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mardi 5 avril 2016

Accord UE-Ankara sur les réfugiés : «Il s'agit d'un marchandage assez ignoble»

Par — 
Arrivée d'un ferry turc chargé de migrants refoulés, à Izmir le 4 avril 2016. Sur la pancarte : «L'UE a commencé le plus gros trafic humain de l'histoire de l'humanité. Honte à l'UE.»
Arrivée d'un ferry turc chargé de migrants refoulés, à Izmir le 4 avril 2016. Sur la pancarte : «L'UE a commencé le plus gros trafic humain de l'histoire de l'humanité. Honte à l'UE.» Photo Ozan Kose.AFP

Interview: Trois questions à Geneviève Garrigos, présidente d'Amnesty International France.

La Grèce renvoyait ce lundi ses premiers réfugiés vers la Turquie : des Pakistanais, des Bangladais et deux Syriens ont quitté les îles grecques de Lesbos et Chios pour retourner en Turquie dans le cadre de l’accord controversé signé entre l’Union européenne et Ankara le 18 mars dernier. La présidente d’Amnesty International France, Geneviève Garrigos, revient sur les conséquences de cette politique européenne.
Pourquoi l’accord entre l’Union européenne et la Turquie est-il contestable à vos yeux ? 
Cet accord se fait au détriment des droits des réfugiés et est contraire aux principes mêmes de l’Union européenne. La Turquie a ratifié partiellement la convention de Genève de 1951, relative au sort des réfugiés. Encore aujourd’hui, elle ne donne le statut de réfugiés qu’aux seuls ressortissants européens, à l’exception des Syriens en raison du conflit. Les personnes originaires d’Irak, d’Afghanistan, etc., ne peuvent pas faire de demande d’asile dans ce pays et subissent des renvois massifs. Le jour même de la signature de l’accord, une trentaine d’Afghans ont été arrêtés par des gardes-côtes turcs et emmenés dans des centres de rétention, avant d’être renvoyés de force vers Kaboul, malgré la menace des talibans. Le deuxième aspect que nous contestons concerne les Syriens eux-mêmes. L’accord spécifie que pour un Syrien renvoyé en Turquie, un autre sera installé dans l’Union européenne. Il s’agit d’un marchandage assez ignoble quand on sait que ces réfugiés ont risqué leur vie pour atteindre la Grèce. Enfin, le nombre de personnes qu’accueillera l’Union européenne est limité à 72 000. On est extrêmement loin des besoins d’installation.
Quelles sont les conséquences sur le long terme de cet accord ? 
Les centres de rétention turcs dans lesquels sont emmenés les réfugiés sont de plus en plus fermés. On a également des témoignages de mauvais traitements. Nous craignons qu’à terme, les réfugiés décident de prendre l’autre route, celle du Sinaï, en passant par l’Egypte ou la Libye. Or, ce parcours est extrêmement dangereux. Les réfugiés risquent de se faire kidnapper contre une rançon par exemple. Cet accord permet aux institutions européennes de gagner du temps, mais il est illégal, non applicable et risque d’aggraver la situation.
Quelles solutions prônez-vous pour sortir de cette crise ? 
Aujourd’hui, on paye l’absence de politique concertée au niveau de l’Union européenne pour l’accueil des réfugiés. En septembre 2015, Jean-Claude Juncker [président de la Commission européenne, ndlr] avait fait un discours tout à fait remarquable qui remettait la question de la protection des réfugiés au centre des valeurs de l’Union européenne. Mais lors des négociations qui ont suivi pour relocaliser les personnes arrivées en Grèce et en Italie, très peu de pays se sont engagés. L’Allemagne s’est retrouvée toute seule. Nous demandons une réelle concertation entre les pays membres pour mettre en place une vraie politique de relocalisation, ainsi que l’instauration de visas humanitaires et de politiques de regroupement familial. Cette opération-là est plus une politique de communication vis-à-vis du public européen. On fait passer comme message aux réfugiés «Ne venez pas». Cela fait cinq ans qu’on leur dit, on voit bien que cela ne marche pas.

Estelle Pattée

mardi 8 septembre 2015

Crise des Migrants: aucune mobilisation ne sera jamais de trop



Le PS redécouvre les migrants...Il faut s'en féliciter sans être dupe de la manœuvre électoraliste sous-jacente - l'approche des élections régionales - qui pourrait vite reléguer ce meeting parisien de soutien aux réfugiés au rang d'une énième récupération politicienne de très mauvais goût. 

Bref dans ce drame humain faisant appel à l'universalité du droit d'asile (excluant d'emblée toute idée de quotas ethniques ou liés à la nationalité,  à la religion...), aucune mobilisation ne sera jamais de trop.

Précisément parce que la persécution pour des raisons politiques ne peut être restreinte à une population, à un continent, voire à un pays.

Joël Didier Engo

Accueil des réfugiés : comment François Hollande s’est converti sur le tard

Le Monde | | Par

François Hollande a promis l’accueil de 24 000 réfugiés sur deux ans. Un nombre conséquent ou insignifiant, selon le référent choisi. D’un point de vue franco-français, il reste important puisque supérieur au total des personnes à qui le pays a accordé l’asile en 2014. En revanche, il est dérisoire si on le compare aux 20 000 réfugiés reçus par l’Allemagne en deux jours seulement.


Pourtant, l’annonce faite par le chef de l’Etat, le 7 septembre, ne se réduit pas à un nombre. Comme le rappelle le haut-commissaire aux réfugiés, Antonio Guterres, « l’accueil des réfugiés n’est pas un exercice statistique, mais une obligation internationale ». Une obligation à laquelle la France aurait d’ailleurs bien aimé se soustraire partiellement il y a quelques mois encore.
Mi-mai, en effet, l’exécutif s’est illustré en bataillant durant tout un week-end pour que la Commission européenne revoie à la baisse le nombre de réfugiés attribués à la France dans un premier plan de répartition des arrivants en Grèce ou en Italie. Avant l’été, l’exécutif ne masquait pas une certaine gêne à prendre en charge des réfugiés. Depuis 2012, François Hollande avait laissé Manuel Valls donner le ton sur ce qui touche à l’« étranger » ; s’y ajoutait un effacement maximum du sujet. Ainsi, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, a-t-il attendu la dernière minute pour refondre le droit d’asile imposé par l’Europe et faire voter en catimini, fin juillet, une loi sur les titres de séjour. Quant au vote des immigrés aux élections locales, promesse de la campagne 2012, il a rejoint les oubliettes.

La terreur de voir le Front national marquer des points a paralysé l’action et la parole politiques depuis 2012, poussant le chef de l’Etat à attendre fin 2014 pour prononcer son premier discours sur le sujet. Et tant pis pour le Musée de l’immigration, qui a dû attendre longtemps son inauguration présidentielle, mi-décembre 2014.

On en était là, quand les drames ont commencé à s’enchaîner. D’abord, une série de naufrages meurtriers en Méditerranée dès le début de l’année. Ensuite, les premiers cortèges de migrants ont franchi les frontières de l’Europe par les Balkans. Ces images ont accrédité l’idée que les gouvernants étaient impuissants à faire cesser l’hémorragie syrienne.

Silence complice

Difficile de rester de marbre. Le Parti socialiste s’est saisi du sujet. Autour de Sandrine Mazetier, députée de Paris et chargée des migrations, une discussion a eu lieu avant le congrès de Poitiers, en juin. Jean-Christophe Cambadélis y avait même déjà suggéré l’idée – reprise par le chef de l’État – d’une conférence internationale. Durant l’été, Alain Bergounioux, chargé des études politiques au secrétariat national du parti, a rappelé au président comment Jean Jaurès avait en son temps interpellé le gouvernement sur le silence complice de la France et de l’Europe lors des massacres des Arméniens en 1896… L’historien estime en effet qu’« un parti comme le nôtre doit se saisir des causes humanitaires, que ce serait une faute de ne pas le faire, mais qu’il faut le faire bien ».

L’accélération des flux de migrants en août, la menace de voir exploser l’espace Schengen et l’attitude déterminée de la chancelière allemande ont permis de finaliser le changement de politique et conduit à la rédaction d’une lettre franco-allemande, le 23 août. Il ne restait qu’à trouver le moment pour communiquer.
C’est dans ce contexte qu’est arrivé le cliché de la photographe Nilufer Demir montrant le cadavre du petit Aylan Kurdi sur une plage turque, face contre le sable. L’immense émotion suscitée par la mort d’un enfant de 3 ans a transformé en victimes ceux qui, la veille encore, étaient perçus comme des « assistés » prêts à « prendre le travail des Français ». François Hollande s’est donc engouffré dans la brèche qui lui permettait de déclarer publiquement sa conversion à l’accueil des réfugiés.

Lundi 7 septembre, on aurait presque pris la France pour un modèle de générosité, avec ses 24 000 personnes accueillies sur deux ans, si l’Allemagne n’avait pas promis d’en accueillir 500 000 cette année… Dans ce secteur comme ailleurs, il sera difficile de rivaliser avec la voisine d’outre-Rhin. En revanche, on peut être certain que la France ne s’arrêtera pas aux 24 000 réfugiés annoncés. Le flux de migrants ne se tarira pas une fois ce premier partage opéré. Le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies prévoit déjà, pour 2016, 50 000 entrées de plus qu’en 2015 en terre européenne.

 Maryline Baumard
Journaliste

Pour une Europe ouverte

Par Thomas Piketty, Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et professeur à l’Ecole d’économie de Paris. 
Libération  —

Le drame des réfugiés est l’occasion pour les Européens de relancer l’économie du continent. L’attitude de l’Allemagne en fait un modèle à suivre.

Aussi tardif soit-il, l’élan de solidarité en faveur des réfugiés, observé ces dernières semaines, a au moins le mérite de rappeler aux Européens et au monde une réalité essentielle. Notre continent peut et doit devenir une grande terre d’immigration au XXIe siècle. Tout y concourt : son vieillissement autodestructeur l’impose, son modèle social le permet, et l’explosion démographique de l’Afrique doublée du réchauffement climatique l’exigera de plus en plus. Tout cela est bien connu. Mais ce qui l’est peut-être un peu moins, c’est que l’Europe d’avant la crise financière était en passe de devenir la région la plus ouverte du monde en termes de flux migratoires. C’est la crise, déclenchée en 2007-2008 aux Etats-Unis, mais dont l’Europe n’est toujours pas parvenue à sortir du fait de ses mauvaises politiques, qui ont conduit à la montée du chômage et de la xénophobie, et à une fermeture brutale de ses frontières. Tout cela alors que le contexte international (printemps arabe, afflux des réfugiés) aurait au contraire justifié une ouverture accrue.

Revenons en arrière. L’Union européenne compte, en 2015, près de 510 millions d’habitants, contre environ 485 millions en 1995 (à frontières constantes). Cette progression de 25 millions d’habitants en vingt ans n’a rien d’exceptionnel en soi (à peine 0,2 % de croissance annuelle, contre 1,2 % par an pour la population mondiale prise dans son ensemble sur la même période). Mais le point important est que cette croissance s’explique pour près de trois quarts par l’apport migratoire (plus de 15 millions). Entre 2000 et 2010, l’Union européenne a ainsi accueilli un flux migratoire (net des sorties) d’environ 1 million de personnes par an, soit un niveau équivalent à celui constaté aux Etats-Unis, avec en outre une plus grande diversité culturelle et géographique (l’islam demeure marginal outre-Atlantique). A cette époque peu éloignée où notre continent savait se montrer (relativement) accueillant, le chômage baissait en Europe, tout du moins jusqu’en 2007-2008. Le paradoxe est que les Etats-Unis, grâce à leur pragmatisme et à leur souplesse budgétaire et monétaire, se sont très vite remis de la crise qu’ils avaient eux-mêmes déclenchée. Ils ont rapidement repris leur trajectoire de croissance (leur PIB de 2015 est 10 % plus élevé que celui de 2007), et l’apport migratoire s’est maintenu aux alentours de 1 million de personnes par an. Mais l’Europe, engluée dans des divisions et des postures stériles, n’a toujours pas retrouvé son niveau d’activité économique d’avant la crise, avec pour conséquence la montée du chômage et la fermeture des frontières. L’apport migratoire a chuté brutalement de 1 million de personnes par an entre 2000 et 2010 à moins de 400 000 entre 2010 et 2015.

Que faire ? Le drame des réfugiés pourrait être l’occasion pour les Européens de sortir de leurs petites disputes et de leur nombrilisme. En s’ouvrant au monde, en relançant l’économie et l’investissement (logements, écoles, infrastructures), en repoussant les risques déflationnistes, l’Union européenne pourrait parfaitement revenir aux niveaux migratoires observés avant la crise. L’ouverture manifestée par l’Allemagne est de ce point de vue une excellente nouvelle pour tous ceux qui s’inquiétaient d’une Europe moisie et vieillissante. On peut, certes, faire valoir que l’Allemagne n’a guère le choix, compte tenu de sa très faible natalité. D’après les dernières projections démographiques de l’ONU, qui tablent pourtant sur un flux migratoire deux fois plus élevé en Allemagne qu’en France dans les décennies à venir, la population allemande passerait de 81 millions aujourd’hui à 63 millions d’ici à la fin du siècle, alors que la France passerait dans le même temps de 64 à 76 millions.

On peut aussi rappeler que le niveau d’activité économique observé en Allemagne est en partie la conséquence d’un gigantesque excédent commercial, qui par définition ne pourrait se généraliser à l’ensemble de l’Europe (car il n’y aurait personne sur la planète pour absorber de telles exportations). Mais ce niveau d’activité s’explique également par l’efficacité du modèle industriel allemand, qui repose notamment sur une très forte implication des salariés et de leurs représentants (la moitié des sièges dans les conseils d’administration), et dont on ferait bien de s’inspirer.

Surtout, l’attitude ouverte sur le monde, manifestée par l’Allemagne, envoie un message fort aux ex-pays de l’Europe de l’Est membres de l’Union européenne, qui ne veulent ni d’enfants ni de migrants, et dont la population combinée devrait, selon l’ONU, passer de 95 millions actuellement à guère plus de 55 millions d’ici à la fin du siècle. La France doit se réjouir de cette attitude allemande et saisir cette opportunité pour faire triompher en Europe une vision ouverte et positive vis-à-vis des réfugiés, des migrants et du monde.

samedi 5 septembre 2015

Comprendre la crise des migrants en Europe en cartes, graphiques et vidéos

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Par

Le Monde | 04.09.2015


Un drame quotidien qui se joue simultanément à toutes les frontières et sur toutes les routes d’Europe, un défi d’accueil inédit pour l’Union européenne, une source intarissable d’indignations, de polémiques et de propositions pour la classe politique et les commentateurs : comment rendre compte de la crise des migrants qui secoue notre continent depuis 2014, s’intensifiant chaque jour depuis cet été?

Des pays d’origine des migrants jusqu’à l’accueil final des réfugiés, en passant par les périlleuses routes de la migration, voici vingt cartes, graphiques et vidéos produites par Le Monde pour comprendre la situation.

1. L’origine

D’où viennent les migrants?
Il est bien entendu impossible d’offrir un panorama exact des centaines de milliers de personnes qui ont atteint ces derniers mois l’Europe, car beaucoup restent sur les routes ou dans la clandestinité, sans parler de ceux qui ont laissé leur vie dans le voyage.

La première méthode consiste à examiner la nationalité des personnes qui déposent officiellement une demande d’asile dans un pays de l’UE : sur les cinq premiers mois de l’année, les Syriens sont en tête, avec 68 200 demandeurs et 18,5 % des procédures.


Eurostat
La coïncidence entre le début de la guerre en Syrie et la recrudescence de réfugiés en Europe ne laisse d’ailleurs guère de doute sur le poids que revêt ce conflit dans la situation actuelle.


La plus grande vague de réfugiés depuis 30 ans.
La Syrie est aujourd’hui le pays du monde qui compte le plus de réfugiés parmi ses nationaux (34 %), selon le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) des Nations unies (qui considère comme réfugié toutes les personnes qui demandent ce statut, que l’issue de la procédure soit positive ou négative):

Les 10 pays qui comptaient le plus de réfugiés et demandeurs d'asile en 2014
Nombre de réfugiés, demandeurs d'asile, déplacés intérieurs et apatrides. Hors rapatriés.
0 1000 2000 3000 4000 5000 6000 0 2000000 4000000 6000000 8000000 10000000 120…Taux pour 10 000 habitantsPart dans la population (pour 10 000 habitants)Nombre de réfugiés en 2014SyrieColombieIrakRDCPakistanSoudanSoudan du sudTurquieAfghanistanNigeria
Source : HCR
Un constat que l’on retrouve en France, où les Syriens étaient la première nationalité des admis au droit d’asile en 2014 :



Pour prendre conscience de l’ampleur de cette situation en termes d’ordre de grandeur : si la population syrienne était équivalente à celle de la France, 32,5 millions de personnes auraient été déplacées par le conflit.


Si la Syrie était la France, 32,5 millions de personnes auraient été déplacées par le conflit.
Le décompte des morts en Méditerranée réalisé par l’Office international des migrations (OIM), bien que non exhaustif, constitue une autre fenêtre sur l’origine des migrants. On voit qu’ils proviennent en proportions égales de l’Afrique subsaharienne (Erythrée, Nigeria), de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

L'origine des migrants morts en Méditerranée
De janvier à septembre 2014.
Moyen-Orient et Afrique du Nord : 30 %Afrique subsaharienne : 30 %Corne de l'Afrique : 11 %Asie du sud : 1 %Inconnu : 29 %
Source: Office international des migrations

2 Les routes

Par où passent les migrants ?
Si la Méditerranée constitue la porte d’entrée privilégiée pour les migrants en quête d’Europe, il ne faut pas négliger la voie terrestre, utilisée principalement par les Afghans et les ressortissants des Balkans.

L’agence Frontex, qui surveille les frontières de l’Union européenne, estime que 60 % des entrées illégales sur le territoire européen ont eu lieu en 2014 par la Méditerranée centrale, c’est-à-dire en Italie et Malte.


Les détections d'entrées illégales dans l'Union européenne par l'agence Frontex en 2014.
La périlleuse traversée maritime sur des embarcations souvent fragiles constitue une nouvelle épreuve pour des migrants qui ont déjà derrière eux un long périple. Ainsi, les Erythréens, qui fuient la « prison à ciel ouvert » qu’est devenu leur pays, doivent-ils traverser le Soudan-du-Sud et le Soudan avant de se mettre en quête d’un bateau en Egypte, en Libye ou en Tunisie.


Migrations : la fuite éperdue des Erythréens.
Toujours selon Frontex, un migrant sur cinq tente de pénétrer en Europe par l’est de la Méditerranée, soit en arrivant par la mer sur les îles grecques, soit en transitant par voie terrestre par la Turquie. Beaucoup s’engagent ensuite dans une longue traversée des Balkans afin de rejoindre l’Europe du nord.


Les principales routes migratoires en Europe orientale.
Un défi qui se complique à mesure que les pays européens renforcent la protection de leurs frontières, recourant de plus en plus à des murs pour tenter d’endiguer l’afflux de migrants et de réfugiés :

 
La France, qui ne reçoit aucune embarcation sur ses côtes, trop lointaines de l’Afrique, voit arriver des migrants par ses frontières terrestres (Espagne, Italie, Allemagne, Belgique). Pour beaucoup, notre pays n’est qu’une terre de transit vers le Royaume-Uni.

France, terre de transit
Voir la carte interactive: France, terre de transit

Résultat : six ans après son démantèlement, la « jungle » de Calais accueille toujours davantage de demandeurs d’asile cherchant à traverser la Manche.


La nouvelle géographie des migrants à Calais.

3. La destination

Où les migrants s’établissent-ils?
Une fois de plus, il est impossible de fournir un décompte précis des pays de destination des migrants arrivés en Europe. Tout au plus peut-on examiner les dépôts de demandes d’asile, qui n’embrassent que la partie immergée de l’iceberg. A cet égard, l’Allemagne est de loin la plus sollicitée, avec 121 000 premières demandes déposées sur les cinq premiers mois de 2015. Berlin s’attend même à un total record de 800 000 demandes sur l’ensemble de l’année, soit quatre fois plus qu’en 2014.


En Europe, une politique d'asile en ordre dispersé.

Sortir du cadre européen offre un éclairage intéressant sur l’impact de ces mouvements. Contrairement à ce que l’on entend parfois, les premiers à prendre leur part dans l’accueil des réfugiés du Proche et du Moyen-Orient (Irak, Syrie) sont les pays limitrophes. Le Liban accueille actuellement ainsi 1,1 million de réfugiés, l’équivalent d’un quart de sa population.

L'explosion du nombre de réfugiés dans le monde
Tous types de migrants inclus : réfugiés, demandeurs d'asile, déplacés au sein d'un pays, apatrides... Hors rapatriés.
0 10000000 20000000 30000000 40000000 50000000 60000000 196019701980199020002010
1994
● Nombre total de réfugiés: 21 076 681
Source : HCR

4. Les morts

Comment meurent les migrants ?
L’actualité en offre tous les jours des illustrations dramatiques : nombreux sont ceux qui échouent aux portes de l’Europe, noyés après un naufrage ou asphyxiés dans des camions.

La Méditerranée est de loin le passage le plus meurtrier du monde. L’an passé, les 2 510 000 kilomètres carrés de la mer reliant l’Afrique à l’Europe auraient concentré plus des trois quarts des disparitions de migrants, loin devant la frontière Mexique-Etats-Unis (5 %) ou le golfe du Bengale (5 %), selon l’Office international des migrations.



Répartition des disparitions de migrants  dans le monde recensées du 1er janvier au 1er septembre 2015 par l'OIM .
Sur les huit premiers mois de l’année 2015, l’OIM a recensé 2 432 morts en Méditerranée, pour 323 000 personnes arrivées vivantes sur les côtes italiennes, maltaises, grecques et espagnoles. A ce rythme-là, le triste record de 2014 devrait être largement battu en fin d’année.

Estimation du nombre de morts et disparus en Méditerranée
Pour 2015, le décompte de l'OIM s'arrête au 28 août.
0 500 1000 1500 2000 2500 3000 3500 2000 1700 700 3281 2432 20112012201320142015 (8 mois)
Une hécatombe encore sous-estimée, de l’aveu même de l’OIM. Le collectif d’investigation internationale The Migrant Files, plus exhaustif, a déjà dénombré cette année plus de 3 000 morts aux frontières de la « forteresse Europe ».


Morts aux frontières : le triste bilan de la « forteresse Europe ».

 Maxime Vaudano
Journaliste au Monde.fr