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jeudi 16 novembre 2017

Libye : des migrants vendus sur des marchés aux esclaves

L'indignation de l'animateur Claudy SIAR de RFI

 




Crimes

Esclavage en Libye : Tripoli ouvre une enquête sur des actes «inhumains»

Par AFP —






Un responsable du ministère libyen des Affaires étrangères, Salah Abou-Raguigah (C), lit un communiqué lors d'une conférence de presse à Tripoli, le 19 novembre 2017 Photo MAHMUD TURKIA. AFP
Le gouvernement libyen d’union nationale (GNA), évoquant des actes «inhumains», a affirmé dimanche qu’une enquête avait été ouverte sur des cas d’esclavage près de la capitale Tripoli, à la suite d’un documentaire choc de la chaîne américaine CNN.

Le gouvernement suit «avec grande attention les rapports des médias sur l’exploitation des migrants clandestins par des criminels», a indiqué le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué lu devant la presse.

Les faits décrits, qualifiés d’actes «inhumains et contraires à la culture et aux traditions du peuple libyen», «font l’objet d’une enquête», a-t-on poursuivi.
«Si ces allégations sont confirmées, toutes les personnes impliquées dans ces crimes seront punies», a promis ce même ministère.

Tout en rappelant «son engagement total et clair» envers la charte des Nations unies ainsi que son attachement aux textes criminalisant le commerce des personnes, Tripoli a toutefois critiqué la position des pays de la région sur le dossier.

«La Libye met en garde (...) contre les solutions internationales superficielles et stériles qui font en réalité obstacle à ses efforts pour endiguer ce phénomène, ouvrant la voie aux réseaux du crime organisé», a argué le ministère des Affaires étrangères.

L’idée d’installer des centres d’accueil en Libye avait été avancée fin août lors d’un mini-sommet à Paris en présence de pays européens, du Niger ou encore du Tchad. Elle avait toutefois été abandonnée du fait de l’insécurité persistante dans le pays.

«Mécontentement»

Plus tôt dimanche, le vice-premier ministre du gouvernement d’union libyen, Ahmed Metig, avait déjà publié un communiqué sur Facebook pour exprimer «son mécontentement» quant à «la réapparition du commerce d’esclaves dans la banlieue de Tripoli».

Metig avait indiqué qu’il chargerait «une commission d’enquêter sur ces informations de presse afin d’appréhender et soumettre les responsables à la justice».

Un récent reportage de CNN montrant des migrants vendus aux enchères en Libye, et largement partagé sur les réseaux sociaux, a provoqué une forte émotion, suscitant des réactions indignées en Afrique et à l’ONU.

On y voit notamment, sur une image de mauvaise qualité prise par un téléphone portable, deux jeunes hommes. Le son est celui d’une voix mettant aux enchères «des garçons grands et forts pour le travail de ferme. 400... 700...» avant que la journaliste n’explique: «ces hommes sont vendus pour 1 200 dinars libyens -- 400 dollars chacun».

Samedi, un millier de personnes a manifesté à Paris pour dénoncer les cas d’esclavage en Libye, selon la préfecture de police.

Depuis la chute en 2011 du régime de Mouammar Kadhafi, les passeurs, profitant du vide sécuritaire et d’une impunité totale en Libye, font miroiter à des dizaines de milliers de personnes cherchant une vie meilleure un passage vers l’Italie qui se trouve à 300 kilomètres des côtes libyennes.

Selon les derniers chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), près de 156 000 migrants et réfugiés sont arrivés en Europe par la mer depuis le 1er janvier (contre près de 341 000 durant la même période en 2016), dont 73% en Italie. Près de 3 000 sont morts en tentant la traversée.

VIDÉO. CNN publie des images d'une vente aux enchères d'êtres humains en Libye. Une dérive glaçante de la crise migratoire qui secoue l'Afrique.

Modifié le | Le Point.fr






La chaîne américaine CNN a reçu une vidéo où l'on voit des esclaves vendus aux enchères en Libye. 
La chaîne américaine CNN a reçu une vidéo où l'on voit des esclaves vendus aux enchères en Libye.  © Capture d'écran de la vidéo de CNN / CNN







Tout est parti d'une vidéo, envoyée à CNN. « 900, 1000 » ? « Des hommes forts pour le travail à la ferme »… On y découvre des migrants vendus aux enchères sur des marchés aux esclaves en Libye. À partir de ces images glaçantes, deux journalistes de la chaîne américaine ont enquêté en se rendant à Tripoli. Ils y ont découvert que des marchés comme celui dont les images leur ont été envoyées se tenaient une à deux fois par mois. À l'aide de caméras cachées, ils ont réussi à filmer l'une de ces ventes, organisée la nuit dans un village en dehors de la capitale libyenne.

Les preuves de ces ventes aux enchères ont été transmises aux autorités libyennes qui ont promis de lancer une enquête sur ces agissements. Interrogé, Naser Hazam, le premier lieutenant de l'agence anti-immigration clandestine du gouvernement reconnaît que des gangs ont bien la main sur des réseaux de passeurs dans le pays. Il affirme toutefois n'avoir jamais assisté à de tels marchés.

La crise migratoire en toile de fond

À l'origine de ce trafic, il y a la crise migratoire, expliquent les journalistes. Les milliers de personnes qui tentent de fuir le continent africain pour l'Europe passent chaque année par la frontière libyenne. Mais les contrôles renforcés au large des côtes limitent désormais le nombre de bateaux qui peuvent tenter la traversée.

Sans un sou (tout ce qu'ils avaient ayant été donné aux passeurs) et coincés en Libye, les migrants deviennent alors des esclaves, les passeurs des maîtres. À l'intérieur des centres de détention pour migrants, de nombreux témoignages se font l'écho de ces pratiques moyenâgeuses. Leurs corps mutilés en disent long sur le traitement qui leur a été infligé.



LIBYA-EUROPE-MIGRANTS ©  MAHMUD TURKIA / AFP
Des migrants, qui tentent de rallier l'Europe via la Libye, marchent vers un centre de détention sur la ville côtière de Guarabouli, à 60 km à l'est de Tripoli.  © MAHMUD TURKIA / AFP

40 millions d'esclaves dans le monde

En mai 2017, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) avait recueilli des témoignages similaires. À l'époque, les propos rapportés faisaient état de travail forcé dans l'agriculture ou le bâtiment pour les hommes et de cas de viols et de prostitution forcée pour les femmes. Un « trafic souterrain à ciel ouvert », avait alors commenté Marwa Mohamed, chercheuse pour Amnesty International, dans les colonnes du Figaro, qui expliquait que ces trafics se tenaient dans des zones où l'autorité du pouvoir central était inexistante. La situation économique catastrophique et l'instabilité politique de la région favorisaient, selon elle, le développement de trafic en tous genres.

La Libye est loin d'être le seul pays ou ce genre de pratiques est observé. Aujourd'hui dans le monde, l'Organisation internationale du travail à l'Assemblée générale de l'ONU estime à plus de 40 millions le nombre de personnes victimes d'esclavage.

People for sale
Where lives are auctioned for $400
Exclusive: Migrants being sold as 'slaves'

Tripoli, Libya (CNN) -- "Eight hundred," says the auctioneer. "900 ... 1,000 ... 1,100 ..." Sold. For 1,200 Libyan dinars -- the equivalent of $800.
Not a used car, a piece of land, or an item of furniture. Not "merchandise" at all, but two human beings. 
One of the unidentified men being sold in the grainy cell phone video obtained by CNN is Nigerian. He appears to be in his twenties and is wearing a pale shirt and sweatpants.
He has been offered up for sale as one of a group of "big strong boys for farm work," according to the auctioneer, who remains off camera. Only his hand -- resting proprietorially on the man's shoulder -- is visible in the brief clip.
After seeing footage of this slave auction, CNN worked to verify its authenticity and traveled to Libya to investigate further. 
Carrying concealed cameras into a property outside the capital of Tripoli last month, we witness a dozen people go "under the hammer" in the space of six or seven minutes. 
"Does anybody need a digger? This is a digger, a big strong man, he'll dig," the salesman, dressed in camouflage gear, says. "What am I bid, what am I bid?"
Buyers raise their hands as the price rises, "500, 550, 600, 650 ..." Within minutes it is all over and the men, utterly resigned to their fate, are being handed over to their new "masters."
After the auction, we met two of the men who had been sold. They were so traumatized by what they'd been through that they could not speak, and so scared that they were suspicious of everyone they met.

Crackdown on smugglers

Each year, tens of thousands of people pour across Libya's borders. They're refugees fleeing conflict or economic migrants in search of better opportunities in Europe.
Most have sold everything they own to finance the journey through Libya to the coast and the gateway to the Mediterranean.
But a recent clampdown by the Libyan coastguard means fewer boats are making it out to sea, leaving the smugglers with a backlog of would-be passengers on their hands.
So the smugglers become masters, the migrants and refugees become slaves.
Migrants rescued from the Mediterranean arrive at a naval base in Tripoli in October.
The evidence filmed by CNN has now been handed over to the Libyan authorities, who have promised to launch an investigation.
First Lieutenant Naser Hazam of the government's Anti-Illegal Immigration Agency in Tripoli told CNN that although he had not witnessed a slave auction, he acknowledged that organized gangs are operating smuggling rings in the country.
"They fill a boat with 100 people, those people may or may not make it," Hazam says. "(The smuggler) does not care as long as he gets the money, and the migrant may get to Europe or die at sea."
"The situation is dire," Mohammed Abdiker, the director of operation and emergencies for the International Organization for Migration, said in a statement after returning from Tripoli in April. "Some reports are truly horrifying and the latest reports of 'slave markets' for migrants can be added to a long list of outrages."
The auctions take place in a seemingly normal town in Libya filled with people leading regular lives. Children play in the street; people go to work, talk to friends and cook dinners for their families.
But inside the slave auctions it's like we've stepped back in time. The only thing missing is the shackles around the migrants' wrists and ankles.

Deportation 'back to square one'

Anes Alazabi is a supervisor at a detention center in Tripoli for migrants that are due to be deported. He says he's heard "a lot of stories" about the abuse carried out by smugglers.
The Treeq Alsika Migrant Detention Center in Tripoli, where some migrants are held by Libyan authorities before they are repatriated.
"I'm suffering for them. What I have seen here daily, believe me, it makes me feel pain for them," he says. "Every day I can hear a new story from people. You have to listen to all of them. It's their right to deliver their voices."
One of the detained migrants, a young man named Victory, says he was sold at a slave auction. Tired of the rampant corruption in Nigeria's Edo state, the 21-year-old fled home and spent a year and four months -- and his life savings -- trying to reach Europe.
He made it as far as Libya, where he says he and other would-be migrants were held in grim living conditions, deprived of food, abused and mistreated by their captors.
"If you look at most of the people here, if you check your bodies, you see the marks. They are beaten, mutilated."
When his funds ran out, Victory was sold as a day laborer by his smugglers, who told him that the profit made from the transactions would serve to reduce his debt. But after weeks of being forced to work, Victory was told the money he'd been bought for wasn't enough. He was returned to his smugglers, only to be re-sold several more times.
The smugglers also demanded ransom payments from Victory's family before eventually releasing him.

ESCLAVAGE DES MIGRANTS EN LIBYE, INDIGNONS-NOUS MAIS ÉVITONS LA CONCURRENCE DES MÉMOIRES

Bien triste constat que celui fait ici par le chroniqueur j. RÉMY NGONO, qui doit néanmoins nous prémunir contre toute mise en concurrence des mémoires. 

Parce que les victimes des attentats de Paris, et toutes les autres consécutives notamment aux crimes perpétrés par la Françafrique, ne supporteraient pas que nous les opposions, même indirectement, au nom de leur nombre ou de la compassion sélective pratiquée par les tyrans africains et leurs maîtres français.

Insurgeons-nous collectivement contre l'inhumanité et la cruauté de la Françafrique.

  Joël Didier Engo, Président de l'association NOUS PAS BOUGER



ARRÊT SUR IMAGES

Il a fallu un reportage de la chaîne CNN pour que les Africains se lèvent pour manifester contre l'esclavage des Africains en Libye. C'est bien, mais c'est comme si c'est CNN qui vient de nous faire découvrir ce qui se passe en Libye , alors que tous les dirigeants africains le savent, et je le dénonce ici depuis la création de ma page Facebook. D'autres lanceurs d'alertes tels Abdelaziz Mounde, Modestine Carole Tchatchouang, Junior Zogo, Claudy Siarr, le font depuis des années, mais aucun dirigeant africain et leur syndicat de l' Union Africaine ne se sont jamais levés ne serait -ce que pour s' indigner auprès des représentations diplomatiques libyennes installées dans leur pays.

Pourtant, quand c'était un attentat de CHARLIE HEBDO à Paris, ils sont partis défiler en France et même dans certaines villes en Afrique. Yayi BONI a pleuré jusqu'à vouloir tomber évanoui. Macky SALL qui est de couleur noire ébène, était devenu rouge avec des yeux qui coulaient du sang derrière les binocles sombres. Faure GNASSINGBE qu'on ne voit jamais au Togo, était en tête de peloton sur les Champs Élysées. Le drapeau ivoirien était en berne et les larmes de OUATTARA se mélangeaient à sa morve...

Si les Africains prennent le chemin de l'esclavage en Libye et les camps de maltraitance raciste dans tous les pays du Maghreb , c'est parce qu'ils fuient l'esclavage qui sévit dans leurs pays respectifs où toutes les richesses et les pouvoirs sont concentrés entre les mains des colons noirs. Toute manifestation est réprimée par des tirs à balles réelles. Les journalistes et défenseurs des droits de l'homme sont jetés en prison. Les jeunes font les petits boulots esclavagistes. Les fillettes et les garçonnets subissent la pédophilie et la pédérastie pour pouvoir manger.

Entre un esclave africain maltraité par les passeurs en Libye et un esclave africain condamné à la misère à perpétuité et fusillé par les forces de sécurité de son propre pays, lequel faut-il plaindre?

J. REMY NGONO
REMY NGONO officiel a ajouté 8 photos.

samedi 9 mai 2015

Enfant ivoirien caché dans une valise, bel exemple d'un traitement sécuritaire orienté de l'information en matière d'immigration



Le traitement très orienté de l'information en Europe, notamment sur les questions migratoires et de coopération avec l'Afrique, ne cessera donc jamais d'interloquer des associations comme la nôtre, assimilés fréquemment à de "naïfs gauchistes". 

Jusqu'ici il n'y a en effet pas eu un seul journaliste - dans le bel unanimisme sécuritaire ambiant - pour pointer cette inhumanité qui prévaut dans les procédures de regroupement familial, et qui aurait tout aussi pu acculer un père aimant de nationalité ivoirienne, résident régulier en Espagne, à faire venir son fils dans une valise...

Mais non c'est bien connu, les Africains dans leur misère généralisée, seraient prêts à (faire) courir tous les risques pour parvenir au paradis européen.

Cela permet surtout aux officiels de se conforter dans leur rhétorique Europe-forteresse, insistant de "mener une guerre sans merci" - à priori légitime - "contre les réseaux de passeurs".

Pourvu qu'elle mette définitivement fin à ces drames humains d'un autre temps!

Joël Didier Engo



L’enfant passé dans une valise va pouvoir rejoindre sa mère en Espagne

Big Browser, Le Monde.fr  25 mai 2015

Début mai, Adou, un enfant ivoirien de 8 ans, avait presque passé la frontière espagnole à Ceuta, caché dans une valise à roulette. Mais les douaniers l'ont découvert en soumettant le bagage aux rayons X. Le jeune garçon avait alors été remis aux services de protection de l'enfance de l'enclave espagnole et placé dans un centre pour mineurs. Finalement, il a obtenu une carte de séjour provisoire d'un an afin de rejoindre sa mère, qui réside légalement à Fuerteventura, dans l'archipel espagnol des Canaries.

Le père de l'enfant, Ali Ouattara, avait été arrêté peu de temps après lorsqu'il avait traversé la même frontière. Cet Ivoirien et son épouse, Lucie Ouattara, sont installés aux Canaries, mais le garçon n'avait pas d'autorisation de séjour. Il doit maintenant attendre les résultats de tests ADN qui doivent confirmer les liens de parentalité. Son père est lui toujours en détention provisoire, la juge refusant de le libérer, arguant de sa "responsabilité présumée dans la grave mise en danger de la vie du mineur et de son intégrité physique".

Les négriers de la Méditerranée

LE MONDE | 10.05.2015 
 Par Andrea Palladino et Andrea Tornago (Palerme, Rome - envoyés spéciaux)

Le numéro 16 s’appelle en réalité Nazrat, le 1800, Habtom. Hommes et femmes se sont évanouis derrière des chiffres. Ils sont devenus des matricules anonymes au sein d’une comptabilité occulte qui brasse des millions de dollars : l’argent déboursé par les migrants en échange d’un ultime espoir, d’une terre d’accueil. Ces numéros maudits ont été attribués à des familles entières avant qu’elles n’embarquent pour un périple qui part souvent du Soudan, mais se termine pour beaucoup – de plus en plus nombreux – au fond de la mer. Des milliers d’entre eux gisent désormais en Méditerranée, engloutis quelque part entre la Libye et la Sicile.

Voilà l’affreuse réalité qui ressort des écoutes téléphoniques transcrites dans les 526 pages de l’enquête du parquet de Palerme – que Le Monde a pu consulter – sur le réseau international qui relie le cœur de l’Afrique subsaharienne à l’Europe. Aux yeux des trafiquants, ces êtres humains sans nom, sans visage et sans identité ne sont qu’une marchandise numérotée.


En 2014, 219 000 personnes ont traversé la Méditerranée, dix fois plus qu’en 2012. Et cette incessante transhumance entre la Corne de l’Afrique et les plages de Sicile a logiquement multiplié le nombre des victimes. Le tragique naufrage d’un chalutier, dans la nuit du samedi 18 au dimanche 19 avril, à 120 kilomètres des côtes libyennes, a fait 850 morts. « La pire hécatombe jamais vue en Méditerranée », selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

« Appelle-moi général »


Les migrants secourus par un navire de la marine italienne dans le port de Reggio de Calabria, au sud de l'Italie, le 14 avril.
Le 12 avril, voilà tout juste un mois, un autre drame avait provoqué la noyade de 400 personnes. Selon la direction antimafia de Catane, en Sicile, l’équipage de ce navire, dont deux membres ont été incarcérés, appartenait à « un groupe criminel organisé ». A bord, les marins disposaient de téléphones satellite cryptés leur assurant un contact permanent avec leur organisation basée en Libye. De mai à décembre 2014, le service central opérationnel du ministère de l’intérieur italien, l’unité d’élite de la police chargée de poursuivre les mafieux, a intercepté les communications de vingt-quatre trafiquants. Quatorze ont été arrêtés, dix sont toujours en fuite.


La filière était parfaitement organisée. D’après l’enquête du parquet de Palerme, le réseau comportait une cellule soudanaise de départ, composée d’une dizaine d’hommes chargés de l’accueil des clandestins qui avaient pour la plupart fui l’Afrique de l’Est, puis de transport en Libye. Une cellule libyenne prenait ensuite le relais pour les transferts maritimes vers l’Europe. Puis un groupe d’hommes, à Catane, était chargé d’organiser, si nécessaire, la fuite des migrants placés dans des centres d’accueil et de les acheminer à Rome ou, le plus souvent, à Milan. De là, une dernière bande devait leur faire gagner la Suède, la Norvège, l’Allemagne ou un autre pays européen.

« J’ai la classe de Kadhafi, personne dans l’organisation n’est plus fort que moi », se vante Yehdego Medhane, chef de la cellule libyenne
Dans la Libye chaotique de l’après-Kadhafi, le climat se montrait propice à tous les trafics, et un puissant réseau a pu se constituer. Yehdego Medhane, un Erythréen de 34 ans, est le chef de la cellule libyenne qui est au cœur du dispositif, coordonnant les autres groupes. L’homme, toujours en fuite, s’est octroyé le grade de général. « Appelle-moi toujours général », dit-il au bout du fil à son interlocuteur en Suède, en juin 2014, tandis qu’il vante l’efficacité de sa filière de passeurs. « J’ai la classe de Kadhafi, personne dans l’organisation n’est plus fort que moi », se vante-t-il. Yehdego Medhane maintenait les contacts avec la cellule soudanaise et organisait le départ des bateaux vers la Sicile.

Il faisait également sortir les migrants des prisons libyennes en corrompant la police locale. Sur l’une des bandes, il déclare « avoir versé 40 000 dollars [environ 37 000 euros] aux policiers pour faire libérer ces personnes ». Un autre membre de cette cellule libyenne, Ermias Ghermay, également visé par l’enquête, est un Ethiopien qui, depuis Zouara, en Libye, a coordonné les voyages des migrants vers l’île italienne de Lampedusa entre 2013 et 2014. Au téléphone, il se présente à ses complices comme un « entrepreneur »…

« 80 000 dollars par bateau »

Yehdego Medhane disposait d’un groupe très actif au Soudan, composé de sept personnes : Sami, le transporteur, Nahom, Kiros, Mera-Merawi, Abraham, Wedi et Fachie. Ce réseau a un représentant financier aux Etats-Unis, Wedi Areb, capable de transférer de l’argent dans le monde entier. Dans une conversation interceptée entre Yehdego Medhane et un jeune homme nommé Miki, l’homme assure qu’il est avantageux d’investir en Amérique, car « personne ne demande d’où vient l’argent ».Il confie que le trafic de migrants lui a déjà rapporté « 170 000 », sans préciser la monnaie, et dit vouloir désormais placer de l’argent au Canada. Une montagne de billets, « 80 000 dollars par bateau », selon Asghedom Ghermay, responsable de la cellule sicilienne, circule donc en toute impunité.

La Sicile, qui apparaît après vingt ou trente heures de traversée aux yeux de ceux qui ont erré des années durant pour fuir les guerres civiles, n’est que la première étape d’un long voyage. D’autres passeurs sont déjà là, prêts à faire rapidement sortir les migrants des centres d’accueil siciliens. Direction Milan, qui n’est qu’une halte provisoire. La capitale lombarde, carrefour des trafics, est l’avant-poste de l’Europe du Nord, cet eldorado auquel des milliers d’immigrés aspirent. La cellule de Milan a pour mission d’organiser le départ d’Italie, à bord d’une voiture, d’un fourgon ou d’un train. Tout dépend du nombre de passagers et de la somme qu’ils sont disposés à payer. Cette dernière partie du voyage peut coûter de 400 à 1 500 euros par personne.

Les trafiquants qui opèrent en Lombardie sont des hommes de « toute confiance » d’Asghedom Ghermay : Efrem, Mudeser, Michael. Ils se déplacent sans entraves dans toute l’Italie du Nord et organisent les transferts d’immigrés en Suisse, en Allemagne et en France. Un court texto suffit : « Région : Vénétie ; lieu : Montebelluna. » Depuis la Sicile, Asghedom Ghermay notifie quand et où les « chargements » doivent être effectués. C’est Efrem qui décide des moyens de transport, recharge les portables, achète les billets – dont il majorera le prix d’au moins 20 euros – et qui explique comment éviter les contrôles. Selon la police transalpine, la gare centrale de Milan est le nœud « stratégique » de l’organisation. C’est dans ses environs que Mudeser reçoit les migrants, empoche le paiement et fait partir ses « clients » vers les terres promises du Nord.

Le risque économique semble nul pour les passeurs

Le transfert de cet argent sale est une véritable obsession du groupe, soucieux de maquiller au mieux, par le biais d’un circuit financier parallèle, le flux ininterrompu d’euros et de dollars qui passe entre ses mains. La police italienne a écouté les conversations de l’homme chargé de la gestion des comptes. Elle comprend que « Medhane s’informe sur la manière d’administrer ces gains. Abdou lui signale que le gouvernement suédois contrôle toutes les opérations bancaires et, tatillon, questionne sur tout. Medhane demande s’il est possible, lorsqu’il aura les papiers, de se rendre à Dubaï, de déposer l’argent dans une banque pour regagner ensuite l’Europe. Abdou lui répond qu’il n’y a aucun problème parce qu’il suffit d’avoir un compte dans une banque internationale ». Les sommes en jeu sont colossales. Le seul voyage entre la Corne de l’Afrique et la Libye rapporte en moyenne 2 300 dollars par personne à l’organisation. Il faut ensuite ajouter le prix de la traversée, le transit en Italie à Catane, le transport à Milan et, enfin, le dernier transfert vers l’Europe du Nord.

Il n’existe pas de tarif fixe pour le passage : il s’agit de déposséder les migrants du plus d’argent possible. Leurs parents collectent la somme nécessaire auprès de la diaspora africaine installée en Europe et aux Etats-Unis, contactent les trafiquants, guettent avec angoisse les arrivées et suivent, minute par minute, la chronique des naufrages. La cellule libyenne leur indique le code de paiement et le nom du voyageur : « Wedi Areb appelle Medhane, consignent les policiers italiens, et l’informe que les personnes qui ont payé pour le code 37 correspondent à Kidane, que le code 38 correspond à Simon, 1 750 dollars. »


La traçabilité des paiements est quasi impossible. En Italie, par exemple, les transferts d’argent entre les membres de la cellule sicilienne et celle de Milan sont répartis en une multitude de versements réalisés par carte de crédit prépayée ou en utilisant le circuit de la Western Union. De même, pour ne pas attirer l’attention, lorsque l’argent doit passer les frontières entre l’Europe et l’Afrique, les trafiquants utilisent le système de l’hawala – un mot arabe signifiant « transfert ». Déjà cité dans les textes du VIIIe siècle, il repose sur la confiance entre les intermédiaires financiers et permet de faire circuler d’importants capitaux à l’abri des regards. C’est l’un des principaux circuits de financement du terrorisme.

Même si l’embarcation sombre, les rentrées ont été assurées grâce aux paiements anticipés
Le risque économique semble nul pour les passeurs. Même si l’embarcation sombre, les rentrées ont été assurées grâce aux paiements anticipés. Le 31 août 2014, un intermédiaire signifie à Medhane que « seulement 4 émigrants sur 400 ont survécu » ; 396 morts, donc. Au sein de l’organisation, nul ne se soucie de ce naufrage, dont personne ne semble avoir eu connaissance, ce qui prouve combien les statistiques officielles sous-estiment la dimension de cette tragédie. Quelques jours plus tard, l’activité des trafiquants reprend de plus belle. Une « cargaison » de 150, puis une autre de 400 et, dix jours plus tard, une troisième de 750 prennent la mer. Souvent, les embarcations restent à peine à flot tant elles sont surchargées. Si un bateau ne peut accueillir, en principe, que 500 personnes, Medhane assure – en riant au téléphone – que lui en fera tenir mille, hommes, femmes et enfants.

Les trafiquants connaissent bien les risques encourus par leurs passagers. La mer et les naufrages, mais aussi les miliciens libyens, qui engagent si besoin de véritables opérations militaires pour couler les navires de migrants. « Le bateau était un peu en difficulté, rapporte-t-on à Yehdego Medhane, selon les écoutes policières, car il y avait beaucoup de monde à bord. Les navires libyens sont arrivés et ont commencé à tirer… Ils se sont approchés et alors l’équipage s’est caché. Les passagers ont convaincu les Libyens de les laisser… »

Medhane raconte aussi au téléphone que les secours interviennent dès que l’embarcation atteint les eaux internationales. Mais, malgré les interventions rapides de la marine italienne, d’obscurs événements surviennent parfois. Des bateaux seraient mystérieusement coulés, et les trafiquants disent ne pas savoir par qui. Un certain « John », basé à Stockholm, parle à Medhane, selon les écoutes, d’une « élimination ». « Par qui ? », demande Medhane. John déclare qu’il l’ignore…