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mardi 25 mai 2021
« Tout ça pour ça » : le dépit des migrants arrivés à la nage ou à pied à Ceuta et refoulés vers le Maroc
Par Ghalia Kadiri
Publié le 20 mai 2021 Le Monde
Reportage
La moitié des 8 000 personnes ayant franchi illégalement, depuis lundi, la frontière qui sépare le royaume chérifien de l’enclave espagnole ont été contraintes de rebrousser chemin.
Saïd s’avance pieds nus au milieu des débris de verre parsemant le sol, les yeux rougis par les gaz et la colère. Derrière lui, des centaines de jeunes hommes, des femmes et des enfants marchent, tête baissée, laissant derrière eux la frontière grillagée qui sépare le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta, au nord du royaume, et l’espoir de fuir la misère et le chômage. La moitié des 8 000 personnes ayant franchi illégalement cette frontière depuis lundi 17 mai ont été contraintes de rebrousser chemin, refoulées « à chaud », quel que soit leur âge. Elles ont réussi à pénétrer dans l’enclave avant d’être expulsées par les autorités espagnoles.
« Tout ça pour ça !, lâche Saïd. Nous avons passé presque deux jours à Ceuta, étouffés par les gaz lacrymogènes, entassés par terre, avant d’être reconduits à la frontière. »
Prise de court par cette arrivée inédite, la préfecture de Ceuta a mobilisé des soldats antiémeute pour dissuader les candidats à l’exil. Accusé de les avoir délibérément laissés passer, sur fond de crise diplomatique avec Madrid, le Maroc a fini par renforcer son dispositif de surveillance dans la journée de mardi, alors que les tentatives de passage ont déjà fait un mort.
Mais beaucoup ont poursuivi malgré tout, provoquant des scènes de chaos près de la frontière. Dans la nuit de mercredi à jeudi, de violents heurts ont éclaté avec la police. Plusieurs centaines de jeunes ont lancé des projectiles en direction des forces de l’ordre, fracassé des lampadaires et brûlé des panneaux publicitaires.
« On a la haine, lance Saïd. Ici, il n’y a pas de travail, pas d’avenir, plus de place pour la dignité. » Lundi, le jeune homme de 21 ans, sans travail, originaire de la ville voisine de M’diq, s’était rendu à Fnideq, où se trouve la frontière avec Ceuta, pour tenter la traversée, muni d’un sac plastique contenant ses affaires personnelles. « C’est un policier qui m’a prévenu », assure Saïd. Il a atteint Ceuta à la nage, sous le regard passif des autorités marocaines.
Relâchement des contrôles
Comme lui, des milliers de jeunes Marocains issus principalement du nord du pays se sont rués vers le passage frontalier, marchant par dizaines sur les bas-côtés de la route, certains s’accrochant à l’arrière des voitures.
A Fnideq, le chemin menant au poste-frontière de Ceuta, d’ordinaire sous haute surveillance, était désert. La nouvelle du relâchement des contrôles s’est répandue comme une traînée de poudre, à coups de vidéos publiées sur les réseaux sociaux. Une véritable marée humaine s’est alors déversée sur les plages mais aussi dans les terres, où des milliers de personnes ont progressé dans les collines verdoyantes. La plupart se sont ensuite faufilées à travers les grillages, à pied, ou ont traversé la frontière maritime à marée basse, sans être inquiétées par les forces marocaines.
Des familles entières sont venues de tout le pays. Amina est arrivée mardi de Sidi Othmane, en périphérie de Casablanca, avec son fils d’un an et demi. « J’ai vendu mes affaires pour payer le trajet et maintenant, nous n’avons plus rien pour repartir », se désole cette femme de ménage de 26 ans, au chômage, refoulée mardi après avoir franchi la clôture grillagée, son bébé dans les bras.
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Des migrants subsahariens ont aussi profité de ce moment de confusion pour tenter le périple comme Mohamed, arrivé de Conakry (Guinée) en 2019 et installé dans un camp de fortune à Agadir. « C’est un miracle ! Il n’y a pas besoin de passeur, ni de savoir nager. Je vais enfin atteindre l’Europe ! », croyait-il savoir, mardi, après un long trajet depuis le sud du royaume. L’espoir s’est vite éteint pour le Guinéen de 30 ans, interpellé au pied du TGV, à Tanger, où la police guettait l’arrivée de migrants. Les Subsahariens qui ont réussi à atteindre la frontière ont quant à eux été embarqués de force dans « une quarantaine de bus destinés à les ramener dans leurs villes respectives », a assuré un agent des forces auxiliaires marocaines chargé d’organiser leur retour.
« Il est possible que les autorités aient voulu éloigner les migrants subsahariens pour que l’on ne confonde pas le coup de pression du Maroc sur l’Espagne et la dimension migratoire, analyse le sociologue Mehdi Alioua, spécialiste des migrations. Des Marocains qui entrent provisoirement dans une ville voisine, c’est une chose. Mais laisser des migrants subsahariens entrer en Europe poserait de graves problèmes, y compris pour le Maroc. »
La question coloniale « n’est pas réglée »
Ce coup de pression intervient alors que le climat est particulièrement tendu entre Madrid et Rabat depuis l’hospitalisation, en Espagne, sous une fausse identité, du chef du Front Polisario, Brahim Ghali. Le ministère marocain des affaires étrangères avait alors haussé le ton et prévenu que l’Espagne devrait en assumer « toutes les conséquences », dans un communiqué le 8 mai, alors que Rabat est un allié stratégique de l’Espagne dans la lutte contre l’immigration clandestine. « Qu’attendait l’Espagne du Maroc, lorsque celui-ci a vu qu’elle hébergeait le responsable d’un groupe qui a pris les armes contre lui ? », a réagi le ministre des droits de l’homme, Mustapha Ramid, mardi, sur Facebook.
« Au-delà de la dimension migratoire, il y a avant tout une dimension de souveraineté, de frontières européennes à l’intérieur même du territoire marocain. Je pense que c’est le message que veut faire passer Rabat : tant qu’il y a des Marocains qui passent à Ceuta, c’est qu’ils devraient être chez eux », explique l’enseignant-chercheur Mehdi Alioua, rappelant que la question coloniale liée aux deux enclaves espagnoles « n’est toujours pas réglée » et que l’identité transfrontalière reste très forte.
De jeunes Marocains assis sur la corniche au nord de Fnideq, alors qu'ils tentent de rejoindre Ceuta, le 19 mai 2021.
De jeunes Marocains assis sur la corniche au nord de Fnideq, alors qu'ils tentent de rejoindre Ceuta, le 19 mai 2021. MYMA POUR « LE MONDE »
La question est d’autant plus sensible que le nord du Maroc souffre depuis plus d’un an d’une crise économique et sociale sans précédent. La fermeture de la frontière avec Ceuta et Melilla pour cause de Covid-19, en mars 2020, a asphyxié toute la région, dont l’économie dépend des échanges avec les enclaves espagnoles. Les habitants se sont retrouvés privés de revenus et, pour certains, séparés de leurs proches car, avant la crise sanitaire, la carte de résident leur permettait d’entrer à Ceuta sans visa. Depuis février, ils manifestent tous les vendredis pour réclamer la réouverture des frontières, en vain. Désespérés, eux aussi tentent de passer la clôture depuis lundi.
Conscients de l’enjeu diplomatique derrière le relâchement des contrôles, les milliers de Marocains venus tenter leur chance à Fnideq ne décolèrent pas.
« Nous avons été instrumentalisés à des fins politiques. Inciter les gens à émigrer, leur donner de l’espoir, pour finalement les jeter à la rue, voilà ce que vaut la vie au Maroc », s’indigne Mehdi, un garçon d’à peine 16 ans, refoulé de Ceuta mardi. Refusant de partir, lui et son groupe d’amis originaires de Tétouan, tous déscolarisés, dorment par terre, à quelques kilomètres de la frontière, et manifestent contre la hogra (« mépris ») du pouvoir, donnant à cette crise des airs de révolte sociale.
Ghalia Kadiri Casablanca, correspondance
jeudi 20 mai 2021
Les mineurs au coeur de la vague d'émigration à Ceuta
Source AFP
Publié le 20/05/2021 à 10h02
Mohamed, 17 ans, a tout laissé tomber cette semaine, ses études en lycée professionnel, ses examens finaux et sa famille: son seul projet est désormais de rallier l'enclave espagnole de Ceuta, comme des centaines de mineurs marocains qui ne voient aucun avenir dans leur pays.
Depuis lundi, une marée humaine de plus de 8.000 candidats à l'exil, en grande majorité des Marocains, a rejoint sans entrave le petit port espagnol à la faveur d'un relâchement des contrôles frontaliers: parmi eux, un nombre impressionnant de jeunes partis seuls ou d'enfants en bas âge, emmenés par leur famille.
L'image d'un bébé sauvé de la noyade par un agent de la garde civile espagnole a fait le tour du monde, suscitant l'effroi sur les réseaux sociaux. Mais on a aussi vu des adolescents seuls, parfois très jeunes, tenter leur chance à la frontière, arriver par la mer sur la plage espagnole, se faire refouler ou traîner dans les rues de Ceuta.
"Je cherche ma fille de 15 ans, elle est sortie de la maison pour traverser, une autre fille m'a dit l'avoir vue à Ceuta, je n'ai pas de nouvelles, personne ne sait rien", déclare, visiblement inquiet, Abdelhak Bouchahtaoui, un quinquagénaire croisé près de la frontière.
De nombreux parents s'approchent des barrières érigées sur la route vers l'Espagne dans l'espoir d'avoir des nouvelles de leurs enfants partis de l'autre côté.
Venue en catastrophe de Tanger, Ouafa a été "soulagée" de retrouver son fils de 15 ans, même si elle a, dans un premier temps, "espéré qu'il ait réussi à passer la frontière".
"Aucun avenir"
"Ma mère ne cesse de m'appeler pour que je revienne mais l'aventure ne me fait pas peur", lâche Abdellah, 16 ans, refoulé mardi par les gardes espagnols.
Ce jeune déscolarisé depuis deux ans et employé comme mécanicien à Tanger a passé la nuit dans un jardin près du passage frontalier. D'autres ont investi les ruelles de Fnideq, où les habitants leur ont donné à boire et à manger.
"Je n'ai aucun avenir ici, je veux travailler pour aider ma famille", peste Mohamed, arrivé mercredi à Fnideq après une longue marche.
Adossé sur un mur en bas d'un immeuble de la petite ville côtière marocaine, il ne regrette pas d'avoir abandonné ses études pour tenter sa chance.
Comme lui, la plupart des mineurs désireux de s'exiler viennent d'un milieu défavorisé, sont déscolarisés et exercent parfois des petits métiers pour survivre. A Fnideq, tous rêvent d'une nouvelle brèche dans les contrôles frontaliers.
Au moins 4.800 migrants, dont 1.500 mineurs, ont été expulsés depuis lundi, selon les chiffres du ministère de l'Intérieur espagnol.
Cet afflux "impressionnant" de mineurs vers la frontière est une première d'après Omar Naji, un militant marocain des droits humains qui suit la question migratoire.
"Leur expulsion par l'Espagne est contraire aux traités internationaux des droits des enfants", s'indigne-t-il. "Les autorités marocaines les ont impliqués pour faire pression sur l'Espagne à des fins politiques", condamne-t-il du même souffle.
"Je retenterai ma chance"
Mercredi après-midi, le flux vers Ceuta a peu à peu décru. Les quelques téméraires qui tentaient de rallier l'enclave à la nage ont été rapidement ramenés vers la rive marocaine par la marine royale. Côté espagnol, ceux qui arrivaient par la mer ont été très vite appréhendés et ramenés vers la frontière.
Abdellah se résigne à attendre, ayant de quoi "survivre quelques jours". Son compagnon Hassan, 17 ans, a en revanche décidé de rentrer à pied chez lui, à Tanger. Il "rêve de vivre en Europe" mais ne veut pas "prendre le risque de partir aujourd'hui". "Un jour ou l'autre, je retenterai ma chance et j'y arriverai", dit-il.
En 2018, le Conseil économique, social et environnemental du Maroc (CESE), un organisme officiel, s'était alarmé du fossé "vertigineux" séparant les 11 millions de jeunes Marocains du reste de la société et du "défi majeur" posé par leur insertion sociale.
Décrochage scolaire, chômage, emplois peu qualifiés, bas salaires, absence de couverture sociale... les jeunes de 15-34 ans, qui représentent un tiers de la population, restent les grands oubliés de la croissance, selon ce rapport.
La situation s'est encore aggravée avec la crise liée à la pandémie du Covid-19. L'an dernier, deux jeunes urbains sur cinq étaient au chômage, selon les chiffres officiels.
Les dessous de l'infox, la chronique
Ceuta: le mythe de la passoire migratoire européenne démenti par les faits
RFI
Publié le : 21/05/2021
L’arrivée à Ceuta, enclave espagnole frontalière du Maroc, de 8 000 personnes candidates à l’exil, a été très commentée sur les réseaux sociaux. Sur les sites d'extrême droite, l’Union européenne est présentée comme une passoire où tout le monde peut entrer. Le problème de l’immigration clandestine est un sujet propice à la désinformation et à la récupération politique, qui plus est en période électorale.
C’est en effet un thème cher à l’extrême droite, et ce mardi, à peine 48 heures après le déclenchement de cette arrivée massive à Ceuta, on pouvait lire sur le compte Twitter de Marine Le Pen : « contrairement aux paroles rassurantes de nos dirigeants, l’UE est une passoire où tout le monde entrer ! Il faut que cela cesse ! ». Une publication retwittée plus de 1 500 fois et relayée massivement sur différents réseaux, même après que les trois quarts de ces personnes aient été expulsées manu militari vers le Maroc ou y soient retournées d’elles-mêmes. Alors non, l’Europe n’est pas cette « passoire migratoire », image que l’extrême droite assène depuis fort longtemps, et que reprennent les adeptes des théories du « Grand remplacement ». Il suffit de regarder les chiffres des entrées dans l’UE en forte baisse sur les cinq dernières années, comme le précise Virginie Guiraudon, directeur de recherche du CNRS, au centre d’études européennes de Sciences po, spécialiste des politiques migratoires.
« Il y a eu énormément d’arrivées en 2015, une chute déjà en 2016. Donc on est passé de plus d’un million en 2015 à environ 350 000 en 2016. En 2019, ils étaient 91 000 arrivés à l’est et 128 000 au total. Puis en 2020, 39 000 arrivées seulement dans toute l’Union européenne, c’est-à-dire, Grèce, Bulgarie jusqu’aux Canaries. Les chiffres n’ont jamais été aussi faibles, depuis ce pic de 2015 dû à la guerre en Syrie bien sûr », assure la chercheuse.
Ceuta, point de passage très contrôlé
Au-delà des chiffres, le recours aux expressions « Europe passoire », ou « invasion » telles que relayées dans de nombreux tweets, est surtout le fait des milieux d’extrême droite anti-migrants, et ce de longue date. Mais il ne correspond pas à la réalité. L’Union européenne et l’agence Frontex, qui protègent les frontières extérieures de l’Union ont beaucoup investi pour le contrôle des flux migratoires, notamment à Ceuta. Les organisations de défense des droits de l’homme parlent même d’une Europe forteresse.
« C’est l’Union européenne, mais ce n’est pas l’espace Schengen. Les personnes qui arrivent à Ceuta ne sont pas dans l’espace Schengen. Europe passoire ? Non, il faut savoir aussi qu’il y un immense mur, des radars, et il y a en tout cas normalement une coopération entre le Maroc et l’Espagne qui fait que les personnes qui essaient de rester à Ceuta - et pas juste de venir y faire du commerce - finalement sont renvoyées immédiatement au Maroc », détaille Virginie Guiraudon.
Manipulation de l’information d’un côté, manipulation des migrants aussi
Au bout du compte, ce sont les candidats à l’exil, que les gardes-frontières marocains ont ponctuellement laissés passer, et qui auront fait les frais d’une brouille diplomatique entre le Maroc et l’Espagne, sur fond de désaccord sur l’épineux dossier du Sahara occidental. Ce jeudi 21 mai 2021, la zone frontalière retrouvait le calme. Selon les autorités espagnoles, 6 000 candidats à l’exil étaient de retour au Maroc. Une crise exploitée d’emblée par les milieux d’extrême droite pour susciter la peur des populations locales, dans un contexte tendu de part et d’autre de la frontière, en raison de la crise sanitaire du Covid-19 et de la dégradation des économies de la région. En communicants sur cet événement d’une ampleur exceptionnelle, il s’agissait aussi de brocarder les institutions européennes. Certains, comme le leader du parti Les Patriotes, Florian Philippot, ont saisi l’aubaine pour multiplier lancer un appel au #frexit : « seule solution pour empêcher leur arrivée en France : sortir de l’UE et de Schengen pour reprendre le contrôle ». Une tentative caractérisée d’instrumentaliser un fait d’actualité lié à l’immigration en période préélectorale.
mardi 17 octobre 2017
A Ceuta, les migrants homosexuels doublement dans l’impasse
Dans
l’enclave espagnole, des dizaines de gays tentent d’obtenir l’asile en
Europe. Mais leur orientation sexuelle ne suffit pas à prouver qu’ils
sont en danger dans leur pays.
Par Ghalia Kadiri (Casablanca, correspondance)
LE MONDE
Ismaël* ne fuit pas la guerre. Ni la misère. Il est marocain, homosexuel et a quitté son pays à cause de « ça » : « Les gays sont détestés chez nous. Ils provoquent une sorte de malaise chez les gens. Ils les dérangent profondément pour des raisons qui m’échappent encore. » La culture, la religion. La loi surtout. S’ils ne peuvent pas se comporter librement, les homosexuels craignent avant tout pour leur sécurité. Dans un pays où les relations sexuelles entre personnes du même sexe, dites « contre nature », sont passibles de trois ans de prison, ils risquent non seulement d’être incarcérés, mais aussi d’être agressés et persécutés au quotidien.
Roué de coups par trois hommes
A Melilla aussi, l’autre frontière terrestre entre l’Afrique et l’Union européenne, plusieurs dizaines d’homosexuels espèrent obtenir le statut de réfugié. Ils rêvent de se retrouver sur une terre « où l’on peut être soi-même, sans se méfier constamment », explique Ismaël.Pour lui, le cauchemar a commencé à l’école. « Durant toute ma scolarité, j’ai été malmené parce que j’étais le petit pédé », confie le jeune Marocain. En 2016, Ismaël a été agressé dans la rue, roué de coups par trois hommes qui le suivaient dans les rues d’Oujda. « Quand je suis allé porter plainte, les flics ont compris que j’étais gay. Ils m’ont demandé pourquoi les hommes m’avaient frappé. Puis ils m’ont posé des questions qui n’avaient rien à voir avec l’agression et ont confisqué mon portable. » En fouillant son téléphone, la police a trouvé des photos compromettantes. Ce soir-là, Ismaël n’est pas rentré chez lui. « Ils m’ont jeté dans une cellule. Trois semaines plus tard, j’étais jugé pour homosexualité. » Verdict : deux mois de prison ferme.
Mais la chasse aux homosexuels ne sévit pas qu’au Maroc. Selon le rapport 2017 de l’Association internationale LGBT (ILGA), 72 pays pénalisent toujours l’homosexualité. En Iran, au Nigeria, au Soudan, en Somalie ou encore en Arabie saoudite, elle est passible de la peine de mort. Partout dans le monde, des femmes et des hommes quittent leur pays pour fuir les violences réservées aux minorités sexuelles. Une information qui échappe aux statistiques car, la plupart du temps, ces migrants masquent les motifs réels de leur exil forcé, compliquant davantage leur accès à l’asile.
« Persécution pour orientation sexuelle »
Depuis un arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) rendu en novembre 2013, les homosexuels peuvent officiellement revendiquer appartenir à un « certain groupe social ». Une condition nécessaire pour prétendre au statut de réfugié en vertu de la Convention de Genève. Avant cette date, plusieurs pays, dont l’Espagne, avaient déjà commencé à accueillir des migrants pour « persécution pour orientation sexuelle ».Encore faut-il le prouver. Car, dans sa décision, la CJUE stipule que la persécution doit atteindre « un certain niveau de gravité ». L’existence d’une loi pénalisant l’homosexualité dans le pays d’origine ne suffit pas à donner droit au statut de réfugié. Les procédures varient selon les pays, qui doivent évaluer eux-mêmes la crédibilité de la requête. « Les pays européens estiment qu’il faut réduire l’octroi du statut de réfugié dans les pays du Maghreb, considérés comme stables. C’est vrai que le Maroc est un pays sûr, mais pas pour tout le monde. La communauté LGBT est persécutée de fait, puisqu’elle doit se cacher et vivre dans la peur », avertit une membre du collectif Aswat, qui milite anonymement depuis 2013 pour la défense des minorités sexuelles au Maroc.
Pour constituer un dossier de demande d’asile liée à leur homosexualité, les migrants doivent apporter les preuves de la discrimination fondée sur leur orientation sexuelle ou sur leur identité de genre. « Ils veulent des photos des coups portés sur notre corps. Un certificat de passage à l’hôpital, un casier judiciaire, un enregistrement… Et, en plus, démontrer que cela est lié à notre orientation sexuelle », témoigne, découragé, un Algérien de 32 ans qui n’a pas réussi à rassembler tous les papiers.
Climat de méfiance
Beaucoup renoncent ainsi à demander l’asile. Sur environ 80 homosexuels au CETI de Ceuta, seule une douzaine a déposé une requête, d’après l’ONG Human Rights Watch (HRW). Outre la complexité des dossiers, la lenteur de la procédure décourage les migrants. Depuis la décision de la CJUE en 2013, face à l’afflux des demandes, les autorités espagnoles ont ralenti l’examen des dossiers, soupçonnant parfois des cas de migrations économiques déguisées.Désormais, il faut attendre au moins un an avant d’être transféré vers la péninsule. « Pour atteindre plus vite les côtes européennes, ils préfèrent tenter leur chance et se faire expulser en Espagne en tant que migrants clandestins, explique Judith Sunderland, directrice adjointe de la division Europe et Asie centrale de HRW. Les autorités espagnoles imposent un choix terrible à des personnes qui ont besoin de protection. Ils opèrent une politique de découragement qui est inadmissible. »
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Le mariage de convenance, un mirage pour les homosexuels issus de la diaspora maghrébine ?
* Le prénom a été modifié.
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