ans, indique le rapport. Elle touche, en moyenne, 30 % d’entre eux, et la proportion a augmenté de 1 à 5 points de pourcentage, selon les Etats, tandis qu’elle restait stable parmi les citoyens originaires des pays d’accueil.

Le fait de détenir un emploi n’est pas toujours un rempart efficace contre la paupérisation : le taux de travailleurs pauvres chez les migrants est d’environ 19 % dans l’OCDE et l’UE, deux fois plus qu’au sein des populations autochtones. L’écart est particulièrement marqué au Danemark, en Autriche ou dans les pays d’Europe du Sud.

Dans l’OCDE comme en Europe, le revenu médian des ménages de migrants est environ 10 % inférieur à celui des personnes nées sur place. Et, globalement, les personnes immigrées sont partout surreprésentées dans le premier décile, celui des ménages les plus modestes.

  • Un sentiment de proximité avec le pays d’accueil
Dans tous les pays de l’UE et de l’OCDE, plus de 80 % des immigrés disent se sentir proches, voire très proches, de leur pays de résidence. Un taux qui grimpe à près de 95 % en France ou en Suisse. Les avis à propos de l’immigration dans les pays d’accueil n’ont pas beaucoup changé depuis 2006, décrit aussi le rapport, qui met tout de même en exergue un biais légèrement plus favorable au sein des populations.

Marie de Vergès

vendredi 8 janvier 2016

Emploi, école: les réussites et les blocages de l’intégration en France

Le Monde | | Par



Résultats du baccalauréat à Limeil-Brevannes (Val-de-Marne).
Du premier pied posé en France par un immigré à l’installation dans la vie adulte de ses enfants s’écrit une histoire d’intégration. Pour comprendre ce processus, qui transforme en Français un nouveau venu et sa descendance, mais aussi pour en repérer les blocages, une équipe de 22 chercheurs de l’Institut national d’études démographiques (INED) et de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) ont scruté les vies de 8 300 immigrés issus de sept vagues d’entrées successives. Ils les ont comparées à celles de 8 200 de leurs descendants et à des Français sans ascendance étrangère.




Près d'un tiers de la population est issue d'une migration
Les 600 pages d’analyses, intitulées « Trajectoires et origines », rendues publiques vendredi 8 janvier, se lisent comme le roman scientifique de la construction de la France contemporaine. Il raconte une société qui, en dépit de ses doutes, sait intégrer. Face aux hésitations sur notre capacité à recevoir les réfugiés de Syrie ou d’ailleurs, la science apporte donc sa pierre. Elle réfute le repli communautaire de la deuxième génération, qui n’apparaît pas dans les résultats de cette vaste enquête réalisée en 2008-2009. Celle-ci confirme toutefois un phénomène de ghettoïsation des fils d’immigrés venus du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou de Turquie. Il y perce d’ailleurs plutôt l’idée que, malgré les difficultés, l’« attachement à la France est fort », comme le rappelle le sociodémographe Patrick Simon, un des trois coordonnateurs des travaux.

 
Ces travaux, qui auront duré pas loin de dix ans, présentent une intégration « asymétrique ». Certes, les enfants d’immigrés obtiennent des diplômes, trouvent des conjoints et des amis sans ascendance migratoire, ont souvent mis entre parenthèses la langue de leurs parents… Pourtant, ils restent plus longtemps victimes du chômage que la population majoritaire et se sentent discriminés. « L’intégration socio-économique est difficile pour eux, alors que leur intégration sociale est en marche », résume Cris Beauchemin, le deuxième coordonnateur du projet.




Langues parlées
  •   École: les filles réussissent bien voire mieux, les garçons moins bien

Si l’on considère la deuxième génération, les 18-35 ans qui ont suivi toute leur scolarité en France, on constate que les filles sont tout autant bachelières que les jeunes femmes de la population générale, et parfois même plus nombreuses selon leur pays d’origine. « Alors que 65 % des filles de la population majoritaire obtiennent un bac, près de 80 % des filles de Chinois, 70 % des jeunes filles ayant des parents cambodgiens, laotiens ou du vietnamiens décrochent un bac ; comme 69 % des filles de parents originaires de Guinée », se réjouit M. Beauchemin. Toutefois, la part des bachelières est bien plus faible parmi celles dont les parents sont venus de Turquie (38 %) ou d’Algérie (51 %).

De manière générale, les résultats sont nettement moins bons pour les garçons. Si 59 % des garçons de la population majoritaire sont bacheliers, seuls 48 % des enfants d’immigrés réussissent ce diplôme – 26 % seulement pour les parents originaires de Turquie, 40 % pour l’Afrique sahélienne ou 41 % pour l’Algérie.

Globalement, 55 % des descendants d’immigrés (ou immigrés arrivés avant 6 ans) qui sont aujourd’hui bacheliers. Ce qui place les deuxième génération, filles et garçons confondus, à 7 points des adolescents du groupe majoritaire, pour l’obtention de ce diplôme tellement symbolique. D’autres preuves du parcours d’intégration peuvent se lire ailleurs, comme dans les mariages mixtes qui concernent 67 % des fils de migrants et 62 % des filles, ou encore dans la descendance des deuxième génération, équivalente à celle des femmes de la population majoritaire à 40 ans.




Des signes positifs mais contrastés d'intégration
  • Emploi : l’ascension sociale ne protège plus des discriminations

Mais des indicateurs plus inquiétants viennent pondérer ces résultats. En effet, l’intégration économique des deuxième génération ne suit pas leur insertion sociale ; l’« asymétrie » se situe là. D’abord, un diplôme n’a pas le même rendement pour un enfant de migrant et pour un Français de lignée. Même si leur niveau scolaire n’a rien à voir, Mme Hamel, la troisième coordinatrice, observe que « la répartition des emplois des descendants d’immigrés s’approche de manière estompée de celle des emplois occupés par les immigrés de même origine » ; preuve du déclassement manifeste des personnes de seconde génération.

« Ayant plus de mal à s’insérer dans le monde du travail, ils acceptent plus souvent des postes déqualifiés et ensuite y progressent moins vite que leurs collègues qui ne sont pas issus de l’immigration », regrette la sociologue. « Les enfants d’immigrés sont partout confrontés à des discriminations. Ce qui est vrai dans la recherche d’un emploi l’est aussi pour le logement ou l’accès aux loisirs », insiste-t-elle. « En fait, eux font le travail d’intégration. Mais quand la dynamique doit venir de la société française, là, les blocages apparaissent », regrette Patrick Simon.

La seconde génération souffre plus que la première des discriminations et cette expérience est d’autant plus systématique qu’ils font partie des minorités visibles. Maghrébins, Turcs et Subsahariens en sont le plus souvent victimes. Et rien ne les protège : ni le mariage mixte ni l’ascension professionnelle. Au contraire. « Alors que le couple mixte est souvent conçu comme un indicateur d’intégration, les migrants et leurs enfants qui ont fait le choix de vivre en couple avec une personne de la population majoritaire subissent dans leur quotidien davantage de racisme », précisent les chercheurs, qui ajoutent que « les cadres immigrés sont significativement plus confrontés au racisme que toutes les autres catégories socioprofessionnelles ».

Le phénomène est assez prégnant pour qu’entre 5 % et 9 % des descendants d’Africains et de Maghrébins déclarent avoir subi dans les cinq dernières années du racisme et des discriminations sur leur lieu de travail. Chez les enfants d’immigrés européens, ils sont 1 % comme chez les descendants de l’Asie du Sud-Est. Ce qui explique peut-être que l’émergence de cadres soit un processus lent au sein de certaines communautés. Dans la population générale, 1 actif sur 5 a ce statut ; chez les enfants de migrants européens installés en France, 1 sur 3 peut s’en prévaloir, contre seulement 8 % des Maghrébins.

  • Zones urbaines sensibles : les hommes relégués dans des quartiers fuis par d’autres

Si pour l’ensemble des sept vagues migratoires considérées en bloc, l’intégration économique n’est pas à la hauteur d’une intégration sociale, qui, elle, fonctionne, l’étude de l’INED pointe un groupe, très masculin, qui, lui, n’a même pas réussi son insertion sociale. Les fils de Maghrébins, les jeunes ayant des parents venus d’Afrique subsaharienne ou de Turquie cumulent les indicateurs d’exclusion à cause de leur échec scolaire massif. Plus d’un tiers d’entre eux n’ont aucun diplôme, pas même le diplôme national du brevet. A leur niveau d’éducation trop faible pour entrer sur un marché du travail s’ajoute leur relégation dans des quartiers fuis par les autres.

Quand plus d’un habitant de ZUS sur deux est migrant ou fils de migrant, ils se retrouvent vite ghettoïsés et victimes de ce que le premier ministre, Manuel Valls, qualifiait en janvier 2015 d’« apartheid territorial, social, ethnique ». « Nous souhaitons attirer l’attention sur ce groupe », insiste M. Beauchemin, pour qui leur présence aux marges de la société, désormais scientifiquement établie, est « un fait social majeur ». Pour eux et pour les autres, Christelle Hamel, Patrick Simon et Cris Beauchemin plaident à l’unisson pour la mise en place de politiques de lutte contre le racisme et les discriminations, afin de ne pas « stopper ce processus d’intégration, en marche, par ces assignations aux origines de leurs parents ».




samedi 24 octobre 2015

Immigration, intégration : faut-il désespérer de la gauche?

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L’afflux de réfugiés en Europe a aggravé la querelle de l’immigration. Face aux coups de semonce médiatiques, il était urgent d’entendre des voix différentes. 

 Débat entre Jean Daniel et Edgar Morin.

L'OBS. La rentrée a été marquée par une succession de déclarations virulentes sur l’immigration, l’intégration, le Front national, l’identité française et même la «race». Le débat d’idées est-il encore possible hors de la polémique violente et égocentrée?

Jean Daniel. Sans doute la télévision a-t-elle contribué à transformer la politique en spectacle et à faire des intervenants des héros plus ou moins heureux d’une tragi-comédie permanente, même si les thèmes que vous citez s’annonçaient politiquement depuis les années 1980.

Quant à la violence, lorsque j’entends quelqu’un comme Alain Finkielkraut se plaindre d’attaques insupportables, je m’alarme de son manque de mémoire ou de culture. Il n’imagine même pas ce que des hommes comme Edgar et moi avons pu subir. D’abord de la part des communistes, du fait de notre dénonciation du stalinisme; ensuite de la part des ultra-sionistes, du fait de nos positions sur Israël et la Palestine; enfin, à propos du Portugal au moment de la révolution des oeillets, lorsque «l’Humanité» me dénonçait comme l’un des fossoyeurs de l’Union de la Gauche...

Mais, face à ces positions à l’emporte-pièce, je voudrais souligner que, bien avant qu’Edgar ne développe sa grande oeuvre, je m’insérais comme lui dans cette tradition du doute et de la complexité. Gide et Montaigne avaient la complexité féconde, le culte du doute, le chérissement de l’hésitation. Gide allait jusqu’à dire : «Quelquefois, je prononce une phrase, mais je ne vais pas jusqu’au bout, de peur d’avoir à douter de la vérité qui frapperait la première.»

Or, il existe une ingratitude de la complexité : tant qu’on n’a pas réussi à réunir toutes les facettes d’un problème, on se sent mutilé. L’exercice du journalisme, qui lutte contre un temps imparti, facilite les caricatures, les imprécations et les réquisitoires. L’obligation absolue de clarté qui est celle de notre métier conduit parfois au choix de la simplification, c’est-à-dire d’un renoncement relatif à la complexité.

Edgar Morin. L’esprit complexe, c’est celui qui traite un problème politique ou d’actualité en cherchant d’abord à trouver son sens, en le reliant à son contexte géographique, historique, humain..., et c’est aussi celui qui a le sens des ambivalences. C’est sans doute ce qui fait défaut aujourd’hui.

La citation de Gide m’en rappelle une autre : «Certains disent que pour améliorer l’humanité, il faut changer la société. D’autres disent qu’il faut plutôt nous changer nousmêmes. Moi, je ne sais pas par quoi commencer.» Je pense que ces deux nécessités doivent être conjointes et que la pensée complexe n’est pas binaire, mais plus souvent dans le «et/et».

Sur le plan politique, la complexité de mes engagements vient de ce que, à l’origine, libertarisme, socialisme et communisme étaient étroitement mêlés. Pour Marx, par exemple, la dictature du prolétariat n’était qu’un moyen d’arriver à la société sans Etat, c’est-à-dire à une société libertaire. A mon sens, de la source libertaire, il faut garder le besoin de liberté et d’autonomie personnelle; de la source socialiste, que la société doit être meilleure; et de la source communiste, l’idée de la fraternité ou de la communauté. J’y ai ajouté la source écologique, qui valorise notre relation à la fois intime et vitale à la nature.

Jean Daniel. Curieusement, je n’ai eu vraiment accès à Marx que grâce à un penseur alors réputé de droite, Raymond Aron. Son livre «les Etapes de la pensée sociologique» constitue un chef-d’oeuvre de vulgarisation. Pour résumer l’opposition fondamentale entre socialistes et communistes, le socialisme, en gros, c’est le social, donc au fond l’égalité; le communisme, c’est le partage et l’absence de propriété.

C’est assez paradoxal de vous voir citer Marx à travers Aron alors que l’un des deux parrains du «Nouvel Observateur» (avec Pierre Mendès France) était Sartre.

Jean Daniel. Oui, vous avez raison, mais Sartre, selon de Gaulle, c’était Voltaire! Quand je vais le voir pour le premier numéro du journal, il me dit d’emblée: «Ne vous inquiétez pas, je sais que vous êtes camusien jusqu’à l’os.» J’ai longtemps défendu Camus dans une grande solitude contre l’intelligentsia néomarxiste, sans même parler du mépris d’une bourgeoisie littéraire de droite.
J’avais trouvé dans Camus une pensée et une sensibilité assez solides pour m’y arrimer constamment. Quand il dit, à la fin de son discours du Nobel: «Je ne veux pas refaire le monde, je veux empêcher qu’on le défasse.» Ou lorsqu’il cite la Simone Weil de la guerre d’Espagne : «Chaque fois que l’on prend les armes au nom de la justice, on met un pied dans le champ de l’injustice.»

C’est Camus qui m’a permis d’adopter une morale radicale contre la violence faite aux civils, même comme riposte à des violences précédentes. Quand il dit aussi qu’il est un «réformiste radical», ça signifie: je veux aller jusqu’au bout d’une réforme avant qu’un compromis ne devienne une compromission.

Edgar Morin. Quand j’ai connu Camus, au lendemain de la guerre, j’étais communiste et je ne l’ai pas compris. Pour moi, il faisait partie de ceux que Hegel appelait les «belles âmes» ou les «grands coeurs», alors qu’il s’agissait de se salir les mains au contact de la réalité. J’ai saisi l’importance de Camus seulement plus tard.


Quant à Sartre, il m’a un peu marqué philosophiquement, notamment par son essai sur l’imaginaire. Mais, politiquement, je l’ai toujours trouvé nul. Quand j’étais résistant pendant l’Occupation, il n’était pas là. Alors que j’avais rompu avec le communisme stalinien, en 1956, lui est devenu compagnon de route du PC. Pour moi, c’est un exemple de crétinisme politique.
Enfin, en ce qui concerne Aron, il y a bien sûr des choses fortes dans son «Opium des intellectuels», mais lui-même a fumé l’opium du pouvoir en fréquentant les ministres et en écrivant pour «le Figaro»...

Au moment où beaucoup d’intellectuels flirtent avec la droite et se désespèrent de la gauche, vous revendiquez-vous toujours de gauche?
Jean Daniel. Si je tiens en ce moment à dire que je suis toujours de gauche, si je tiens à protester contre ceux qui quittent la gauche, comme une mode ou un habit, c’est que pour moi, la gauche est pleine d’une ambition d’égalité – je dirais même qu’elle est «sentimentale». Nous accumulons des nostalgies par rapport aux temps de la foi dans les lendemains qui chantent.

Aujourd’hui, on n’a jamais vu autant de gens aussi misérablement désespérés être censés nous donner de l’espérance. Mais je suis de gauche, pas seulement comme un intellectuel nostalgique de sa famille, mais comme un enfant militant.
Ce qui me révolte le plus au monde, c’est l’humiliation, et cela dans tous les domaines. La lutte contre l’humiliation ne réclame pas de connaissances spéciales, mais une vigilance permanente. Et, si la gauche n’a jamais fait que perdre ses propres valeurs, sa fonction propre est d’en trouver chaque fois de nouvelles. C’est en cela que je crois.

Edgar Morin. Je n’aime pas le terme «LA gauche», qui unifie des choses si diverses. Mais enfin, je me sens profondément de gauche, pour deux raisons: le souci de l’humanité et la foi en la fraternité. Tout en étant français, européen, méditerranéen, je suis en effet solidaire de toute l’espèce humaine et je me sens, comme une particule minuscule, participer à son incroyable aventure.

C’est pour cela que ma première réaction par rapport aux fugitifs qui viennent de Syrie, du Yémen ou d’ailleurs, c’est de dire : il faut les aider. Et ensuite, voyons comment aménager cette aide. Alors que j’ai vu dominer au contraire la peur, le mur.

Quand la France du Nord dégringolait sur la France du Sud en juin 1940 pendant l’exode, il n’y a eu ni tentes ni bidonvilles. On a accueilli ces gens-là pendant des mois parce qu’il y avait de la compassion.


Alors, pourquoi ce silence des intellectuels?

Edgar Morin. Quand on pense à la manière dont les sans-papiers avaient malgré tout été soutenus non seulement par des intellectuels, mais par toute une partie de la population, l’évolution est frappante. A mon avis, elle est liée à la régression profonde du présent. Nous assistons à une vichysation rampante, qui n’est évidemment pas née de rien.

Il y a toujours eu deux France qui se sont combattues, dès l’affaire Dreyfus, la loi Combes, la laïcité. La France républicaine l’avait emporté. La deuxième France, qui était à l’époque monarchiste, aristocratique, ultraréactionnaire, est restée en partie raciste, farouchement nationaliste. Et dans la crise profonde, à la fois économique, de civilisation et, je dirais même, «anthropologique», c’est celle-ci qui progresse, alors qu’il y a dépérissement du peuple de gauche. Et il n’est pas étonnant de voir certains intellectuels, aujourd’hui, changer de credo.

Nul acquis n’est irréversible, y compris la démocratie. Et ce qui ne se régénère pas dégénère. Ce ne sont ni les vitupérations, ni les imprécations, ni les dénonciations permanentes qui peuvent agir contre le Front national. Tant qu’on n’aura pas formulé une voie nouvelle, une nouvelle espérance, il sera irrésistible. C’est ce que j’ai essayé de penser avec Stéphane Hessel dans «le Chemin de l’espérance».

Sous la croûte politique et administrative, il existe en France une myriade d’initiatives pour une autre civilisation, plus solidaire et fraternelle, qui s’oppose à l’hégémonie du profit, du calcul, de la quantité et de l’anonymat. Je suis persuadé qu’au lieu de faire une politique d’austérité, il faudrait au contraire faire une politique de relance, qui pourrait être écologique, par le développement des ressources d’énergie propre, la dépollution des villes par de grands travaux, l’agriculture fermière...

Migrants
(©Lincoln Agnew pour L'OBS)

Jean Daniel. Il est vrai que l’indifférence à l’égard des migrants et la haine des immigrés sont des attitudes qui n’étaient pas celles de la droite classique il y a une trentaine d’années. De ce point de vue, on a fortement régressé.

Dans ce journal, nous avons depuis toujours pris part avec vigilance aux débats sur l’immigration. Très vite, après l’élection de François Mitterrand, sous l’effet de la crise et du «tournant de la rigueur», on a commencé à questionner la présence des immigrés dans la nation. En 1981, l’affiche de la campagne de François Mitterrand le représentait devant l’église d’un petit village. Un slogan, «La force tranquille», un hymne, «Douce France», de Charles Trenet.

Sept ans plus tard, personne ne pensait qu’il aurait été possible de reprendre la même affiche. On ne pouvait plus imposer aux Français l’unique symbole, même poétique et républicain, d’une France demeurée chrétienne. Car, entre-temps, l’islam avait fait son apparition dans le paysage, par la présence d’un nombre alors modeste de mosquées.

On a assisté durant ce premier septennat à une mutation idéologique de la gauche. On retient de Michel Rocard une citation tronquée: «Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde», et, en 1984, Laurent Fabius concède que «le Front national pose de bonnes questions, mais y apporte de mauvaises réponses». C’est le moment où, de groupusculaire, le FN s’institutionnalise en stigmatisant les immigrés.

Et commence à se placer au centre du débat...

Jean Daniel. Nous avons alors vu s’aviver ce qu’on a appelé ensuite le «différentialisme», une façon de théoriser une sensibilité aux différences. Le Front national s’attardait encore sur la pratique vicieuse d’un antisémitisme parfois négationniste. La diabolisation de Le Pen n’était pas nécessaire: il était déjà le diable.

Les choses ont changé lorsque Marine Le Pen a découvert que l’islamophobie était plus populaire que le racisme. Elle a rapidement vu le parti à tirer des problèmes que la cohabitation avec une minorité musulmane allait susciter, au moment même où le monde musulman devenait chaque jour davantage la proie de violences et le terrain de mouvements radicaux.

C’est à cette époque que j’ai eu le privilège d’entretiens avec Claude Lévi-Strauss, et c’est alors qu’il a évoqué l’incompatibilité possible entre différentes sociétés si l’une d’entre elles tente de dominer les autres. J’ai souligné que l’on pouvait admettre des réactions de distance et de rejet, avant de redouter une explosion d’hostilités.

C’est cela qui a incité Alain Finkielkraut à me faire l’honneur de se réclamer de moi. Mais attention ! S’il est vrai que Lévi Strauss a défendu le droit pour une société de préserver son identité culturelle et charnelle, sa langue, ses moeurs et son passé, il n’a jamais, pour autant, légitimé une quelconque xénophobie. L’islamophobie lui aurait fait horreur.

Edgar Morin. Contrairement à ce qu’on répète, la machine à intégrer n’est pas morte. Elle connaît des blocages, parce qu’on lui a ajouté une difficulté supplémentaire: c’est Sarkozy qui a couvert du mot «musulman» des gens qu’on voyait comme des Arabes, des Algériens ou des Marocains.

On les a islamisés alors que beaucoup sont de libres-penseurs, même si ces derniers connaissent bien des obstacles internes pour la critique du texte sacré. Mais plus on les traite comme des musulmans et tant qu’on n’enseigne pas, dans nos écoles, que la France est multiculturelle par nature, moins nous serons à même de résoudre le problème.

La France, en effet, dès qu’elle s’est formée comme nation, a comporté des Bretons, des Basques, des Aquitains, des Auvergnats, des Alsaciens, des peuples différents, qui avaient chacun sa langue et sa culture. Au cours des siècles, ces peuples se sont «provincialisés». Et, quand sont arrivés les émigrés à la fin du XIXe siècle, cela s’est poursuivi, avec des épreuves toujours difficiles (on a rappelé récemment les persécutions épouvantables que les Italiens avaient subies à Marseille).

La question s’est posée de savoir si ceux qui venaient d’Afrique du Nord allaient eux aussi pouvoir être assimilés au bout de deux ou trois générations, le succès de l’intégration étant le mariage mixte. Il y a eu de la réussite et de l’échec. On voit d’un côté des gens socialement intégrés et de l’autre, une minorité de la jeunesse des deuxième et troisième générations qui vit un sentiment de rejet, ce qui conduit certains au djihadisme.

Alors que la France a intégré déjà tant de différences, la seule chose qui nous manque, c’est finalement cette conscience de notre multiculturalité de nature. Il faudrait inscrire dans la Constitution que la France est une République une et multiculturelle.

Jean Daniel. La France est un miracle, faite de diversité. Michelet, Braudel, de Gaulle et Mitterrand ont tous commencé leurs Mémoires par une définition dévote et amoureuse de la nation française qui faisait une grande part à la pluralité d’origine de ceux qui l’avaient rejointe et composée.

Je crois néanmoins que la France est moins multiculturelle qu’elle n’est forcée de le devenir. Le problème nouveau, c’est l’islam. Même si je souscris à l’idée de Pierre Manent qui pense que l’irruption de l’islam révèle et aggrave une impuissance croissante à trouver en France et en Europe un projet commun. Reste que l’extrémisme, le djihad, Daech donnent des armes nouvelles au FN et à ceux qui le suivent.

Edgar Morin. Il faut également expliquer que l’islam est une religion typiquement judéo-chrétienne. Les interdits du Coran sont des interdits juifs, la cérémonie du mouton, c’est le sacrifice d’Abraham, Jésus est prophète, les minarets ressemblent à des clochers... L’incompréhension de cela serait bouffonne si elle n’était pas tragique. 

Propos recueillis par François Armanet et Marie Lemonnier, Nouvelobs.com

  

 

 

samedi 28 mars 2015

Benjamin Stora: Que cache le débat sur l’intégration ?

 

En 2015, on demande encore à des Français de troisième ou quatrième génération de s’intégrer… L’historien Benjamin Stora dénonce le discours dépassé de nos élites et ses relents colonialistes.

Sourcetelerama.fr
 
Historien, professeur à l'université Paris-XIII, Benjamin Stora est né en 1950 à Constantine (alors Algérie française). Spécialiste du Maghreb contemporain, de l'Algérie et de l'immigration en France (1), il est depuis août dernier président du conseil d'orientation de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration.

A partir de quand parle-t-on d’intégration en France ?

Jusque dans les années 50, la République pratique l'« assimilation ». On ne demandait pas aux Corses ou aux Bretons d'abandonner leurs origines, mais de respecter les mœurs de vie française, notamment la langue. Logiquement, la France a adopté cette approche avec l'Algérie, puisque celle-ci était considérée comme française. Dans les années 30, des personnages comme le leader nationaliste Ferhat Abbas étaient d'ailleurs qualifiés d'« assimilationnistes », de façon non péjorative. Ils disaient : « Oui à l'assimilation culturelle, car la France nous apporte la République, la modernité, la culture. Mais nous voulons rester musulmans. » A la question « peut-on être français et musulman à part entière ? », Abbas répondait donc par l'affirmative. Mais la montée des nationalismes et la décolonisation vont tout bouleverser.

D’où le nouveau terme d’intégration?

Oui, et c'est Jacques Soustelle (1912-1990), nommé gouverneur général d'Algérie par la gauche en 1955, qui parle le premier d'intégration. Cet ethnologue de formation cherchait un terme qui permette de préserver les traditions culturelles des populations locales tout en avançant la carte de l'égalité politique : « Instruire et construire, explique-t-il, aider à vivre mieux, accélérer le mouvement de progrès déjà imprimé par la France à cette province qui lui est si chère, tels sont nos objectifs. » Intégration devient son mot-clé, puis ­celui des socialistes quand ils arrivent au pouvoir en janvier 1956.

Pour le général de Gaulle, ensuite, trois solutions s'offrent à la France face au problème algérien (comme il le souligne dans son célèbre discours du 16 septembre 1959) : la « sécession » de l'Algérie, éventualité qu'il a d'abord rejetée ; la « francisation », qui aurait permis aux Algériens d'accéder aux fonctions politiques, administratives, judiciaires – mais le terme était trop outrancier pour être adopté. Et une troisième voie, qui avait sa préférence, l'« association », qui impliquait une forme d'égalité entre deux entités distinctes. L'indépendance de l'Algérie, en 1962, a momentanément évacué cette notion d'intégration qui n'avait plus lieu d'être.
Pourtant, elle va ressurgir…

Oui, au tournant des années 70 et 80, quand les enfants des immigrés algériens, qui ont acquis une forte visibilité, mettent la question des « Beurs » sur le devant de la scène. Et le fantôme algérien revient. Il s'agit alors d'éviter les erreurs du passé, de ne pas se retrouver coincé entre assimilation radicale et séparation. Les socialistes ressortent l'intégration : mot-valise, consensuel, compromis qui définit les conditions d'entrée dans la société française. Il leur permet aussi, dans le milieu des années 80, de lutter contre le différentialisme porté par les mouvements anti­racistes de l'époque – notamment SOS Racisme, le Mrap, la Licra – qui s'inscrivent dans une perspective de valorisation des différences.

Depuis, le mot d’intégration n’a plus quitté le débat public…

D'où la question que les enfants des Beurs posent dans les années 2000 : « Pourquoi parler d'intégration puisque nous sommes français ? » Tout se passe comme si, en persistant dans l'usage de ce terme, on continuait à leur demander un droit d'entrée. A chaque fois que la société traverse un moment de crise, avec le voile ou, plus récemment, l'émergence de jeunes djihadistes, on dit : « Il faut mieux les intégrer. » Alors que beaucoup d'entre eux sont des Français de troisième, voire de quatrième génération, et qu'ils ont souvent perdu l'usage de la langue arabe ! La vraie question est ailleurs : comment ces Français vivent-ils le fait d'être originaires de territoires situés hors de France ?
Vous estimez qu’on ne se la pose pas assez?

Nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques refusent de voir l'évolution de la société réelle et accusent un retard considérable dans leur perception de la présence maghrébine en France. Je parle volontairement du Maghreb, car 80 % de ceux qu'on appelle les « musulmans » sont d'origine maghrébine. Or, nous ne connaissons rien de l'histoire du Maghreb au XXe siècle, et, par facilité, nous cherchons à tout ramener à la question religieuse, c'est-à-dire à l'islam. Mais nous ne sommes pas face à une communauté homogène, qu'on pourrait désigner par « les Musulmans-issus-de-quartorze-siècles-d'histoire-musulmane »!

Nous parlons de gens issus d'une géographie, d'une histoire à chaque fois différente, dont on ne sait rien en France. Six millions de Français viennent de là. Comment vivre et dialoguer avec eux si personne ne connaît les responsables politiques, écrivains, artistes ou congrégations religieuses qui ont fait cette histoire ? Il faut enseigner cette dernière si l'on veut intégrer ces populations dans un récit national républicain.

Une histoire qui renvoie aussi à des souvenirs douloureux…

Aujourd'hui, le Maghreb n'est appréhendé que dans la perspective de son rapport conflictuel avec la France, c'est-à-dire la guerre d'Algérie. Les études historiques plus larges ont certes progressé, mais on commence toujours par la fin : les accords d'Evian de 1962, la question des harkis ou des pieds-noirs… Ce qui précède, ce qui suit, reste un vaste trou noir.

L’opinion publique est parfois heurtée quand certains jeunes Français brandissent le drapeau algérien lors de manifestations sportives. Comment expliquer leur attitude ?

Les jeunes d'origine algérienne ne sont pas les seuls à brandir un drapeau qui est celui de leurs parents, ou de leurs grands-parents. C'est aussi le cas de jeunes d'origine portugaise par exemple, mais on ne l'évoque que rarement (cela a été vu lors de la dernière Coupe du monde de football). Leur geste signifie qu'ils restent attachés à une origine familiale ; ce qui ne veut pas dire, loin de là, qu'ils sont contre la France.

A mon avis, ce qui choque, c'est que ces manifestations d'attachement, qui ont toujours existé dans la sphère privée, débordent désormais dans l'espace public. La frontière entre public et privé s'efface sur bien d'autres aspects, par exemple religieux, mais cette attitude nous renseigne surtout sur l'état de crise du modèle républicain français : il est incapable d'unir ses différentes composantes autour d'un projet, d'un vivre-ensemble communs.
Pourquoi la question de l’intégration semble-t-elle beaucoup moins concerner les autres immigrations, italienne, polonaise, espagnole ou portugaise ?

Pour la bonne raison qu'elle a été inventée pour l'immigration algérienne et renvoie à l'histoire coloniale. Nous n'avons pas le même contentieux avec les autres immigrations, même si leur entrée a aussi été douloureuse, notamment pour les Italiens et les Polonais. Si l'on se polarise sur l'immigration maghrébine, c'est aussi parce que l'imaginaire occidental sur l'islam – ses valeurs jugées rétrogrades, son prosélytisme redouté et son inadaptation supposée à la démocratie – s'est surajouté à l'histoire coloniale.

A quoi s'ajoute aujourd'hui la question de la concurrence ou de la coopération économique d'un Maghreb très proche, et en expansion, qui comptera bientôt 100 millions d'habitants. Est-ce une menace ou une opportunité ? Les élites françaises hésitent. Et, à force d'hésiter, la France perd des marchés de l'autre côté de la Méditerranée, comme en Algérie, où elle n'aura bientôt plus sa place de premier partenaire économique. C'est historique.

Finalement, peut-on dire que l’intégration a fonctionné?

Contrairement à ce qu'affirment Eric Zemmour et d'autres, je pense que notre modèle républicain est plutôt une réussite. Ces dernières décennies, des Français « nouvelle manière » sont entrés dans la société, tout en restant attachés à leurs origines. A la marge, on trouve bien sûr des individus radicalisés, qui veulent détruire le système. Mais l'immense majorité des descendants des immigrations maghrébines postcoloniales ne se vit pas autrement que comme française.

Ce qui n'empêche pas que d'immenses progrès restent à faire. Ils concernent les nouvelles générations au sens large, et pas seulement celles liées au Maghreb. La France a profondément changé, et les jeunes – tous les jeunes ! –, premières victimes du chômage, sont sous-représentés dans les institutions. Il est indispensable que les partis politiques, les syndicats, les médias leur donnent la place qui leur revient. Une société ne peut oublier ceux qui représentent son avenir.