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jeudi 20 mai 2021

Les mineurs au coeur de la vague d'émigration à Ceuta

Source AFP Publié le 20/05/2021 à 10h02 Mohamed, 17 ans, a tout laissé tomber cette semaine, ses études en lycée professionnel, ses examens finaux et sa famille: son seul projet est désormais de rallier l'enclave espagnole de Ceuta, comme des centaines de mineurs marocains qui ne voient aucun avenir dans leur pays. Depuis lundi, une marée humaine de plus de 8.000 candidats à l'exil, en grande majorité des Marocains, a rejoint sans entrave le petit port espagnol à la faveur d'un relâchement des contrôles frontaliers: parmi eux, un nombre impressionnant de jeunes partis seuls ou d'enfants en bas âge, emmenés par leur famille. L'image d'un bébé sauvé de la noyade par un agent de la garde civile espagnole a fait le tour du monde, suscitant l'effroi sur les réseaux sociaux. Mais on a aussi vu des adolescents seuls, parfois très jeunes, tenter leur chance à la frontière, arriver par la mer sur la plage espagnole, se faire refouler ou traîner dans les rues de Ceuta. "Je cherche ma fille de 15 ans, elle est sortie de la maison pour traverser, une autre fille m'a dit l'avoir vue à Ceuta, je n'ai pas de nouvelles, personne ne sait rien", déclare, visiblement inquiet, Abdelhak Bouchahtaoui, un quinquagénaire croisé près de la frontière. De nombreux parents s'approchent des barrières érigées sur la route vers l'Espagne dans l'espoir d'avoir des nouvelles de leurs enfants partis de l'autre côté. Venue en catastrophe de Tanger, Ouafa a été "soulagée" de retrouver son fils de 15 ans, même si elle a, dans un premier temps, "espéré qu'il ait réussi à passer la frontière". "Aucun avenir" "Ma mère ne cesse de m'appeler pour que je revienne mais l'aventure ne me fait pas peur", lâche Abdellah, 16 ans, refoulé mardi par les gardes espagnols. Ce jeune déscolarisé depuis deux ans et employé comme mécanicien à Tanger a passé la nuit dans un jardin près du passage frontalier. D'autres ont investi les ruelles de Fnideq, où les habitants leur ont donné à boire et à manger. "Je n'ai aucun avenir ici, je veux travailler pour aider ma famille", peste Mohamed, arrivé mercredi à Fnideq après une longue marche. Adossé sur un mur en bas d'un immeuble de la petite ville côtière marocaine, il ne regrette pas d'avoir abandonné ses études pour tenter sa chance. Comme lui, la plupart des mineurs désireux de s'exiler viennent d'un milieu défavorisé, sont déscolarisés et exercent parfois des petits métiers pour survivre. A Fnideq, tous rêvent d'une nouvelle brèche dans les contrôles frontaliers. Au moins 4.800 migrants, dont 1.500 mineurs, ont été expulsés depuis lundi, selon les chiffres du ministère de l'Intérieur espagnol. Cet afflux "impressionnant" de mineurs vers la frontière est une première d'après Omar Naji, un militant marocain des droits humains qui suit la question migratoire. "Leur expulsion par l'Espagne est contraire aux traités internationaux des droits des enfants", s'indigne-t-il. "Les autorités marocaines les ont impliqués pour faire pression sur l'Espagne à des fins politiques", condamne-t-il du même souffle. "Je retenterai ma chance" Mercredi après-midi, le flux vers Ceuta a peu à peu décru. Les quelques téméraires qui tentaient de rallier l'enclave à la nage ont été rapidement ramenés vers la rive marocaine par la marine royale. Côté espagnol, ceux qui arrivaient par la mer ont été très vite appréhendés et ramenés vers la frontière. Abdellah se résigne à attendre, ayant de quoi "survivre quelques jours". Son compagnon Hassan, 17 ans, a en revanche décidé de rentrer à pied chez lui, à Tanger. Il "rêve de vivre en Europe" mais ne veut pas "prendre le risque de partir aujourd'hui". "Un jour ou l'autre, je retenterai ma chance et j'y arriverai", dit-il. En 2018, le Conseil économique, social et environnemental du Maroc (CESE), un organisme officiel, s'était alarmé du fossé "vertigineux" séparant les 11 millions de jeunes Marocains du reste de la société et du "défi majeur" posé par leur insertion sociale. Décrochage scolaire, chômage, emplois peu qualifiés, bas salaires, absence de couverture sociale... les jeunes de 15-34 ans, qui représentent un tiers de la population, restent les grands oubliés de la croissance, selon ce rapport. La situation s'est encore aggravée avec la crise liée à la pandémie du Covid-19. L'an dernier, deux jeunes urbains sur cinq étaient au chômage, selon les chiffres officiels. Les dessous de l'infox, la chronique Ceuta: le mythe de la passoire migratoire européenne démenti par les faits RFI Publié le : 21/05/2021 L’arrivée à Ceuta, enclave espagnole frontalière du Maroc, de 8 000 personnes candidates à l’exil, a été très commentée sur les réseaux sociaux. Sur les sites d'extrême droite, l’Union européenne est présentée comme une passoire où tout le monde peut entrer. Le problème de l’immigration clandestine est un sujet propice à la désinformation et à la récupération politique, qui plus est en période électorale. C’est en effet un thème cher à l’extrême droite, et ce mardi, à peine 48 heures après le déclenchement de cette arrivée massive à Ceuta, on pouvait lire sur le compte Twitter de Marine Le Pen : « contrairement aux paroles rassurantes de nos dirigeants, l’UE est une passoire où tout le monde entrer ! Il faut que cela cesse ! ». Une publication retwittée plus de 1 500 fois et relayée massivement sur différents réseaux, même après que les trois quarts de ces personnes aient été expulsées manu militari vers le Maroc ou y soient retournées d’elles-mêmes. Alors non, l’Europe n’est pas cette « passoire migratoire », image que l’extrême droite assène depuis fort longtemps, et que reprennent les adeptes des théories du « Grand remplacement ». Il suffit de regarder les chiffres des entrées dans l’UE en forte baisse sur les cinq dernières années, comme le précise Virginie Guiraudon, directeur de recherche du CNRS, au centre d’études européennes de Sciences po, spécialiste des politiques migratoires. « Il y a eu énormément d’arrivées en 2015, une chute déjà en 2016. Donc on est passé de plus d’un million en 2015 à environ 350 000 en 2016. En 2019, ils étaient 91 000 arrivés à l’est et 128 000 au total. Puis en 2020, 39 000 arrivées seulement dans toute l’Union européenne, c’est-à-dire, Grèce, Bulgarie jusqu’aux Canaries. Les chiffres n’ont jamais été aussi faibles, depuis ce pic de 2015 dû à la guerre en Syrie bien sûr », assure la chercheuse. Ceuta, point de passage très contrôlé Au-delà des chiffres, le recours aux expressions « Europe passoire », ou « invasion » telles que relayées dans de nombreux tweets, est surtout le fait des milieux d’extrême droite anti-migrants, et ce de longue date. Mais il ne correspond pas à la réalité. L’Union européenne et l’agence Frontex, qui protègent les frontières extérieures de l’Union ont beaucoup investi pour le contrôle des flux migratoires, notamment à Ceuta. Les organisations de défense des droits de l’homme parlent même d’une Europe forteresse. « C’est l’Union européenne, mais ce n’est pas l’espace Schengen. Les personnes qui arrivent à Ceuta ne sont pas dans l’espace Schengen. Europe passoire ? Non, il faut savoir aussi qu’il y un immense mur, des radars, et il y a en tout cas normalement une coopération entre le Maroc et l’Espagne qui fait que les personnes qui essaient de rester à Ceuta - et pas juste de venir y faire du commerce - finalement sont renvoyées immédiatement au Maroc », détaille Virginie Guiraudon. Manipulation de l’information d’un côté, manipulation des migrants aussi Au bout du compte, ce sont les candidats à l’exil, que les gardes-frontières marocains ont ponctuellement laissés passer, et qui auront fait les frais d’une brouille diplomatique entre le Maroc et l’Espagne, sur fond de désaccord sur l’épineux dossier du Sahara occidental. Ce jeudi 21 mai 2021, la zone frontalière retrouvait le calme. Selon les autorités espagnoles, 6 000 candidats à l’exil étaient de retour au Maroc. Une crise exploitée d’emblée par les milieux d’extrême droite pour susciter la peur des populations locales, dans un contexte tendu de part et d’autre de la frontière, en raison de la crise sanitaire du Covid-19 et de la dégradation des économies de la région. En communicants sur cet événement d’une ampleur exceptionnelle, il s’agissait aussi de brocarder les institutions européennes. Certains, comme le leader du parti Les Patriotes, Florian Philippot, ont saisi l’aubaine pour multiplier lancer un appel au #frexit : « seule solution pour empêcher leur arrivée en France : sortir de l’UE et de Schengen pour reprendre le contrôle ». Une tentative caractérisée d’instrumentaliser un fait d’actualité lié à l’immigration en période préélectorale.

jeudi 24 septembre 2015

France, Pays de Transit, la Fin d'un Mythe.




"Venir en France? Mais pour vivre où? Dehors, sans nourriture, sans vêtements ?"...

C'est l'image et la respectabilité internationale de la "Patrie des Droits de l'Homme" - longtemps présentée comme une "terre d'accueil et d'hospitalité" - qui a pris un sérieux coup avec la crise migratoire en Europe, de surcroît sous un gouvernement socialiste.

En effet du pays autrefois assumé d'accueil, la puissance moyenne française n'est plus perçue par les migrants uniquement comme un pays de transit, qui n'offrirait même pas les garanties internationales minimales pour accueillir les réfugiés.

Quel désastre!

Il faut tout au moins espérer qu'il n'y aura plus un politique, pas un extrémiste...pour se plaindre de "toute cette misère du monde que la France ne peut accueillir".

La réalité est assez parlante pour casser définitivement le mythe.

Joël Didier Engo



Migrants: "Venir en France? Mais pour vivre où ? Dehors, sans nourriture, sans vêtements?"

Le pays des droits de l’homme a du mal à attirer les migrants. Mauvais accueil, chômage, casse-tête administratif… Ils nous racontent pourquoi ils préfèrent s’installer ailleurs.

"En France, il n’y a pas de travail." Ghalam, Fayhad, Mohsan et Ali, Afghans. (Lukas barth-AFP) (Lukas barth-AFP) 
"En France, il n’y a pas de travail." Ghalam, Fayhad, Mohsan et Ali, Afghans. (Lukas barth-AFP) (Lukas barth-AFP)

Un groupe s’est formé. Une dizaine de Syriens, d’Irakiens sont massés, debout, derrière une table en Formica beigeâtre, sous les néons blafards du sous-sol d’un hôpital désaffecté de Montmorency, en banlieue parisienne. L’endroit vient d’être transformé en centre d’accueil pour réfugiés. Le ton monte, les mains s’agitent, une voix s’élève :
Les gars, on n’est pas obligés de rester ici, on n’est pas prisonniers, on peut partir si on veut."
Depuis le matin, la rumeur court dans les couloirs. Une douzaine de migrants, acheminés dans des cars depuis Munich, en Allemagne, à la mi-septembre, auraient déjà quitté le centre. Waddah (*), 26 ans, qui travaillait encore comme avocat à Bagdad le mois dernier, et qui a laissé en Irak une femme et une petite fille, tourne comme un lion en cage :
Tout le monde veut partir, ici. La nuit, on a froid. Ils ont tardé à nous donner des couvertures, de nouveaux vêtements, il y des fuites d’eau dans les chambres, c’est vraiment insalubre. Et puis, on n'a pas le wi-fi, on n'arrive pas à joindre nos familles."
Le jeune homme avait trouvé le moyen de capter internet en allant dehors et en se postant près de la grille d’entrée d’une maison cossue, de l’autre côté de la rue, juste en face de l’hôpital. Le propriétaire du pavillon a appelé la police.

"Un peu déboussolés"

"Tous ces migrants n’avaient pas prévu de venir en France. Leur eldorado, c’était l’Allemagne ou la Suède. Ils ont changé d’avis en quelques heures après un périple long et douloureux", raconte un bénévole du Secours catholique.
Alors forcément, ils sont un peu déboussolés, un peu déçus quand ils arrivent ici. On essaie de faire en sorte qu’ils se reposent, on leur explique qu’on fait ce que l’on peut."
Ce sont les autorités françaises qui les ont convaincus de modifier leur itinéraire. Quelques jours auparavant, le lundi 7 septembre, au matin, une dizaine de collaborateurs de l’Ofpra (Office français de Protection des Réfugiés et Apatrides) et de l’Ofii (Office français de l’Immigration et de l’Intégration), la plupart arabophones, sont montés dans le premier avion pour Munich.
La France vient d’annoncer qu’elle ouvre en urgence ses frontières à 1.000 réfugiés supplémentaires (24.000 dans les deux ans) : des Syriens, des Irakiens et des Erythréens qui fuient la guerre ou la dictature. Il s’agit d’aider l’Allemagne, confrontée à une vague migratoire sans précédent.


Les images de Bavarois, les bras chargés de fleurs, de peluches, de panneaux "Welcome", défilent alors en boucle sur toutes les télévisions de la planète. Certains jours, jusqu’à 13.000 migrants débarquent à la gare de Munich. On les achemine ensuite dans un hall de la foire aux expositions, dans l’est de la ville.

Des Allemands accueillent les réfugiés à la gare de Berlin avec une banderole : "Bienvenue à Berlin". (Axel Schmidt / AFP)

C’est là que les équipes françaises s’installent, tout près du point de distribution des repas. Des haut-parleurs crachent des messages en arabe :
La France souhaite accueillir 1.000 réfugiés."
Des tracts sont distribués, des réunions d’information organisées, avec Pascal Brice, le directeur général de l’Ofpra en personne, juché sur une chaise. Des bus sont affrétés, des bâtiments et des lits réquisitionnés en France. On promet une carte de séjour de dix ans, le droit d’asile, un logement, l’école pour les enfants, une couverture médicale…

Mais, au final, le "recrutement" se montre bien plus maigre que prévu. 600 réfugiés sur le millier attendu. "C’est peu, mais ce geste a du sens", assure Pascal Brice. Les équipes repartent au bout de dix jours, après la fermeture de la frontière avec l’Autriche et l’arrêt du flux des migrants. Le "New York Times" s’émeut de la faible moisson française. "Le tardif 'bienvenue' de la France attire peu de migrants", titre le quotidien américain le 17 septembre. Commentaire du correspondant :
Les réfugiés votent avec leurs pieds et ils ne choisissent pas la France […]. Le pays, avec son chômage élevé et sa rhétorique incendiaire pour tenir les migrants hors de ses frontières, ne leur a pas déroulé le tapis rouge jusqu’à maintenant."
Et de rappeler les récentes déclarations de Marine Le Pen, le leader du Front National, qui a comparé l’arrivée des migrants aux invasions du IVe siècle.

L’hexagone ne fait plus rêver

La France ne serait plus une terre promise ? Sur les 600 réfugiés arrivés ces derniers jours de Munich, plus d’une vingtaine auraient déjà pris un billet de retour pour l’Allemagne, d’après l’Ofii. Des départs ont été enregistrés non seulement à Montmorency, mais aussi à la base de loisirs de Cergy-Pontoise, quelques kilomètres plus loin, et au monastère des Orantes, à Bonnelles, dans les Yvelines, deux autres foyers d’accueil qui viennent d’ouvrir.


Une visite dans les camps de réfugiés outre-Rhin montre que l’Hexagone ne fait plus vraiment rêver. Ousmane Ounes, 27 ans, casquette et anorak noirs, silhouette longiligne, était coiffeur au Pakistan. Il dort désormais à la Bayernkaserne, un ancien campement militaire dans le nord de Munich, transformé en centre d’accueil pour réfugiés il y a trois ans.
Venir en France ? Mais pour vivre où ? Dehors, sans nourriture, sans vêtements, sans argent ? Et pour espérer quoi ? Il faut attendre des mois et des mois avant d’obtenir des papiers. Je suis bien mieux en Allemagne."
Lorsqu’il a quitté Kamoke, dans la province du Pendjab, il savait déjà qu’il voulait y émigrer. Il a donné 3.000 dollars à un passeur, a vu sa "vie disparaître" sur le fleuve Evros entre la Turquie et la Grèce ("pendant quatre heures sur une barque avec 45 personnes, vous n’êtes plus rien"), a dormi trois jours dans la forêt, en Hongrie, s’est fait tabasser par la police de Budapest avant d’arriver à la gare de Munich.

"Il faut attendre des mois et des mois avant d’obtenir des papiers." Ousmane Ounes, 27 ans, Pakistanais. (Lukas barth / AFP)

À la descente du train, des panneaux de bienvenue inscrits en arabe, du jus d’orange, des gâteaux secs, des vêtements propres et un médecin l’attendaient. Il partage aujourd’hui sa chambre avec cinq autres Pakistanais et Afghans, va bientôt suivre des cours d’allemand et touchera une allocation mensuelle de 359 euros. S’il n’obtient pas ses papiers, il retournera en Turquie, où il a déjà travaillé comme ferronnier. Il n’ira pas en France.

"Des insuffisances graves"

Ahmad Yama Satik, 32 ans, chemise à carreaux bleue, raie sur le côté, bossait comme économiste pour des ONG à Kandahar, en Afghanistan. Il a "lutté pour rester en vie", durant les 35 jours qu’a duré son voyage, s’est fait tirer dessus par la police iranienne en passant la frontière, à cheval, a failli se noyer en rejoignant la Grèce.
Mais lui non plus ne veut pas entendre parler de la France :
J’ai des amis là-bas. C’est très compliqué pour trouver un travail. Ils sont à Calais maintenant. Ils dorment sous des tentes, dans la boue, les détritus, sans eau, sans électricité. Ils manquent de mourir à chaque fois qu’ils essaient de monter dans un camion pour aller en Angleterre. Ils ont retrouvé en France le danger qu’ils avaient fui en Afghanistan."
La sœur de sa femme (qui, elle, est restée à Kandahar avec leurs trois enfants) est installée à Munich depuis plusieurs années. Elle est mariée à un chauffeur de taxi qui roule en BMW noire. Ahmad Yama Satik l’a appelée avant de quitter Kandahar pour lui annoncer son arrivée. C’est elle qu’il attend en cette veille d’automne, devant les grilles de la Bayernkaserne, le long de la rue Heidemann, pour aller visiter Munich.

"A Calais, ils dorment sous des tentes dans la boue, les détritus." Ahmad Yama Satik, 32 ans, Afghan. (Lukas barth / AFP)

Un groupe d’une demi-douzaine de Syriens le rejoignent sur le trottoir. Dans les 20-30 ans pour la plupart, des ingénieurs, des étudiants, des fonctionnaires… Le plus âgé, Mageed, 44 ans, prend la parole :
La France est soi-disant une démocratie, le pays des droits de l’homme, mais elle n’accepte les réfugiés qu’au compte-gouttes et les traite mal."
En février, un rapport du commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, dénonçait "des insuffisances graves et chroniques obligeant beaucoup [de demandeurs d’asile] à vivre dans des conditions de grande vulnérabilité qui sont indignes". Et chez les migrants, tout se sait. "Ils sont souvent éduqués et connectés au monde", indique Laurent Giovannoni, responsable du département accueil et droit des étrangers au Secours catholique.
Ils sont perpétuellement reliés à leurs proches, à leurs amis, partout sur la planète, avec leur téléphone portable. Ils ont vu sur Facebook les images de la jungle de Calais, de la Chapelle, du quai d’Austerlitz."
Laurent Giovannoni explique : "Ils savent qu’en France les conditions d’accueil se sont détériorées, qu’ils ne seront pas obligatoirement logés, même s’ils demandent l’asile, contrairement à ce qui se passe en Allemagne, en Suède ou en Angleterre. Ils savent aussi que les délais pour obtenir un statut de réfugié se sont allongés ces dernières années, même si cela s’est amélioré récemment. Et puis, il y a le pouvoir d’attraction de la communauté. Leurs familles, leurs proches sont déjà installés en Allemagne ou en Suède. Cela fait boule de neige."
Depuis le début de la guerre civile, l’Allemagne a accueilli 110.000 Syriens sur son territoire, la Suède, 30.000, et la France, seulement 7.000.

"Les mêmes avantages qu’en suède"

Quand il a quitté la Syrie, Sohab Horane, 20 ans, étudiant en arabe près d’Alep, voulait rejoindre des amis qui habitent Stockholm, la capitale suédoise. A Munich, les équipes françaises de l’Ofpra et de l’Ofii l’ont convaincu de changer de destination.

"Mes amis, à Stockholm, m’ont dit que j’avais tort de m’installer en France." Sohab Horane, 20 ans, Syrien. (Yannick Stephant pour "l'Obs")

Il est monté dans un bus qui partait pour la base de loisirs de Cergy-Pontoise avec le blouson de sport Adidas que des bénévoles d’une association caritative allemande lui avaient donné et qu’il porte toujours aujourd’hui. "Les autorités françaises m’ont assuré que j’aurais les mêmes avantages qu’en Suède : études, logement, nourriture… J’ai hésité, j’ai dit oui. J’ai téléphoné à mes amis à Stockholm pour les prévenir. Ils m’ont passé un savon, m’ont dit que j’avais tort. Au début, j’ai regretté, je me suis vraiment demandé si j’allais rester." Il poursuit :
Je ne connais personne ici, je suis perdu. Et puis j’ai décidé finalement de m’installer en France, de finir mes études et de faire venir ma femme qui est enceinte."
Sohab Horane, comme beaucoup d’autres réfugiés arrivés de Munich, a été déçu à son arrivée. Il bénéficie pourtant de conditions d’accueil exceptionnelles par rapport aux autres migrants. Il est logé, suit des cours de français et devrait obtenir le droit d’asile en seulement 15 jours, alors qu’il faut patienter d’ordinaire un an minimum. Il reconnaît tout ça.

Mais c’est la visite de François Hollande à la base de loisirs de Cergy-Pontoise trois jours après son arrivée qui l’a décidé à rester. Le président français leur a promis :
Vous aurez les mêmes droits que moi."
Nathalie Funès, L'OBS

mardi 22 septembre 2015

L'Union Européenne s'ouvre à 120.000 migrants, sans quotas

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Par Christian Lemenestrel, Le Figaro Prémium 22 septembre 2015

Les ministres européens de l'Intérieur ont voté mardi, à une large majorité, un plan de répartition qui se fera de manière volontaire.

Accusés d'égoïsme face au drame des réfugiés syriens, les Européens ont finalement fait montre mardi d'un minimum de solidarité et se sont répartis la prise en charge de 120.000 demandeurs d'asile débarqués en Italie et en Grèce, afin de soulager ces deux pays. Cela n'a pas été sans mal. Près de trois jours de tractations et un vote ont été nécessaires pour contourner l'opposition de la Hongrie, de la République tchèque, de la Roumanie ainsi que de la Slovaquie, et pour boucler l'accord adopté par les ministres de l'Intérieur de l'UE.

La solution est ponctuelle. Elle évacue le problème avant la réunion des chefs d'État et de gouvernement de l'UE mercredi soir à Bruxelles, mais ne donne pas les moyens de gérer une crise humanitaire qui s'annonce longue. «Il faut empêcher que d'autres n'arrivent», a insisté le ministre allemand Thomas de Maizière. «Nous ne devons pas envoyer le signal que nous pouvons accueillir tout le monde, tout de suite. Ce ne serait pas responsable», enchaîne son homologue français, Bernard Cazeneuve. 

L'annonce par Angela Merkel que l'Allemagne ne renverrait plus les demandeurs d'asile syriens arrivés sur son territoire a en effet créé «un effet d'appel considérable», déplore un diplomate européen de haut rang. Au sommet, ce mercredi, la chancelière «ne devra pas s'étonner de devoir répondre à des questions désagréables», avance un autre. L'accord a éliminé toute idée de quotas. «Personne ne veut créer un mécanisme permanent de répartition», a expliqué un des négociateurs. L'opposition des pays d'Europe centrale a tué la proposition défendue par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.
Pour les réfugiés bénéficiaires du nouveau système, il ne sera pas question de choisir la destination
La répartition se fera de manière volontaire et en deux temps: d'abord 66.000 demandeurs - 50.400 venus de Grèce et 15 600 d'Italie - vont se voir proposer un pays d'accueil, pour soumettre leur demande d'asile. Arithmétiquement, ils viennent s'ajouter au chiffre de 60.000 demandeurs déjà accepté par l'UE en juin (40.000 venus de Grèce et d'Italie, avec 20.000 proposés hors d'Europe par le Haut Commissariat aux réfugiés). Une deuxième offre de 54.600 places reste en réserve. La Hongrie, braquée dans son opposition de principe, a en effet refusé d'être soulagée de son contingent initial.

Pour les réfugiés bénéficiaires du nouveau système, il ne sera pas question de choisir la destination. Certes, 17.036 iront en Allemagne, terre de leurs rêves. Mais les autres iront ailleurs, y compris en Hongrie (1294), l'un des pays les plus hostiles à leur arrivée. Pas question non plus de refuser de se faire enregistrer. La sanction serait immédiate: considérés comme des migrants économiques, les récalcitrants seront condamnés au retour de l'autre côté de la Méditerranée. La solidarité européenne impose aux pays de première entrée de prendre leurs responsabilités  en enregistrant les arrivants. Ce sera le rôle des centres de tri - les hotspots - créés et gérés par l'Union européenne en Italie et en Grèce. Ils vont permettre d'identifier les arrivants et de faire une sélection entre ceux qui peuvent bénéficier d'une protection et ceux qui, considérés comme des migrants économiques, sont voués au retour. La France s'est beaucoup investie pour la création de ces centres et en a fait une condition à sa solidarité.

Migrations : le Tchadien Idriss Deby Itno accuse l’Europe 

Le chef de l'Etat tchadien  a estimé lors de son séjourau Niger que l'Europe est seule responsable de la crise migratoire qui prévaut actuellement avec ses cortèges de morts et de tristesse.

Idriss Deby Itno dénonce notamment la déstabilisation des pays africains et du Moyen-Orient et l'exploitation des matières premières du continent africain qui seraient les principales causes du départ massif des jeunes vers l'Europe.

"La pauvreté nourrit le terrorisme" l’Europe doit repenser sa politique vis à vis de l'Afrique estime le président Idriss Deby Itno qui trouve inacceptable que l'Europe refuse d'accueillir les réfugiés.

S'exprimant sur BBC Afrique, le dirigeant tchadien a indiqué que l'afflux des réfugiés du Moyen-Orient vers l’Europe conjugué à ce qui se passe depuis quelques années en Afrique au sud du Sahara doivent faire réfléchir les européens.

La gouvernance mondiale doit arrêter le désordre non pas par la mise en place de mur de barbelé mais par des actions concrètes de développement notamment en arrêtant de créer des désordres.
À en croire le chef de l’État tchadien ce sont des pays fragiles comme le Niger et le Tchad qui sont les premiers à en subir les conséquences.

BBC AFRIQUE


lundi 3 août 2015

Immigration: les esprits s’échauffent autour de Calais


Par Le Monde | 03.08.2015


Paris et Londres tentent de faire front commun face à la crise des migrants à Calais. Alors que les tensions politiques de chaque côté de la Manche sont vives, avec des centaines de clandestins qui tentent chaque nuit d’entrer dans l’Eurotunnel pour atteindre le Royaume-Uni, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, et son homologue britannique Theresa May, ont publié, dimanche 2 août, une tribune commune pour essayer de calmer les esprits. « Pour la France comme pour le Royaume-Uni, les choses sont claires : mettre fin à cette situation est une priorité absolue. Nos deux gouvernements sont déterminés à y parvenir, et à y parvenir ensemble », écrivent-ils dans Le Journal du Dimanche et le Sunday Telegraph.

Les deux ministres tentent de replacer dans son contexte global les tensions actuelles autour du tunnel sous la Manche. Il s’agit « d’une crise migratoire mondiale qui ne concerne pas seulement nos deux pays ». Pour eux, « il n’existe pas de solution simple », et celle-ci doit se trouver dans toute l’Europe, et pas seulement autour des 650 hectares du terrain d’Eurotunnel.


Mais cette tentative de calmer le jeu risque d’être noyée par les déclarations politiques de plus en plus virulentes dans les deux pays. Côté britannique, la dirigeante par intérim du Parti travailliste, Harriet Harman, a demandé à la France de verser des compensations financières aux routiers et aux vacanciers britanniques qui se sont retrouvés bloqués des heures, voire des jours, aux abords du tunnel. « Il faut employer toutes les pressions diplomatiques nécessaires », demande-t-elle au premier ministre britannique, David Cameron.
Depuis juin, l’opération « Stack », qui consiste, côté britannique, à fermer des tronçons d’autoroute près du tunnel pour y installer les camions en attente, a été mise en action 24 fois en quarante jours. Pour les commerces locaux dans le Kent, les conséquences économiques sont très négatives : faute d’autoroute pour se déplacer, de nombreux clients ne viennent plus les voir.

« Tactique » de David Cameron

Les tabloïds britanniques sont déchaînés. En ce début de mois d’août creux en actualité, ils n’hésitent pas à jeter de l’huile sur le feu. Avec une ligne d’attaque répétée : la France est inefficace pour arrêter les migrants. Le Daily Mail offre une pleine page à l’historien Andrew Roberts, qui titre : « Est-ce que les Français sont responsables du chaos à Calais ? Oui. Est-ce qu’on peut s’attendre à plus qu’un simple haussement d’épaules de leur part ? Non. » Selon lui, la « police française choisit simplement de regarder ailleurs alors que les migrants lancent chaque nuit leurs assauts ». Pour Nick Ferrari, éditorialiste influent du Sunday Express, un tabloïd très anti-immigration, la réaction des autorités françaises est « faible, terne et inefficace ». A voir les images des clandestins escaladant les grillages, il conclut que la police ne cherche pas vraiment à faire face.


Pourtant, David Cameron n’a pas une seule fois attaqué publiquement les autorités françaises sur ce terrain. Selon M. Ferrari, il s’agit d’une simple tactique de la part du premier ministre britannique, afin de se garder une marge de manœuvre dans le cadre de ses négociations avant le référendum sur l’Union européenne. « Il faudrait que nous ayons un peu moins peur du gouvernement français », lance pour sa part Nigel Farage, le chef de file du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP, anti-européen, anti-immigration).

Face à ces attaques, les réactions fusent en France. Le député (Les Républicains) de l’Aisne, Xavier Bertrand, candidat de droite aux élections régionales dans le Nord - Pas-de-Calais - Picardie, y est allé de sa charge dans Le Journal du dimanche. Il menace de demander aux autorités françaises de laisser passer les migrants jusqu’au Royaume-Uni. Après tout, le contrôle des frontières pourrait logiquement revenir au Royaume-Uni, qui est le pays où souhaitent se rendre les migrants. « Je dis à nos amis anglais : notre exaspération est totale. Un bras de fer ne serait pas la meilleure solution, mais il faut qu’ils sachent ce que beaucoup de Français pensent : si on n’a pas su empêcher [les migrants] de venir [en Europe], eh bien, on va arrêter de les empêcher de partir [en Angleterre]. » Le premier adjoint au maire de Calais, Emmanuel Agius, adopte la même approche : « Si ça continue comme ça, avec autant de provocation outrancière, je crois qu’à un moment donné, nous aussi nous allons faire de la provocation, et nous allons dire : “laissons passer les migrants”, et M. Cameron va se débrouiller. Ils seront sur son territoire, sur le port de Douvres. »

Derrière ce match de petites phrases se trouve souvent une vision déformée de la réalité. Au Royaume-Uni, les images de désespérés essayant, soir après soir, de pénétrer dans le tunnel donnent l’impression que le pays est pris d’assaut par les immigrants du monde entier. Le système d’aides sociales soi-disant trop généreux est pointé du doigt.

Le tunnel sous la Manche forme un goulot d’étranglement où se retrouvent en masse de nombreux candidats au départ.
Cette idée ne résiste pas à l’étude des faits. Depuis le début de l’année, 230 000 migrants sont entrés dans l’espace Schengen. Seule une toute petite proportion se retrouve à Calais : il y a actuellement environ 3 000 personnes dans les camps autour de la ville. De même, le Royaume-Uni reçoit deux fois moins de demandes d’asile que la France et six fois moins que l’Allemagne, preuve que le pays n’est pas une destination particulièrement prisée. Simplement, pour des raisons géographiques évidentes, le tunnel sous la Manche forme un goulot d’étranglement où se retrouvent en masse de nombreux candidats au départ.

Ces derniers mois, la situation a cependant empiré à Calais. Les tentatives pour entrer dans l’enceinte d’Eurotunnel se comptent souvent par milliers chaque nuit, même si le nombre a baissé à quelques centaines ce week-end. En partie, il s’agit d’une conséquence logique de la crise migratoire européenne : avec la guerre civile en Syrie et le chaos libyen, le nombre de candidats au départ a augmenté. En dix ans, les demandes d’asile dans l’Union européenne ont triplé. En partie, il s’agit d’une conséquence de l’installation récente de nouvelles barrières au port de Calais, plus difficiles à pénétrer. Beaucoup d’immigrés se sont reportés sur le tunnel, malgré les graves dangers. Une dizaine d’entre eux ont trouvé la mort ces deux derniers mois.

Mesures sécuritaires

Face à cette réalité, la France et le Royaume-Uni ont annoncé des mesures sécuritaires supplémentaires. Les deux pays vont débourser 10 millions d’euros pour accroître la sécurité le long des voies du tunnel sous la Manche, qui s’ajoutent aux 15 millions d’euros que le Royaume-Uni s’était engagé à payer en septembre 2014. Cent vingt policiers et gendarmes supplémentaires sont sur place depuis quelques jours, portant le total à 550, tandis que de nouvelles clôtures de sécurité doivent être installées « d’ici à la fin de la semaine prochaine ». Des chiens de garde et des caméras de surveillance supplémentaires sont également prévus.

Au Royaume-Uni, M. Cameron veut durcir les conditions d’accueil des demandeurs d’asile, en réduisant leurs aides sociales. Il entend aussi s’attaquer aux propriétaires qui logent des clandestins, en renforçant les sanctions jusqu’à cinq ans de prison.

 Des deux côtés de la Manche cependant, la réaction des autorités a un point commun : elle se concentre sur le sécuritaire et la meilleure façon de bloquer les migrants, qui fuient souvent des guerres et des conflits ravageurs. Cette absence d’empathie a fait sortir de ses gonds l’Eglise d’Angleterre, qui a choisi d’entrer dans le débat politique. « Nous sommes en train de devenir un monde de plus en plus dur, et nous devenons durs les uns avec les autres, au point que nous oublions notre humanité, estime l’évêque de Douvres, Trevor Willmott. Nous devons redécouvrir ce que c’est que c’est que d’être humain, et que tous les hommes comptent. »


  Eric Albert (Londres, correspondance)
Journaliste au Monde


Migrants : comment voir le bout du tunnel

Sylvain MOUILLARD Libération 3 août 2015


DÉCRYPTAGE

Passage au crible des solutions pour sortir de la crise des demandeurs d’asile, dont la «jungle» de Calais est la partie émergée.

Ils ne sont que quelques milliers à vivre dans ce bidonville de bois et de plastique, après avoir fui les conflits qui minent leurs pays (Syrie, Soudan, Erythrée). Tous les soirs, les quelque 3 000 habitants de la «jungle» de Calais tentent de traverser le tunnel sous la Manche pour rejoindre le Royaume-Uni, où ils imaginent trouver un avenir meilleur.  Onze d’entre eux ont péri depuis début juin.
 Face au problème, les responsables politiques semblent au mieux démunis, au pire dans l’outrance. De l’autre côté du Channel, l’extrême droite, chauffée à blanc par une presse tabloïd qui compare cette «invasion» migratoire à celle de Hitler en 1940, propose ainsi d’envoyer l’armée britannique à Calais. David Cameron, le Premier ministre conservateur, ne raisonne qu’en termes de sécurisation du tunnel. Côté français, on n’est pas en reste. L’ex-ministre du Travail Xavier Bertrand (LR) fustige l’inaction britannique et émet l’idée de «laisser partir les migrants» au Royaume-Uni, avant d’évoquer un «blocus maritime tout près des côtes libyennes». Henri Guaino, député LR dans les Yvelines, demande aux Britanniques de «prendre leur part du fardeau», alors que François Hollande résume : «Nous sommes devant la situation de réfugiés en grand nombre, dont nous devons tout faire pour qu’ils évitent de venir jusqu’à nous, tout en les traitant dignement.» Un numéro d’équilibriste qui illustre parfaitement l’absence de réflexion autour d’une politique migratoire commune. Pourtant, des solutions existent. Elles proviennent d’associations, mais aussi d’organismes publics, et dressent les pistes pour tenter de répondre, au-delà des effets d’annonce et des larmes de crocodile, à cette crise humaine.

Les migrants de Calais en novembre et décembre

Les solutions possibles

Dénoncer les accords franco-britanniques

Signé en 2003, quelques mois après la fermeture du centre de Sangatte, le traité du Touquet prévoit des contrôles communs menés par les autorités françaises et britanniques dans les ports maritimes des deux pays. Censé juguler l’immigration clandestine vers la Grande-Bretagne, ce texte est accusé d’avoir alimenté la crise à Calais. Début juillet, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) recommandait même de dénoncer ces accords bilatéraux qui ont conduit «à faire de la France le "bras policier" de la politique migratoire britannique». La CNCDH estime que cela «aboutit en pratique à interdire aux migrants de quitter [l’Hexagone]» et constitue une «atteinte à la substance même du droit d’asile». Pour Pierre Henry, directeur général de France Terre d’asile, «l’idéal» serait sûrement de «faire annuler l’accord du Touquet» : «La situation à Calais est le résultat d’un impensé européen, de l’égoïsme britannique et de l’abandon de la souveraineté française.»

Ouvrir un corridor humanitaire
vers l’Angleterre

Mais dénoncer cet accord prendrait du temps. «A défaut», Pierre Henry suggère donc d’ouvrir à Calais un «bureau d’asile commun» à la France et au Royaume-Uni. «Les Britanniques sont signataires de la convention de Genève [qui prévoit la protection pour les victimes de persécutions, ndlr], détaille-t-il. A eux de prendre leur part des migrants et de respecter leurs engagements.» L’idée est partagée par Christian Salomé, président de l’Auberge des migrants, une association qui intervient dans la «jungle» : «Il faut un corridor humanitaire pour les gens qui viennent de pays en guerre et qui ont de la famille ou des amis là-bas. Le but, c’est d’effectuer un traitement rapide des dossiers pour que les gens ne restent pas deux ans dans de telles conditions.»

Améliorer l’existant à Calais

La proposition ne fait pas consensus : faut-il rouvrir à Calais un centre d’accueil permanent pour les migrants, offrant gîte et couvert ? Treize ans après le démantèlement de Sangatte, la peur de «l’appel d’air» est toujours là. Un rapport remis un juin à Bernard Cazeneuve tranchait : «L’accès à un toit, même très sommaire, est un point fondamental», mais il ne saurait être un «préalable». Pierre Henry ne partage pas ces conclusions : «La "jungle" est un sous-camp. Il faut mettre en place une structure aux normes internationales.»

Fluidifier l’asile

Yasire a 22 ans. Soudanais du Darfour, il a demandé l’asile en France il y a trois mois. Pourtant, l’homme, qui vit dans la «jungle», essaie tous les soirs de rejoindre le Royaume-Uni. Il sait que l’examen de son dossier risque de traîner et qu’en attendant une réponse définitive, ce qui peut prendre deux ans, il devra peut-être dormir dehors. En Angleterre, imagine-t-il, «ça a l’air plus facile, on a un toit immédiatement». Ce raisonnement, ils sont nombreux à l’avoir. Le directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), Pascal Brice, le reconnaît : il faut instituer une «culture de l’asile» dans le Pas-de-Calais. Autrement dit, faciliter les démarches en préfecture pour les migrants et traiter plus rapidement leurs dossiers. C’est un des objectifs de la nouvelle loi asile votée début juillet à l’Assemblée nationale. Elle vise à réduire le délai d’instruction maximal à neuf mois. Car si les points de tension se multiplient partout en Europe, c’est aussi parce que les Etats membres ne se sont pas encore adaptés à la nouvelle donne migratoire. Les procédures, touffues et loin d’être harmonisées, contribuent aussi à la création de points de fixation des étrangers et, par conséquent, à des situations humanitaires difficiles à gérer. L’affaire n’est pourtant pas insurmontable : les migrants arrivés illégalement dans l’UE en 2014 ne représentaient que 0,05 % de sa population.

Les solutions audacieuses

Organiser un véritable accueil
commun en Europe

C’est un premier pas, timide, vers ce qui pourrait constituer une politique migratoire européenne commune ne se résumant pas uniquement à dresser des murs de plus en plus élevés aux portes de l’Union, et dont le coût, selon le collectif Migrants Files, a représenté 13 milliards d’euros depuis 2000.
Après plusieurs semaines de négociations acharnées, le 20 juillet, les 28 membres de l’Union européenne se sont mis d’accord sur un mécanisme de «relocalisation» et de «réinstallation» des migrants. Objectif : soulager l’Italie et la Grèce qui, du fait de leur situation géographique, sont les principales portes d’accès maritimes pour les exilés. Et qui, selon le règlement de Dublin, sont obligés, en tant que pays de «première entrée», d’examiner en priorité les demandes d’asile. Une situation ingérable pour eux. Les dirigeants européens ont donc décidé d’ouvrir 32 256 places au titre de la relocalisation. Parmi elles, 12 000 seront fournies par l’Allemagne et 9 000 par la France. Ces pays, volontaires pour l’opération, s’engagent à étudier un certain nombre de dossiers de demande d’asile qui devaient en théorie échoir à la Grèce ou l’Italie. L’effort reste toutefois minime. De nombreux Etats, comme l’Autriche, la Hongrie ou encore l’Espagne, ont offert peu, voire aucune place.

Avant même la signature du compromis, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, se montrait dépité : «Vu l’ampleur du phénomène, donner une perspective de vie à 60 000 personnes [un chiffre qui n’a même pas été atteint, ndlr] est un effort modeste. Cela prouve que l’Europe n’est pas à la hauteur des principes qu’elle déclame.»

Favoriser l’immigration légale
en vendant des visas

L’idée est toute simple : plutôt que de voir des milliers de personnes dépenser des fortunes pour tenter de rejoindre l’Europe, qui elle-même se barricade, pourquoi ne pas ouvrir des voies d’immigration légale, sous la forme de visas payants. C’est ce que propose Emmanuelle Auriol, chercheuse à l’Ecole d’économie de Toulouse : «Plusieurs pays ont déjà mis en place ce genre de système, à l’image d’Israël ou de la Jordanie. Ils accordent des permis de travail temporaires sur des emplois peu qualifiés. Et passent par des agences de placement dans les pays d’origine des migrants, où on leur fournit des billets d’avion. Pour la France, on pourrait imaginer le même dispositif dans les pays d’Afrique francophone.» L’étude préconise en parallèle d’accentuer la répression contre les réseaux de passeurs et les entreprises qui ont recours au travail au noir.

Les solutions délirantes

Envoyer l’armée

Nigel Farage, le leader de la formation d’extrême droite Ukip (12,8 % des voix aux dernières élections générales au Royaume-Uni), suggère d’envoyer les soldats britanniques pour sécuriser le site d’Eurotunnel. Outre qu’ils ne sont pas formés pour le maintien de l’ordre, cette démarche constituerait une perte de souveraineté impensable pour la France.

Renvoyer les migrants chez eux

«Des frontières et des charters : la solution pour Calais et le reste.» Voici, d’un tweet signé Florian Philippot, la position du Front national pour régler la crise migratoire. Inepte : aucune démocratie ne s’est encore hasardée à expulser un Syrien vers Damas. Quant aux Afghans, Soudanais ou Erythréens, les tribunaux administratifs cassent souvent les rares demandes d’expulsion à leur encontre. Soit parce que les pays d’origine ne délivrent pas de laisser-passer, soit parce que la situation sécuritaire y est jugée trop dangereuse.

Par sylvain Mouillard, Libération, 04 août 2015

 

Claire Rodier: «L’UE en est restée aux analyses et aux méthodes des années 90»

Lilian ALEMAGNA 3 août 2015
 
 
INTERVIEW

Pour cette juriste, membre du Gisti, l’Europe et la France ne font preuve d’«aucune imagination» en misant sur une doctrine uniquement répressive.

Membre du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) et cofondatrice du réseau Migreurop, Claire Rodier critique le manque de réalisme des pays européens sur la question migratoire.

Quel regard portez-vous sur l’action politique concernant la question migratoire?
Si l’on prend un peu de recul sur les dix dernières années, on ne peut que constater une répétition constante : augmentation des moyens financiers, lutte contre l’immigration clandestine et les réseaux de passeurs, sécurisation des frontières, plus grande collaboration avec les pays d’origine… Force est de constater que ces mesures sont inefficaces. Les pays européens n’ont absolument aucune imagination, aucune idée nouvelle. (photo DR)
Comment expliquez-vous cette répétition et cette absence de solutions nouvelles ?
Sur les quinze dernières années, il n’y a eu, de la part des gouvernements, aucun effort, aucune prise en compte de l’évolution du phénomène migratoire (changement de nationalités, de motifs de départ…). Les pays de l’UE en sont restés aux analyses et aux méthodes qui valaient dans les années 90. A l’époque, face à une immigration essentiellement économique, il s’agissait de donner l’impression aux opinions publiques que l’on contrôlait qui pouvait ou non entrer et rester sur le territoire. Cette doctrine répressive reste celle des gouvernements européens actuels. Or la situation de 2015 est différente. Des conflits ont éclaté et se déroulent aux portes de l’Union européenne. Un très gros pourcentage de ceux qui tentent de traverser la Méditerranée et qu’on retrouve ensuite à Calais ne sont pas - principalement - des migrants économiques, mais des personnes qui ont besoin de protection et qui, au regard de la législation internationale, ont droit à un accueil. Nos gouvernements restent accrochés à leur vieille doctrine, car ils sont dans l’incapacité totale de faire face à cette nouvelle réalité. Oui, il serait normal d’accueillir des Syriens qui fuient un pays en guerre comme des populations, à d’autres moments de l’histoire, ont été accueillies par d’autres pays. Mais au lieu de ça, la France, comme d’autres pays, reste braquée sur l’illusion qu’on peut contrôler ses frontières.
N’est-ce pas aussi par peur de la montée de l’extrême droite dans beaucoup de pays européens ?
On peut aussi penser que la montée de l’extrême droite sur notre continent est due à ces discours anti-immigration tenus par des femmes et hommes politiques censés se montrer responsables et capables de dégonfler les fantasmes… Alimenter le rejet, la peur de l’immigré sur fond de crise économique et sociale, c’est aussi un très bon ferment pour l’extrême droite. Ce discours d’hostilité dure depuis quinze-vingt ans, et l’extrême droite ne cesse de monter. Historiquement, l’UE a construit sa politique migratoire sur trois principes : intégration, lutte contre l’immigration clandestine et accueil des réfugiés. Or que constate-t-on ? Que l’essentiel des moyens ont été mis sur la lutte contre l’immigration clandestine et non sur l’intégration ou l’accueil des réfugiés.
Quelles solutions la France pourrait-elle, selon vous, porter ?
A court terme, elle pourrait dénoncer le règlement de Dublin [texte européen qui oblige le pays dans lequel un migrant est entré en premier à examiner la demande d’asile, ndlr], extrêmement nocif pour les demandeurs d’asile et qui porte préjudice aux pays situés aux frontières de l’UE. Un demandeur d’asile devrait pouvoir choisir librement le pays dans lequel il a envie - ou des raisons - de rester. Le Royaume-Uni ne pourrait renvoyer les migrants vers la France, et la France vers l’Italie ou la Grèce. Quant à la situation à Calais, 3 000 personnes, c’est peut-être beaucoup pour une ville, mais une goutte d’eau à l’échelle de notre pays. La France a des capacités d’accueil. C’est une question de volonté politique. Aujourd’hui, en Europe, chacun est obsédé par sa propre opinion publique. La Commission européenne a bien tenté d’imposer des règles contraignantes. Sans résultats. Si nous ne mettons pas à plat cette question migratoire, elle deviendra, à terme, un vrai problème pour la cohésion européenne.

Recueilli par Lilian Alemagna, Libération, 04 août 2015
 Des noms derrière les migrants morts à Calais
Haydée SABÉRAN Correspondante à Lille 29 juillet 2015

Depuis le 1er juin, au moins 11 personnes ont trouvé la mort sur la route vers le Royaume-Uni. «Libération» tente de donner un nom et un visage à ces disparus.

Des migrants meurent à Calais. On retrouve leur corps sur le bord de l’autoroute, fauché par une voiture, percuté par un train, électrocuté à l’entrée du tunnel sous la Manche ou encore noyé dans les bassins de rétention d’Eurotunnel. D’autres ont les jambes brisées sous les roues des camions. Des amputés, des grands brûlés survivent. Ils tentent de rallier l’Angleterre, mais l’Europe de Schengen a fait de la frontière de Calais une zone de plus en plus étanche.

 Ils et elles s’appellent Zebiba, Ganet, Getnet, Mohammad. Ils sont Syriens, Soudanais, Erythréens, Afghans. Samir, qui n'a vécu qu'une heure est enterré au cimetière de Calais. Certains sont sans identité connue. Libération tente de donner un nom et un visage à ces morts de l’été.

 Cliquez sur les silhouettes pour en savoir plus.

Ceux qui n’ont pas d’argent pour payer les passeurs – entre 1 500 et 6 000 euros la traversée, selon qu’elle est ou non «garantie», en camion par le port ou le tunnel –, ceux-là tentent leur chance par petits groupes. A l’assaut des trains, ils risquent leur vie. Les barrières et les barbelés qui barricadent de plus en plus les accès au port les incitent à prendre de plus en plus de risques. La nuit, ils trouvent des raccourcis pour traverser l’autoroute, sautent sur les trains qui démarrent au tunnel. Eurotunnel a distribué des tracts et placardé des affiches en neuf langues pour expliquer que le site est «dangereux». En vain. Le 25 juillet, la préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio, a annoncé toujours plus de barrières.