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jeudi 20 octobre 2016

Pourquoi les enfants de l’immigration sont surreprésentés en prison

Un gardien, au centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe, en 2014.

Ce sujet ultra sensible revient avec force dans le débat dans le contexte de la lutte antiterroriste. Enquête à l’occasion de la sortie du livre de Farhad Khosrokhavar, « Prisons de France ».

LE MONDE | 20.10.2016

C’est un sujet tabou. Les personnes issues de l’immigration sont surreprésentées dans les prisons françaises. Mais en l’absence de statistiques ethniques, le sujet ne peut pas exister autrement qu’instrumentalisé par les uns ou tu par les autres.

Personne ne conteste le phénomène, qui est ancien et n’est pas propre à la France. Mais l’aborder et l’étudier pour en comprendre les causes est mission impossible pour les chercheurs, alors qu’ils peuvent le faire, par exemple, au sujet des Noirs dans les prisons américaines.

Est-ce la simple conséquence de conditions sociales, le produit d’un système judiciaire qui serait discriminatoire ? Est-ce, pour reprendre les théories d’un Eric Zemmour, le résultat d’une plus grande propension à la délinquance chez les personnes d’origine étrangère ?

Ce sujet ultra sensible revient avec force dans le débat dans le contexte de la lutte antiterroriste. Le prosélytisme islamiste en prison est devenu une préoccupation majeure. S’adressant, le 6 octobre à Agen, devant la dernière promotion de surveillants de l’Ecole nationale d’administration pénitentiaire, le premier ministre, Manuel Valls, a souligné que la « situation rend indispensable l’évolution de [leurs] métiers, d’abord en matière de lutte contre la radicalisation ».

Lire les bonnes feuilles du livre du sociologue Farhad Khosrokhavar : «Durant le ramadan, la prison n’est pas la même»
 
« Sévérité accrue des décisions de justice »

Plusieurs des terroristes qui ont ensanglanté la France depuis janvier 2015 avaient en commun un passage en détention. Et certaines des violences perpétrées ces dernières semaines dans des établissements pénitentiaires auraient une motivation islamiste.

Le risque que le discours djihadiste trouve un écho dans le milieu carcéral apparaît d’autant plus fort que le nombre de détenus musulmans, issus de l’immigration maghrébine ou subsaharienne, est important.

Dans son ouvrage (Prisons de France. Violence, radicalisation, déshumanisation : quand surveillants et détenus parlent, Robert Laffont, 684 pages, 23,50 euros) paru le 20 octobre, le sociologue Farhad Khosrokhavar révèle en particulier la place prise par l’islam dans l’univers carcéral. Ses entretiens menés pendant trois ans dans quatre prisons, largement retranscrits, donnent une grande force à ce travail.

Lire les bonnes feuilles du livre du sociologue Farhad Khosrokhavar : « Durant le ramadan, la prison n’est pas la même »

Sans pouvoir entrer dans le débat du « combien », Le Monde a voulu explorer le « comment » et le « pourquoi ».

Auparavant, il est à noter que l’accroissement continu de la population pénale n’est guère lié à l’évolution de la délinquance. Du fait de « la suppression des lois d’amnistie », pour commencer. Mais également en raison du « durcissement de la législation pénale depuis de nombreuses années » qui s’est « accompagné d’une sévérité accrue des décisions de justice », écrit Jean-Jacques Urvoas dans le rapport (publié le 20 septembre) que, en tant que ministre de la justice, il a consacré à la surpopulation carcérale.

« Une schizophrénie française »

Côté chiffres, le débat (ou plutôt la polémique) n’est pas clos. La proportion de musulmans dans la population carcérale atteint « entre 40 % et 60 % probablement », avance M. Khosrokhavar dans son livre.

« Des chiffres qui ne reposent sur aucun fondement », rétorque Annie Kensey, démographe, chef du bureau des statistiques et des études à la direction de l’administration pénitentiaire. « C’est une schizophrénie française, répond M. Khosrokhavar, on vous interdit de faire des statistiques, mais quand on avance prudemment une approximation entourée de tous les conditionnels, on vous affirme que vous avez tort. Qu’on me le prouve ! »

Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de liberté, ne valide pas non plus une telle estimation. Mais elle rappelle cependant que le directeur de la maison d’arrêt de Fresnes (Val-de-Marne) avait estimé lui-même en 2015 qu’environ 60 % des détenus étaient de confession musulmane.

A Fleury-Mérogis (Essonne), la plus grande prison d’Europe, « la situation est équivalente », affirme-t-elle. « La proportion n’est pas la même ailleurs en France », précise Mme Hazan, qui reconnaît plus généralement que « la surreprésentation en détention des populations issues de l’immigration s’est en outre accentuée avec le doublement de la population carcérale en trente ans. »

La politique pénale serait socialement discriminante

Seuls deux chiffres officiels existent. La proportion de détenus de nationalité étrangère, qui atteint plus de 18 %, contre 6,4 % sur le territoire national, et le nombre de personnes qui s’inscrivent pour obtenir un plateau-repas spécial pendant le mois du ramadan. En 2016, ils ont été 18 630, soit 27,5 % de la population carcérale, à solliciter ce repas du soir plus copieux. « Un chiffre stable depuis quelques années », précise Mme Kensey.

Cette population de détenus est surtout présente dans les maisons d’arrêt (réservées à la détention provisoire et aux peines inférieures à deux ans) et dans les établissements pour mineurs, où la proportion atteint 29 %. Dans les maisons centrales, ces prisons pour longues peines réservées aux criminels et au grand banditisme, seuls 14 % des détenus s’inscrivent pour les repas aménagés pendant le ramadan.

Laurent Mucchielli, sociologue à l’université d’Aix-Marseille, directeur de recherche au CNRS, avance une première explication de nature politique : « La délinquance de rue, celle des miséreux, mène en prison ; la délinquance des riches, comme la fraude fiscale ou l’escroquerie, se conclut sur des transactions ou des amendes. » Par exemple, en matière d’évasion fiscale à l’étranger, « la cellule de Bercy ne saisit la justice que lorsque la négociation avec le délinquant a échoué ».

La politique pénale serait socialement discriminante. La demande sociale, et donc politique, pour la répression de la délinquance de rue (vols à l’arraché, cambriolages, violences, petits trafics de stupéfiants, etc.) est plus forte que pour la répression de la délinquance en col blanc.

Petite délinquance répétitive

La volonté d’accélérer la réponse pénale pour les petits délits qui ne nécessitent pas d’investigation longue s’est traduite par un durcissement de la justice. Les procureurs, notamment évalués sur leur capacité à traiter rapidement les affaires, orientent de plus en plus de dossiers vers les comparutions immédiates et les déferrements en comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC).

Or, ces procédures débouchent le plus souvent sur des peines de prison (Justice ou précipitation. L’accélération du temps dans les tribunaux, collectif, Presses universitaires de Rennes, avril 2016, 216 pages, 22 euros).

Ce vendredi 14 octobre à Nanterre, la seizième chambre du tribunal correctionnel tient, comme tous les jours, l’audience des comparutions immédiates. Une litanie désespérante de la petite délinquance répétitive face à laquelle la justice ne sait plus quoi proposer comme solution, à part envoyer en prison.

Karim A. arrive menotté dans le box après une nuit de garde à vue pour avoir volé la veille dans un magasin Décathlon, alors qu’il était en état d’ivresse, deux montres de 35 euros et 20 euros. Etait-ce pour les revendre afin d’acheter de l’alcool ou du cannabis ? Le président du tribunal n’obtiendra pas de réponse. Mais le jugement tombe : deux mois de prison ferme avec un mandat de dépôt, c’est-à-dire qu’il est emmené directement de la salle d’audience à la prison pour y effectuer sa peine.

« Désocialisé et pauvre », « issu de l’immigration »

Plus que les faits pour lesquels cet homme de 35 ans était jugé, son parcours et son casier judiciaire ont justifié la sanction. En dix-sept ans, il a été condamné à quinze reprises pour une succession de violences en état d’ivresse et autres vols, et il a déjà fait plusieurs séjours en détention.

Pour tenter d’amoindrir la sévérité du glaive de la justice, l’avocate de permanence en cet après-midi pluvieux invoque, non sans raison apparente, « la faiblesse des facultés mentales » de cet homme qui vit avec les 430 euros de son revenu de solidarité acrive (RSA) chez sa concubine, elle-même sous curatelle.

Le déroulé de cette audience confirme que les critères socio-économiques de cette petite délinquance sont à l’origine de la surpopulation carcérale. Sur les sept hommes qui ont comparu ce vendredi, deux ont vécu une partie importante de leur enfance dans des foyers de l’Aide sociale à l’enfance faute de cellule familiale stable et un seul a le bac.

Aujourd’hui, un est sans domicile fixe (SDF) et sans la moindre ressource, un est au RSA, deux sont au chômage, deux ont des contrats précaires – à durée déterminée (CDD) et intérim – et un seul a un contrat à durée indéterminée. Deux sont nés à l’étranger, mais tous sont français. Quatre sont Noirs (un d’Haïti et trois d’origine africaine) et trois d’origine maghrébine. Aucun Blanc n’a été traduit en comparution immédiate ce 14 octobre. « Désocialisé et pauvre » semblerait pouvoir s’associer, à Nanterre, avec « issu de l’immigration ».

L’échec scolaire et le quartier

« L’origine n’est pas le facteur explicatif de tel ou tel délit », affirme Laurent Mucchielli. Dans l’étude statistique sur 600 jeunes délinquants qu’il s’apprête à publier, l’universitaire a examiné parmi les différents critères, la nationalité, le pays de naissance et le prénom.

Trois facteurs déterminants ressortent : la sphère familiale, l’échec scolaire et le quartier. « Un adolescent fragile qui habite dans une cité dégradée aura plus de probabilité de basculer dans la délinquance », observe-t-il.

La taille des fratries est également un facteur. Marwan Mohammed, chargé de recherche au Centre Maurice-Halbwachs (Ecole normale supérieure, Ecole des hautes études en sciences sociales, CNRS), a travaillé sur les phénomènes de bandes sur plusieurs générations.

« Quand on élimine de l’étude les individus issus de grandes fratries, le critère de l’origine n’apparaît plus pertinent dans l’appartenance à une bande », constate-t-il. Or, « ce sont les familles d’immigration récente qui ont les familles les plus nombreuses », précise-t-il.

Cumulé à de faibles ressources et à l’absence de réseau social, cela est souvent synonyme d’enfants qui traînent dans la rue, faute d’un logement adapté, et d’échec scolaire.
 
Risque de discriminations en amont

Une étude particulièrement fouillée réalisée en 2000 par l’Insee et l’administration pénitentiaire sur « l’histoire familiale des hommes détenus » avait identifié ce déterminant. Le risque d’incarcération était alors quatre fois plus important pour une personne issue d’une famille de cinq enfants par rapport à celle n’ayant qu’un frère ou une sœur.

Cette recherche, qui n’a malheureusement pas été renouvelée faute de crédits, révélait également que 30 % des personnes incarcérées avaient un père qui ne leur avait jamais parlé en français pendant leur enfance.

A ces critères socio-économiques vient s’ajouter le risque de discriminations en amont de la machine judiciaire, sans parler des contrôles au faciès par les forces de l’ordre déjà largement documentés.

Les contrôles fréquents sont susceptibles de provoquer davantage de protestations, qui en tant que telles peuvent justifier un renvoi en comparution immédiate sur des qualifications pénales d’« outrage à agent » ou de « rébellion », voire de « menaces de mort », comme ce « fils de putes, je vais vous niquer, je vais tous vous buter avec vos familles », rapporté vendredi au tribunal de Nanterre.

Automatismes

Sans instruire de procès d’intention, il est plus facile pour la police, à délits équivalents, de contrôler ceux qui consomment du cannabis au pied de leur immeuble que ceux qui le font dans leur appartement où ils ont la place de recevoir leurs amis.

Le chercheur Patrick Peretti-Watel a ainsi démontré que la population des personnes interpellées pour usage de cannabis était beaucoup plus populaire que le profil des consommateurs dessiné par les enquêtes déclaratives.

Ces discriminations ne sont pas du racisme, mais relèvent d’automatismes, analyse Marwan Mohammed, qui cite l’exemple d’un observateur d’écrans de vidéosurveillance obligé de faire des choix : « Si au même moment deux caméras suivent deux groupes distincts, l’un de jeunes Maghrébins, l’autre d’étudiants blancs, quelle caméra va-t-il sélectionner ? »

La procédure judiciaire peut ensuite accentuer les inégalités de départ. Une étude menée par l’université de Nantes sur 7 000 dossiers correctionnels a démontré que la justice n’opérait pas de discrimination à raison de la naissance du prévenu. En tout cas, pas directement.

Le lieu de naissance n’a pas d’impact sur la peine, mais pèse sur le choix de la procédure. Deux critères ont été ainsi identifiés comme facteurs de peines plus lourdes. « A délit équivalent, le risque de peine de prison ferme est huit fois plus lourd pour une personne jugée selon la procédure de comparution immédiate », explique Claire Saas, désormais enseignante en sciences criminelles à la faculté Jean-Monnet de Sceaux (université Paris-Sud).

« Le juge est comme tout le monde, il a ses préjugés »

Pour un prévenu qui comparaît détenu, le facteur multiplicateur est de cinq. Or, révèle cette étude, « la probabilité d’une comparution immédiate est trois fois plus probable » pour une personne née à l’étranger. « Et la détention provisoire à son encontre est décidée 4,8 fois plus que pour un prévenu né en France » (La Réponse pénale, dix ans de traitement des délits, coordonné par Jean Danet, Presses universitaires de Rennes, 2013).

En fait, les magistrats ont peur, comme avec les SDF, de voir les personnes nées à l’étranger se soustraire à d’éventuelles convocations ultérieures.

« Le principal motif de détention provisoire en matière correctionnelle est le risque de récidive », rappelle le procureur général d’une grande cour d’appel chargé de faire appliquer la politique pénale. Mais un magistrat prend cette décision notamment au regard des « garanties de représentation ». Un critère légal qui recouvre l’existence de liens familiaux, d’un emploi, d’un logement, etc.

Le magistrat fera davantage confiance à une adresse dans un beau quartier que dans une cité de banlieue mal famée. « Le juge est comme tout le monde, il a ses préjugés », remarque Jean-Marie Delarue, qui fut le premier contrôleur des prisons. Et de relever que « la tchatche des jeunes des cités est à l’opposé de la culture du juge ».

Les différences sociales et culturelles seraient ainsi un facteur de recours à la détention provisoire par précaution… qui produit mécaniquement des peines de prison plus fréquentes et plus longues.
La prison, un moment dans la « carrière »

Ces peines sont à l’origine du surpeuplement des maisons d’arrêt d’Ile-de-France, de Toulouse ou Marseille. Celles-là même qui concentrent les préoccupations liées aux risques de radicalisation islamiste.

La surreprésentation des jeunes des cités de banlieue dans les maisons d’arrêt rejoint la question des courtes peines, selon Mme Hazan. Avec un effet pervers, notamment chez les jeunes qui tirent leurs revenus des trafics de stupéfiant. « La prison est intégrée comme un risque du métier, un moment temporaire dans la “carrière” que ces jeunes reprendront en sortant, s’ils ne la poursuivent pas en détention », analyse M. Khosrokhavar.

Autre inégalité devant la justice, la capacité à être bien conseillé ou défendu. Le système de l’aide juridictionnelle et des avocats commis d’office est censé garantir un accès égal à tous. Mais parfois, une défense de qualité ressemble à un objectif théorique.

Pour les comparutions immédiates ou les CRPC, l’avocat commis d’office rencontre le prévenu, qui ne sera sans doute jamais son « client », quelques minutes, ou au mieux deux ou trois heures, avant l’audience.

Jugé sans avocat

Certains n’ont même pas d’avocat. C’est le cas de trois des sept prévenus passés devant la seizième chambre de Nanterre. « Je ne sais pas pourquoi mon avocat n’est pas venu », s’interroge Oumar S., dont l’affaire avait été renvoyée à ce 14 octobre.

Il ne sait manifestement pas que l’avocat commis d’office pour une garde à vue ou une comparution immédiate ne le suit pas en cas de renvoi à un procès ultérieur. C’était à lui de déposer une demande d’aide juridictionnelle et de choisir un avocat. Lui a-t-on jamais dit, ou l’a-t-il oublié ? Ce n’est pas l’affaire du tribunal, il est jugé sans avocat.

Une fois la peine prononcée, la prison devrait être la même pour tous. Or, certains publics échappent aux possibilités d’aménagement de peine.

Jean-Claude Bouvier, juge d’application des peines (JAP) à Paris, a mené lorsqu’il était au tribunal de Créteil en 2013 une étude pour comprendre pourquoi « on ne voit jamais certains détenus aux audiences d’aménagement de peine ». Quatre-vingts détenus de la prison de Fresnes ont été entendus ainsi que les conseillers pénitentiaires d’insertion.

Sans surprise, ce sont les condamnés à des peines inférieures à six mois ou un an qui échappent le plus aux aménagements, compte tenu des délais d’audiencement devant le JAP. A l’intérieur même de ce groupe, les personnes précaires, désocialisées et sans famille stable bénéficient moins d’accompagnement et d’aménagement de peine, en raison de ces « garanties de représentation » et de leur prisme discriminant.

Cercle vicieux

Le problème est que les courtes peines n’offrent guère de temps pour mettre sur pied des projets d’insertion ou pour profiter d’une formation en détention. Or, ces « sorties sèches » sans aménagement ni accompagnement sont statistiquement synonymes de risque plus élevé de récidive. Cela ressemble à un cercle vicieux.

Ces facteurs, l’une des explications de la forte proportion d’étrangers et de personnes issues de l’immigration en prison, ne sont pas propres à la France. En Europe, « la proportion d’étrangers en détention est en moyenne le triple de celle dans la population du pays concerné », observe Jean-Marie Delarue. En Allemagne, par exemple, ce taux est de 30 %, selon les derniers chiffres du Conseil de l’Europe. Il atteint 41 % en Belgique.

Reste la question du lien entre population issue de l’immigration et islam. Il n’est pas automatique. L’expression religieuse en détention est souvent de nature différente comparée à l’extérieur, comme le démontre une étude dirigée par Claire de Galembert, chercheure au CNRS, spécialiste des religions à l’Institut des sciences sociales du politique (ENS Paris-Saclay).

« Le succès du religieux dans ses versions les plus intensives et collectives » peut s’expliquer par le besoin d’un « idiome de substitution », écrit-elle (De la religion en prison, collectif, Presses universitaires de Rennes, mars 2016, 360 pages, 20 euros). La religion serait un révélateur de « la vacuité de la peine » et de la violence que produit la prison.
 
« L’islam, élément de socialisation »

« L’islam peut faire partie de l’expression de la révolte en étant un élément de socialisation en prison : je ne suis ni français ni arabe, mais je fais partie d’une communauté qui a une identité universelle », explique M. Khosrokhavar. Là encore, le sujet recouvre celui des courtes peines.

Au final, la revendication musulmane en prison résulterait en partie de la détention elle-même. Elle s’exprime d’autant plus facilement qu’elle est véhiculée parmi une population jeune, en rupture, et issue de l’immigration.

Mais à l’origine, il s’agit bien d’une question sociale. « On ethnicise les choses pour occulter le facteur social », affirme M. Mucchielli, qui a étudié 489 comparutions immédiates au tribunal de Nice entre 2012 et 2013 (Délinquances, police, justice. Enquêtes à Marseille et en région PACA, avec Emilie Raquet, Presses universitaires AMU, 2016, 300 pages, 25 euros).

« Les conditions sociales se culturalisent, se confessionnalisent et s’autonomisent par rapport à leur condition d’émergence », confirme M. Khosrokhavar. Une remarque qui ne retire rien au problème posé par le risque de radicalisation en détention. Surtout que, constate-t-il, « en raison du vide idéologique, il n’y a guère plus que le djihad sur le marché de la révolte ».

Jean-Baptiste Jacquin
Journaliste


mardi 1 décembre 2015

Un dîner en ville avec OBAMA, cela ne se refuse évidemment pas.


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Un dîner en ville avec OBAMA qui en dit long sur l'ambivalence assumée de la classe politique française à l'égard des minorités visibles dans leur pays. OBAMA devrait y réfléchir...

Purement anecdotique peut-être, mais aussi symptomatique du double visage ou double langage d'une certaine classe politique française devant la diversité française.

C'est vrai personne ne résiste au magnétisme du premier président noir américain, même 07 années après son arrivée à la Maison blanche. Cela fait encore "In" de s'afficher dans un dîner avec Barack OBAMA, qu'avec Vladimir Poutine ou Xi Jinping... même quand ces derniers séjournent aussi au même moment à Paris et tant d'autres encore de leurs homologues étrangers....

Un dîner ou une photo avec OBAMA, ça ne se refuse pas...bien-sûr.

Mais au-delà du symbole et des apparences, creusons un peu...et interrogeons-nous sans instruire quelque procès que ce soit, sur cette curieuse classe politique française si prompte à saluer l'émergence politique d'un homme de couleur aux États-Unis d'Amérique, quand elle fait tout, je dis bien tout - en dépit des beaux discours - pour empêcher et freiner la promotion des hommes de couleur aux plus hautes responsabilités exécutives et politiques en France. Pourtant cela serait un horizon pour tant de jeunes des quartiers difficiles...

Les concernés auront vite fait de me répliquer: "la France n'est pas l'Amérique", et les femmes issues de la diversité y semblent davantage tolérées dans notre arène politique que leurs semblables masculins. Pourquoi?

"Vous savez ....les femmes, elles ne feraient de "mal à personne", alors que les hommes (noirs, arabes, asiatiques...) qui sait???...Ils représentent encore dans un certain inconscient politique une espèce ô combien dangereuse, qu'il faudrait d'abord dompter - voire domestiquer - en s'y tenant de préférence à distance, à très bonne distance."

Précisément parce qu'on ne sait jamais...L'infiltration de la classe politique française par DAECH pourrait aisément passer par eux...Comme ces réfugiés et migrants syriens parmi lesquels se seraient infiltrés des terroristes.

Ah ces cliches et préjugés réducteurs, il n'y a pas pire poison pour la démocratie et la cohésion nationale.

Joël Didier Engo

vendredi 26 juin 2015

L’homophobie, une des formes du racisme

Par Lilian THURAM footballeur, a créé la Fondation Education contre le racisme
Libération 25 juin 2015

 
TRIBUNE

Dans le sport, la norme est hétérosexuelle. A la veille de la Gay Pride, il s’agit de déconstruire les préjugés.

Longtemps, j’ai cru qu’il n’y avait que des homosexuels blancs. Je suis né en Guadeloupe, dans une culture que l’on peut aisément qualifier de «macho», où tous les hommes seraient hétérosexuels. Je sais maintenant que cela n’est pas vrai. Les actions que je mène avec ma fondation découlent de cette expérience, et nous ne cherchons qu’une chose : éduquer contre le racisme. Or, pour moi, l’homophobie est une des multiples formes du racisme. Chaque discrimination a ses spécificités, certes, mais toutes suivent le même mécanisme : l’infériorisation de l’autre. Je vais discriminer l’autre sous n’importe quel prétexte, parce qu’il est noir, blanc, musulman, chinois, petit, gros, parce qu’elle est une femme, parce qu’il est homosexuel.

En ce sens, le travail mené par Anthony Mette, auteur de Les homos sortent du vestiaire ! (éd. Des ailes sur un tracteur), illustre le mécanisme de construction de l’homophobie. En tant qu’ancien sportif professionnel, je suis attentif à cette question, si présente dans le milieu sportif. Une grande partie de mon travail actuel est axée sur la lutte contre le racisme ; mais, lorsque nous intervenons dans des classes, ou auprès de jeunes sportifs, le thème de l’homosexualité apparaît rapidement. Ceci est marquant chez les jeunes et les hommes. Presque toujours, le rejet des homosexuels est argumenté à partir de croyances religieuses : beaucoup de jeunes nous expliquent que l’homosexualité est «interdite» par leur religion. Mais peu importe, je leur propose de penser en dehors des religions, et par eux-mêmes.
L’intérêt du travail d’Anthony Mette est de traiter de l’homophobie dans le sport, sous l’angle de la dynamique de groupe. Il explique que ce n’est pas le fait de faire du sport qui vous rend homophobe ; mais plutôt le fait de se retrouver en groupes de même sexe. Dans le sport, la norme reste hétérosexuelle. Les sportifs cherchent à renforcer cela et défendent une certaine vision de la masculinité. Je ne pense pas que les sportifs soient homophobes, mais ils se montrent hostiles aux homosexuels pour s’intégrer au groupe. C’est à partir de ce constat qu’il faut agir.

«On ne naît pas raciste on le devient». C’est la pierre angulaire de la fondation Education contre le racisme. Le racisme est avant tout une construction politique. L’histoire et l’environnement dans lesquels nous évoluons nous conditionnent à nous voir comme des Noirs, des Blancs, des hétérosexuels, des Maghrébins, des Asiatiques. Ensuite, il devient facile de déconsidérer l’autre parce que, justement, il est «différent». Il est essentiel de remettre au centre du débat la notion d’égalité. Dans les classes, je demande toujours aux jeunes s’il est juste qu’un être humain ait moins de droits qu’un autre. Très vite, ils répondent unanimement non. Ils ont assimilé le principe d’égalité des droits. Pourtant, si vous leur demandez si une femme lesbienne a les mêmes droits qu’une femme hétérosexuelle, ils deviennent plus hésitants. Alors, il faut déconstruire leurs préjugés, démontrer et insister sur les règles d’égalité devant la loi. Il faut éduquer à l’égalité et au respect de l’humain, ce par quoi nous sommes tous égaux.

De même, il me paraît fondamental d’éduquer les éducateurs. Les formations des entraîneurs-éducateurs sont axées sur la partie entraînement. Peu de place est laissée aux principes fondamentaux de l’éducation. On connaît les changements actuels et les difficultés que rencontre la société sur le vivre ensemble. Le sport n’est pas épargné. Au contraire. Alors, comment s’assurer que les entraîneurs ne tiennent pas de discours homophobes sans en avoir conscience ? Comment gèrent-ils la diversité dans leurs groupes ? Comment réagissent-ils devant des actes et des propos racistes ? S’y sentent-ils préparés ? Il faudrait qu’une formation sur ce thème soit inscrite dans leur cursus. Leur rôle est fondamental.

J’ai consacré plus de quinze années de ma vie au football professionnel. Je connais l’importance de la victoire, de la compétition. Néanmoins, les valeurs du foot restent le dépassement de soi et le plaisir partagé. Sur les terrains, beaucoup d’entraîneurs de jeunes privilégient la victoire au détriment du progrès. A mon sens, c’est une erreur. Le sport m’a permis d’apprendre sur moi, de dépasser mes limites, d’être confronté à moi-même et d’avancer avec les autres. Car dans un sport collectif, on est obligé de travailler ensemble pour un objectif commun. Il faut se respecter les uns les autres pour avancer ensemble. Le sport peut être l’un des moyens les plus efficaces pour lutter contre les discriminations, l’homophobie et le racisme, et pour apprendre l’égalité et le respect de l’autre.


"À la fin, l’amour devrait toujours gagner."

ÉDITO

Les Américains, dont la Cour suprême vient de légaliser le mariage gay, ont notamment célébré la nouvelle en parant la Maison Blanche des couleurs de l'arc-en-ciel. La France, elle, n'a pas fêté l'égalité des droits en 2013.

Et soudain, la Maison Blanche se pare du drapeau arc-en-ciel. Rouge, orange, jaune, vert, bleu, violet : l’illumination, vendredi soir, de la façade néoclassique de l’édifice washingtonien fut aussi brève que pleine de symboles. Juste après l’annonce de la décision, historique, de la Cour suprême américaine de légaliser le mariage homosexuel, les avatars Twitter et Facebook de la White House arboraient, eux aussi, le rainbow flag. ‪#‎Lovewins‬ : «l’amour est vainqueur». Barack Obama, premier président américain en exercice à se déclarer en faveur du mariage gay, tient à montrer qu’il soutient corps et âme cette décision, qui représente, selon ses propres termes, «une victoire pour l’Amérique». «Lorsque tous les Américains sont traités de manière égale, nous sommes tous plus libres.»

A la fin, l’amour gagne. Peu importe que le président américain n’ait pas toujours soutenu le mariage entre personnes de même sexe avec autant d’enthousiasme. Peu importe, aussi, qu’il ait déclaré, en 2008, cette phrase que n’aurait pas reniée Christine Boutin : «Je crois que le mariage, c’est entre un homme et une femme. Pour moi, en tant que chrétien, il s’agit d’une union sacrée.» Peu importe que son point de vue ait évolué en fonction de l’adhésion de l’opinion publique à la question – d’après un récent sondage Gallup, 60% des Américains sont désormais en faveur du mariage homosexuel, alors qu’ils n’étaient que 40% en 2008. Peu importe car, ce qui compte, c’est la fête de mariage ; et elle fut belle.

Et en France ? La comparaison est douloureuse. L’opinion y est tout aussi favorable, pourtant : les Français se prononcent désormais à 67% en faveur du mariage pour tous, soit 9 points de plus qu’en avril 2013, malgré la forte mobilisation des «antis». Comme Obama, Hollande n’était pas un fervent partisan du mariage gay. Plus indifférent qu’opposant, il n’a pas su trouver les mots pour transformer la victoire législative en victoire politique et opération de com, oscillant entre cafouillages et concessions aux «antis».

Il n’y a pas eu, en 2013, d’Elysée, de Palais-Bourbon ou d’Arc de triomphe arc-en-ciélisé. Et quand trois mois après l’adoption définitive de la loi, Paris fête le 14 Juillet en habillant la tour Eiffel des couleurs de l’arc-en-ciel, la mairie de Paris préfère couper court à toute interprétation : il ne s’agit que d’un hommage à l’Afrique du Sud, nation de Nelson Mandela. On célébrait pourtant la devise de la république, «Liberté, Egalité, Fraternité» (quand le thème de 2012 était le disco). Pourquoi autant de fraîcheur ? Pourquoi, quand on pourrait fêter l’égalité des droits, se recroqueviller sur la peur de faire des vagues ?Pourquoi, quand le combat est gagné, y compris dans l’opinion, céder aux opposants ?

Oui, c’est vrai, l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe ne règle pas tous les problèmes du pays, l’insupportable chômage de ses jeunes, son obsession identitaire sans cesse réchauffée par l’extrême droite. Mais fêter le mariage pour tous aurait montré une idée de la république offensive, joyeuse, fraternelle, optimiste, ouverte, au lieu d’une république ligne Maginot, resserrée sur elle-même et excluant pour ses enfants. C’est ce contraste entre deux victoires pour l’égalité que les images américaines ont saisi : le mariage pour tous valait bien une grand-messe républicaine.

Johan HUFNAGEL et Johanna LUYSSEN, Libération, 29 juin 2015
 

mardi 16 juin 2015

Film: «La Ligne de couleur», de Laurence Petit-Jouvet



Par
Comment vit-on en France quand on est noir, arabe, asiatique...Français dit de "couleur" issu de l'immigration?


Une scène du documentaire français de Laurence Petit-Jouvet, "La Ligne de couleur".

L’avis du « Monde » – pourquoi pas
Les personnages de ce documentaire ont tous en commun de vivre en France, dans une peau dont la couleur reflète une origine lointaine. Noirs, asiatiques, arabes, métis, ils sont onze. Laurence Petit-Jouvet les a filmés, dans un décor qui leur est familier, lisant pour la caméra une lettre dans laquelle ils évoquent chacun, qui en s’adressant à sa fille, qui au président de la République, cette expérience intime qui les a façonnés, depuis l’enfance, d’être regardés comme « non-Blancs ».

Respectueux de ces personnages dont la parole s’épanouit pleinement dans le cadre, dont la multiplicité donne l’image d’une France multiculturelle et multiraciale, qui pourrait ressembler à une utopie si leurs témoignages ne rappelaient pas à quel point cette réalité se paye de souffrance et de relégations pour ceux qui l’incarnent, le film pâtit un peu de l’univocité de son propos.

Effet catalogue

En révélant des destins singuliers, les séquences ont le mérite de battre en brèche à peu près tous les clichés liés aux populations immigrées, mais l’effet catalogue les réduit en même temps à une problématique unique, trop précisément définie. Ne subsiste au final qu’une juxtaposition de situations édifiantes, qui peinent à émouvoir.