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vendredi 20 octobre 2017

Migrants : Agadez sous pression des hotspots de Macron (Reportage, Le Point Afrique)

Surpopulation, insécurité croissante : la ville du nord du Niger, devenue carrefour des migrants, s'interroge sur les dégâts collatéraux de ces postes-frontière français avancés installés en Afrique.

Par Morgane Wirtz, à Agadez
Publié le | Le Point Afrique
Dernière étape avant la grande traversée du désert, Agadez est sous pression des nombreux migrants venus de différents pays de la région. © Morgane Wirtz
 
Publié le | Le Point Afrique

« Hotspots », « missions de protection », voilà deux mots avec lesquels il va falloir s'habituer à chaque fois qu'il sera question de parler des migrants notamment africains. Dans le dessein d'éviter que ceux-ci arrivent en Europe en prenant des risques inconsidérés dans le désert du Sahara, mais aussi en mer Méditerranée, le président français, Emmanuel Macron, a émis l'idée de recevoir les candidats à une migration vers l'Europe dans des centres installés en Afrique. Autrement dit, faire en sorte que la décision de recevoir un migrant au titre de l'asile soit prise dans ces centres appelés « hotspots » par les uns et « missions de protection » par les autres. Ville située au nord du Niger, aux portes du désert, Agadez est devenue au fil des ans un carrefour de migrants. Autant dire donc qu'elle est en première ligne dans le dispositif que la France veut mettre en place pour contenir les migrants en terre africaine. Il n'y a bien sûr pas qu'Agadez qui est concernée. Nombre d'autres villes au Tchad et ailleurs ne manqueront pas de servir de hotspots. Sur place, au-delà de la question de souveraineté qui est posée avec une sorte de police des frontières françaises et Européennes installées au cœur de pays africains, il y a la crainte des conséquences économiques, sociales et politiques qu'ils ne manqueront pas d'entraîner. Le président français s'est engagé à accueillir 3 000 personnes parmi celles identifiées comme pouvant bénéficier de l'asile d'ici 2019. À Agadez, on sait que beaucoup de migrants ne seront pas acceptés à ce titre. De quoi alimenter bien des interrogations sur ce qui va advenir demain.

La crainte du surpeuplement

« C'est un bon projet », affirme Bilal Gallo, conseiller principal du sultan de l'Aïr. « Beaucoup de gens voyagent sans être ni informés ni encadrés. Ces missions permettront de les superviser et de leur apporter du secours, en cas de besoin », précise-t-il. « De nombreux candidats à la migration fuient des problèmes politiques ou la guerre. Ils pourront venir dans ces missions et y trouver des facilités pour migrer vers l'Europe », renchérit Hamed Koussa, adjoint au maire d'Agadez.

Mais pourquoi instaurer ces missions au Niger et au Tchad ? La quasi-totalité des migrants visés par les politiques du président français est en transit dans la région. Ils viennent du Mali, du Sénégal, de Guinée, de Gambie, du Nigeria, du Burkina Faso ou du Ghana et ont déjà effectué une bonne partie du chemin vers l'Europe. « Il serait préférable d'installer ces missions dans les pays d'origine des migrants. Proposer ces services dans les ambassades européennes, par exemple, pour voir comment, de là-bas, on peut les aider à avoir des papiers pour voyager » , propose Hamed Koussa.

À Agadez, la priorité des autorités est d'éviter une surpopulation de la ville. « Les candidats à la migration sont très nombreux. J'imagine que ceux qui répondront aux critères [pour obtenir le statut de demandeur d'asile­] seront, quant à eux, très peu nombreux », explique Issouf Maha, porte-parole du conseil régional d'Agadez. « Ce projet pourrait provoquer le surpeuplement d'Agadez et de ces environs. Déjà aujourd'hui, nous avons du mal à gérer la situation », poursuit-il. La ville souffre de carences en eau potable et en électricité.

Que faire des migrants refoulés ?

La question de savoir ce qu'il adviendra des personnes refoulées par les missions de protections est sur toutes les lèvres. Et chaque hypothèse ne présage que de sombres conséquences. S'ils sont relâchés, les migrants voudront, par tous les moyens, continuer leur route frauduleusement. « Il n'y a pas de stabilité en Libye. Il faut voir les dangers qu'encourent ces personnes. Il y a souvent des pertes de vies humaines. Nous les déplorons beaucoup parce qu'il s'agit de la jeunesse africaine. Il s'agit de cette jeunesse qui doit construire nos pays, qui doit construire l'Afrique. C'est elle qui est en train de partir et de périr dans la mer ou dans le désert », s'inquiète l'adjoint au maire.

Il semble aussi impensable de garder dans des centres ou de reconduire à la frontière les migrants qui n'auront pas été acceptés dans la procédure de demande d'asile. C'est que le Niger est membre de la Cedeao (Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest) et doit garantit la libre circulation des personnes sur son territoire surtout si elles sont originaires de pays membres de ladite communauté. « Si vous voyez des gens avec un passeport du Mali ou du Tchad, qu'est ce que vous pouvez leur dire ? Vous allez les refouler ? Si nous leur apportons des complications, cela créera une révolte. Moi, si je vais au Mali et qu'on me met en prison, comment est-ce que je réagis ? Je me révolte ! » explique Bilal Garo. « Est-il assez honnête qu'au nom de la coopération, on nous fasse piétiner nos principes et nos règlements pour satisfaire ceux des Européens ? » s'indigne Rachid Kollo, président du Cadre d'action pour la démocratie et les droits de l'homme.

Ces hotspots, le signe d'un retour de la Françafrique ?

« Le véritable président du Niger, Emmanuel Macron, a décidé tout simplement d'instaurer dans une de ses sous-préfectures des bureaux pour filtrer les Africains qui vont aller en Europe, en France. Et c'est bien triste, c'est bien dommage de constater que nous n'avons encore que des sous-préfets, non des présidents de la République », s'indigne Rachid Kollo. Pour ce représentant de la société civile nigérienne, l'Union européenne instaure ses politiques de répression migratoire sans se soucier du sort de la ville. « Le fait de stopper la migration appauvrit Agadez. Tous ces migrants viennent et restent entre une semaine et dix jours à Agadez avant de continuer. Ils achètent dans de petits commerces. Cela fait vivre certaines familles. Après, ils achètent leurs billets de transport, cela fait vivre d'autres familles », poursuit Rachid Kollo. « L'UE met en place des projets. Elle envoie des ONG européennes et leur donne des moyens pour répondre à la question migratoire. La commune d'Agadez peut trouver les solutions. Elle a besoin d'être soutenue dans cette démarche. La solution ne peut venir que de nous », renchérit l'adjoint au maire. Les autorités communales espèrent être prises en considération lors de la mise en place des missions de protections. Selon elles, c'est l'unique moyen de prévenir les conséquences néfastes de la dernière idée du président français.

mardi 29 août 2017

Crise migratoire: Niger et Tchad Hotspots pour demandeurs d'asile ou Quand le filet totalitaire se referme sur ses victimes avec l'aide de l'OFPRA

« Examiner » les demandes d’asile des migrants dès le Tchad et le Niger...C'est en effet comme offrir ou retourner avec l'aide de l'OFPRA les opposants et victimes des dictateurs à leurs principaux bourreaux. 

Car la solidarité entre despotes africains, notamment francophones, transformera naturellement le Tchad puis Niger en parfait filet pour appréhender les victimes des persécutions des différentes tyrannies de la sous région.

Et peut-être même ne franchiront-elles pas les portes des "hotspots", puisque les bidasses de Déby et Issouffou auront avant faciliter la tâche à l'OFPRA. 

Triste triomphe du cynisme politique sur les conventions internationales relatives à la protections des réfugiés! 

J'aimerais évidemment me tromper.

Joel Didier Engo

Crise migratoire : les "hotspots" en quatre réponses

 

En réunissant à Paris dirigeants européens et africains, Emmanuel Macron persiste dans sa volonté de créer des centres de transit en Afrique. Le point en quatre questions.

Par (avec AFP)

Publié le | Le Point Afrique



Le mini-sommet de chefs d'État et de gouvernement africains et européens tenu ce lundi à l'Élysée devrait déboucher sur une nouvelle feuille de route sur la question des migrations, sujet jugé prioritaire en cette rentrée par Paris, Madrid, Berlin et Rome. Mais comment dissuader les migrants de tenter la mortelle traversée de la Méditerranée ? L'une des solutions qui dominent les discussions figure les centres de transit et de la sécurisation des frontières. Voici pourquoi en quatre réponses.

Qu'est-ce qu'un « hotspot » ?
 
Fin juillet, Emmanuel Macron a évoqué la possibilité d'ouvrir des hotspots en Libye, une idée qui a fait bondir les ONG, rapidement écartée par l'Élysée. Les hotspots, stricto sensu, désignent les centres d'enregistrement et d'identification des migrants en Grèce (5 sur les îles, hébergeant entre 8 000 et 10 000 personnes) et en Italie (4 centres).

C'est un dispositif européen inventé en 2015 avec la crise migratoire, pour prendre les empreintes des arrivants, repérer ceux qui ont droit à l'asile (en les distinguant des migrants économiques) et les répartir en Europe dans le cadre de la « relocalisation ». Mais depuis l'accord UE-Turquie sur le renvoi des réfugiés de 2016, aucun migrant n'a quitté les hotspots des îles grecques.

Peut-on transposer ces centres en Libye?
 
La situation sécuritaire du pays, livré au chaos, rend l'idée difficile. « Pas possible aujourd'hui », reconnaît-on à l'Élysée. « Ce pays n'a aucune culture de l'asile », insiste Jean-Guy Vataux, chef de mission en Libye pour MSF.

En Libye, entre 7 000 et 8 000 migrants sont détenus dans une vingtaine de centres « officiels », mais les conditions de vie y sont, selon les ONG, déplorables. De plus, un nombre indéterminé de centres officieux (hangars, maisons...) sont exploités par des milices et nul ne sait ce qui s'y passe. Paris veut donc « traiter le problème en amont », c'est-à-dire au Niger et au Tchad, avant la Libye et la périlleuse traversée de la Méditerranée.

On parle côté français de « centres d'orientation », « pas de hotspots » dans ces deux pays, où une mission française a été envoyée début août. Le Tchad compte 400 000 réfugiés et 100 000 personnes déplacées, le Niger compte deux types de camps : ceux gérés par le HCR pour les Nigériens principalement, et ceux de l'OIM pour les migrants gagnant la Libye.

Quelle forme pour ces centres de transit ?
 
Un mécanisme rodé pourrait servir de canevas : celui de la « réinstallation » mis en place depuis 2015 au Liban (où un million de Syriens sont enregistrés), mais aussi en Turquie et en Jordanie (où deux camps accueillent 45 000 et 85 000 personnes).

Dans ces camps du HCR ou de l'OIM, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides entend des migrants sélectionnés avant de les transférer en France où l'asile leur est accordé rapidement. Quelque 5 500 personnes ont bénéficié de ce mécanisme au Liban, en Turquie et en Jordanie au cours des deux dernières années. « Il s'agit de délocaliser l'instruction des dossiers », assure-t-on à la présidence française, en promettant que « ça va se mettre en place très vite ». En 2016, un total de 85 000 demandes ont été enregistrées en France et quelque 36 000 personnes ont obtenu l'asile, selon les chiffres officiels.

De source nigérienne, on assure que « ce n'est pas nouveau ». « Ces centres de transit existent déjà et nous travaillons avec le Haut-Commissariat aux réfugiés et l'Organisation internationale des migrations. » L'UE a versé en juillet une aide de 10 millions d'euros au Niger pour lutter contre l'immigration clandestine, premier décaissement d'un programme décidé en 2016.

Peut-on bloquer la frontière sud de la Libye?
 
Cela nécessiterait des investissements colossaux, chiffrés par Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est libyen, à 20 milliards de dollars sur 20 à 25 ans. À titre de comparaison, l'UE avait mis 1,8 milliard d'euros sur la table pour le développement de l'Afrique lors de son sommet sur les migrations de 2015 à La Valette (Malte).

Mais l'Europe est bien consciente du rôle stratégique de la Libye, devenue la principale voie de migration en Méditerranée depuis que la route passant par la Grèce et la Turquie s'est tarie : près de 100 000 personnes sont arrivées en Italie depuis le début de l'année (2 400 auraient péri) et côté français on surveille de près la hausse des francophones (Ivoiriens, Guinéens...) parmi ces migrants.

Pour fermer cette route, l'UE a formé une centaine de garde-côtes libyens cet hiver, l'Italie leur a fourni des vedettes pour patrouiller dans l'idée de renvoyer les migrants en Libye, où se pose alors la délicate question des droits de l'homme.

D'autant que Tripoli pose ses conditions, en réclamant, pour équiper ses garde-côtes et gardes-frontière, un soutien européen à la levée de l'embargo sur les armes imposé en 2011 par l'ONU.

vendredi 28 juillet 2017

Migrants: Emmanuel Macron veut des centres d'accueil sur le sol africain



Le président Emmanuel Macron, jeudi 27 juillet à Orléans, où il a exposé une politique ambitieuse pour régler la crise des migrants,


© Michel Euler / POOL / AFP

En déplacement à Orléans, jeudi 27 juillet, Emmanuel Macron a esquissé les contours de la politique migratoire de la France durant son quinquennat avec un distinguo clair entre réfugiés politiques et migrants économiques.

Emmanuel Macron souhaite faire le tri entre migrants économiques et réfugiés. Il entend donc accélérer les procédures de demande d'asile. Le président français dit vouloir ramener les délais à 6 mois au lieu d'un an à 18 mois aujourd'hui en France.

Les demandes d'asile seront même prétraitées en dehors du territoire français dans des hotspots, c'est-à-dire des centres d'examen. En Italie, où arrivent la plupart des migrants qui posent le pied en Europe, mais aussi en Afrique. Dans des « pays sûrs » selon le terme du président, des Etats tiers proches du pays d'origine. Il est question du Niger ou d'ailleurs, un centre pour les migrants en transit existe à Agadez. Du Tchad aussi.

Le problème ce n’est pas seulement comment les arrêter, il faut trouver une solution pérenne à cette situation. La solution pérenne, c’est se développer. C’est trouver du travail pour notre jeunesse, un appui sérieux et sincère de l’Europe à l’Afrique, c’est très important.
Hotspots en Afrique: le Tchad d'accord sur le principe, à condition de favoriser le développement 
Mais surtout, le président a indiqué que la France installerait des hotspots en Libye, quand les conditions de sécurité le permettront. Pour ces trois pays, une mission de faisabilité devrait être lancée fin août, indique l’Élysée.

Emmanuel Macron a insisté. Il souhaite le concours de l'Europe, même si un certain nombre d’États européens sont réticents à ces hotspots.

Ensuite, quelques questions restent posées : qu'adviendra-t-il des migrants qui ne seront pas refoulés dans ces hostspots, c'est à dire qui pourront prétendre au statut de réfugié politique ? Seront-ils pris en charge ou les laissera-t-on reprendre leur route?

Amnesty International dénonce la vision binaire de Macron dans le traitement de la migration

A l'inverse, le président a promis de rendre plus efficaces les reconduites à la frontière pour les déboutés du droit d'asile. Comment ? Là non plus, pas de précision.
Si l'idée du président français n'est pas nouvelle, elle consiste surtout à dissuader les personnes non éligibles à l'asile de ne pas quitter l'Afrique, et de trouver un point de chute sur le sol africain.

Mais ces mesures sont décriées par les organisations humanitaires. Amnesty International demande à la France de reconsidérer radicalement toute sa politique migratoire. « Il y a dans ce discours, et c’est une continuité depuis qu’il est candidat, cette opposition un peu binaire malheureusement entre d’un côté les réfugiés, pour lesquels on déploie des moyens et des efforts qui sont conformes aux obligations que doit remplir la France en tant qu’État, et les migrants économiques. En réalité, réduire la migration à ces deux seules catégories est un peu faux, regrette Jean-François Dubost, du programme de protection des populations à Amnesty.

Parmi les migrants, il y a effectivement des personnes qui vont se déplacer pour des raisons économiques ou de travail, mais d’autres qui vont se déplacer pour des raisons familiales - ça rejoint d’ailleurs un certain nombre de droits fondamentaux des personnes à pouvoir rejoindre leurs familles et vivre en famille. Il y a aussi d’autres motifs de migration comme les études. Donc, simplement opposer aux réfugiés des migrants économiques dont on ne veut pas, pour lesquels il faut accélérer l’éloignement, le renvoi dans les pays, c’est quand même biaiser le regard qu’une population peut avoir sur les migrants en général. Une approche uniquement fondée sur le renvoi des migrants, ça fait à peu près 20-25 ans qu’on l’applique et ça ne produit pas de bons effets. »

Quelque 470 associations ont formulé une demande de rencontre avec le chef de l'Etat autour de cette question.

Nombreuses réactions après les  annonces du président Macron


Le 17 avril 2016, un canot pneumatique est en passe de sombrer avec quelques dizaines de migrants. En arrière plan, l'imposant «Aquarius» de SOS Méditerranée a repéré l'embarcation.
© Patrick Bar / SOS Méditerranée


Des questions subsistent encore après les annonces d'Emmanuel Macron sur sa politique migratoire. Dans un discours prononcé jeudi, le président français a clairement distingué les réfugiés politiques et les migrants économiques. Il veut examiner les demandes d'asile «en amont», directement sur le terrain dans ce qu'on appelle des «hotspots», des centres d'examen. L'Elysée dit avoir identifié des zones dans le sud libyen, le nord-est du Niger, et le nord du Tchad pour installer des centres de l'OFPRA, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Une nouvelle mesure qui suscite des commentaires.

L’annonce de ces hotspots, centre d’examen pour migrants, a été largement commentée. Parmi les pays concernés, il y a le Tchad. Pour le ministre tchadien des Affaires étrangères, la priorité, ce n'est pas d'intercepter les migrants avant qu'ils ne partent, mais plutôt de trouver une solution pérenne pour créer des emplois qui puissent retenir ces jeunes.

Le président Déby l'a déjà dit, il souhaite que l'Europe s'engage sur un plan de développement. Une sorte de plan Marshall pour l'Afrique et en particulier pour le Sahel. Pas de réactions officielles encore du côté du Niger et de la Libye, autres pays concernés par ces centres d’accueil de migrants.

A l'heure qu'il est, c'est sans doute du côté des organisations humanitaires que les critiques sont les plus vives. Amnesty International demande à la France de reconsidérer radicalement sa politique migratoire. L'organisation dénonce un traitement binaire de la question. Human Rights Watch s'inquiète des risques pour le droit et la dignité des personnes que pourrait engendrer la nouvelle politique d'Emmanuel Macron.

Ouvrir un centre d'examen en Libye n'est pas réaliste aujourd'hui, insiste de son côté Médecins sans Frontières qui précise qu’il n’est pas envisageable d'exposer des migrants qui se cachent aujourd'hui par peur des mauvais traitements. Leur demander de se rendre dans ces centres d'examen, c'est les mettre en danger souligne MSF.

Enfin, du côté des partenaires européens,  on ne sent pas non plus pas un enthousiasme démesuré. Néanmoins, selon l’Elysée, une première mission doit partir fin août pour voir ce qui est possible.

"Hotspots" en Libye : que veut dire Emmanuel Macron ?

"Hotspots" en Libye : que veut dire Emmanuel Macron ?
Emmanuel Macron s'exprime sur l'immigration à Orleans, le 27 juillet 2017. (Michel Euler / POOL / AFP)

En visite dans un centre d’hébergement de réfugiés, à Orléans, Emmanuel Macron a fait plusieurs annonces, concernant notamment les demandeurs d’asiles sur le sol africain. L’Obs les décrypte avec Pascal Brice, directeur général de l’Office français de protection des réfugiés.

Les annonces sont venues en deux temps, jeudi 27 juillet, lors de la venue du président de la République à Orléans, où il visitait un centre de d’hébergement de réfugiés. D’abord, Emmanuel Macron a déclaré à des journalistes vouloir "ouvrir des hotsposts en Libye, afin d’éviter aux gens de prendre des risques fous alors qu'ils ne sont pas tous éligibles à l'asile." Un objectif d’autant plus ambitieux qu’il rajoutait ensuite : "Je compte le faire dès cet été."

Mais quelques minutes plus tard, lors du discours officiel, toute référence à ces hotspots libyens et à ce calendrier avait disparu, le président adoptant un ton plus prudent :
"Je souhaite que l’Union Européenne, et à tout le moins la France le fera, puisse aller traiter les demandeurs d’asile au plus près du terrain. [...] C’est pourquoi nous développerons des missions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) [...] sur le sol africain, dans les pays sûrs."
Quelle est la nature précise de ces missions ? A quel horizon seront-elles effectives ? "L’Obs" s’est entretenu avec Pascal Brice, directeur général de l’Ofpra, pour répondre à ces questions.

Quelles sont les missions que vous a assignées le Président de la République ?
Ces missions s’inscrivent dans deux cadres différents. D’abord, le président de la République nous a demandé d’agir directement dans des pays qui se trouvent sur les routes de l’exil, voisins de la Libye, dans les pays du Sahel qui l’accepteront. Là, nous devrons mener une mission de protection, sur le modèle de ce que nous faisons pour les Syriens en lien avec le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Depuis 2014, des équipes de l’Ofpra sont placées dans les pays voisins, en Turquie, au Liban, en Jordanie, voire en Egypte, pour entendre des demandeurs d’asile syriens et permettre l’accueil en France de ceux qui relèvent du droit d’asile.

Il s’agit de s'inspirer de cette expérience pour envoyer des équipes de l’Ofpra dans les pays concernés, de manière à y entendre des demandeurs d’asile. Il faut faire en sorte que le plus de demandeurs d’asile possible, dans des limites qui seront fixées par le Gouvernement, soient pris en compte avant l’enfer libyen ou celui de la Méditerranée.

Le deuxième type de mission est en lien avec les hotspots en Italie. L’Ofpra va, si les  autorités italiennes en sont d’accord, renforcer son intervention  auprès des demandeurs d’asile qui arrivent en Italie et qui relèvent du programme de relocalisation, principalement des Erythréens dont le besoin de protection est évident au regard de la situation dans leur pays. Nous nous trouvons déjà à Athènes depuis un an et demi, où nous agissons dans le cadre de la politique de relocalisation décidée par le Conseil européen. Nous y entendons des demandeurs d’asile syriens et irakiens principalement.


Migrants : l'Italie à bout de souffle

Par hypothèse, il pourrait s’agir de faire la même chose en Italie, principalement pour les Erythréens. Sachant que des officiers de protection de l’Ofpra sont déjà présents, avec d’autres collègues européens, à l’arrivée des bateaux dans les ports italiens, pour informer les demandeurs d’asile relevant de la relocalisation des démarches à suivre, l’idée serait donc de renforcer très nettement notre présence et d’aller au-delà de la simple information.

Pour ce qui est de la première partie de ces missions, sur le sol africain, comment vous organiserez-vous, concrètement ? Serez-vous présent dans les consulats, à des points de passage ?

Au Proche-Orient, l’Ofpra travaille avec le HCR, dans des infrastructures variables : locaux des ambassades, hôtels, camps, en fonction de ce qui est le mieux pour les demandeurs. Nous nous en inspirerons. Mais il s’agit de modalités opérationnelles que nous allons travailler d’abord avec les pays concernés et les organisations internationales qui sont nos partenaires habituels, pour pouvoir nous mettre en place rapidement.

L’Ofpra a désormais une grande expertise pour de telles opérations de protection, puisque depuis trois ans, il y a pratiquement  toujours une de nos équipes à Amman, au Caire, à Ankara ou à Beyrouth.

Quid des centres pour migrants en Libye, annoncés dans un premier temps par Emmanuel Macron ?

Dans son discours d’Orléans, le Président a évoqué des missions de protection au Sahel dans le voisinage de la Libye. Mais la situation dans ce dernier pays ne permet pas, dans l’immédiat, de s’y installer. Nous préparons activement cette projection des équipes de l’Ofpra et une mission se rendra sur place à cette fin vers la fin du mois d’août.

Ces missions de protection que nous préparons permettront d’entendre des demandeurs d’asile afin de permettre, dans une ampleur qui sera fixée par le Gouvernement, l’accueil en France de celles et ceux qui relèveront bien du droit d’asile. Les autres ne relèvent pas de la compétence de l'Ofpra.

Combien de personnes seront concernées par cette mesure ?

Le nombre des personnes à accueillir en France dans ce cadre sera fixé par le gouvernement. Si la question porte sur l’éligibilité à l’asile des personnes que nous entendrons sur place, tout dépend toujours d’un examen de la situation de chacun. Mais quand on regarde les nationalités de celles et ceux qui prennent les routes de l’exil vers la Libye, une large majorité des personnes qui arrivent en Italie par cette voie viennent de pays pour lesquels les craintes, au regard du droit d’asile sont faibles. Il s’agit notamment beaucoup de ressortissants de l’Afrique de l’Ouest. Si l’on regarde plus à l’Est, la situation est différente, avec notamment des Erythréens et des Soudanais pour ceux qui viennent de régions en guerre comme le Darfour.

On peut cependant comparer avec les personnes qui arrivaient en Grèce jusqu’en mars 2016, date de l’accord entre l’UE et la Turquie. Là, il s’agissait très largement de personnes qui relevaient du droit d’asile venant de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan. En Italie, en général, on n’est plus dans le même cas.

Justement, que répondez-vous à ceux qui estiment que cette politique ne permettra que de traiter une petite partie du problème ?

Ce n’est pas comme ça que nous réfléchissons. Nous sommes au nom des principes fondamentaux de la République,  au service des persécutés et des victimes des guerres, du droit d’asile. Dès lors que l’on sera en mesure de protéger des personnes relevant du droit d’asile, de leur éviter les tortures et les viols en Libye et la noyade en Méditerranée, ce sera mission accomplie pour l’Ofpra. Nos missions au Proche-Orient ont déjà concerné 10.000 personnes. Ce n’est pas rien.

Nous allons pouvoir poursuivre, sur le sol africain. Nous renforçons ainsi encore notre intervention à chaque étape des routes de l’exil : au plus près des pays de départ, aux frontières externes de l’UE et bien sûr sur le territoire national.

"Des hotspots en Libye ? Ce n’est ni faisable, ni souhaitable"

Interrogées par ""l’Obs" au sujet du discours d’Orléans, les ONG sont un plus sceptiques. Marine De Haas, spécialiste des questions européennes à La Cimade, approuve la volonté de "donner la possibilité d’être entendu et d’obtenir un visa sans prendre de risques", mais "à condition que cela n’empêche pas de faire les mêmes démarches à ceux qui ont traversé la Méditerranée."

Mais c’est surtout le raisonnement à l’œuvre qui les inquiète. "On est complètement dans la politique européenne de ces dernières années, explique Marine De Haas, c’est-à-dire dans une dynamique d’externalisation des politiques migratoires et du contrôle des frontières extérieures. L’Europe veut coopérer avec des Etats-tiers pour empêcher les personnes ne dépendant pas du droit d’asile d’arriver sur leur territoire."

Pour Jean-Guy Vataux, chef de mission pour Médecins sans frontières (MSF) en Libye, "la création de hotspots dans le sud Libyen n’est ni faisable, si souhaitable, en tout cas pour les migrants." La Libye, qui n’a pas signé les différentes conventions sur les réfugiés, semble en effet loin d’être un partenaire stable.

"Le problème, c’est que la part de ceux qui dépendent du droit d’asile, tel que nous le définissons, est minime au sein de ces migrants. Dans les centres de détention libyens, l’OIM estime à 7.000 personnes celles pouvant demander l’asile. Contre 200.000 arrivées en Italie", rappelle le chef de mission.

"Les migrants ne se rendront même pas dans ces hotspots, continue-t-il. Quel serait leur intérêt, s’ils sont sûrs d’être renvoyés ou emprisonnés ?"

Et de s’interroger sur les modalités d’attribution du droit d’asile : "Quand on voit que le Ministère des affaires étrangères peut ne pas conseiller certains pays aux Français, et ne pas accorder le droit d’asile à des ressortissants de ces pays… Peut-être faudrait-il également considérer non seulement la provenance, mais aussi les souffrances rencontrées durant leur parcours. Leurs conditions de vie durant leur trajet sont terribles, et elles exigent qu’on les protège."
 Propos recueillis par Martin Lavielle
Martin Lavielle

Martin Lavielle




jeudi 25 mai 2017

Reportage, Médiapart: Au Niger et au Mali, avec les migrants de retour de Libye

Plusieurs dizaines de migrants sont tombés d’une embarcation surchargée en route vers l’Europe, Mercredi 24 mai au large de la Libye
Des gilets de sauvetage sont distribués aux migrants secourus.
Par Andrea De Georgio (texte) et Sara Prestianni (photos)
L'envoi de fonds européens aux pays d'Afrique subsaharienne a pour effet d'accroître le nombre de migrants retournant dans leur pays d'origine. Mais les départs ne se tarissent pas pour autant : sous l'effet du renforcement des contrôles, les exilés empruntent des routes plus dangereuses. Reportage à Niamey et Agadez au Niger, ainsi qu'à Bamako au Mali.



  • Niamey, Agadez (Niger), Bamako (Mali), envoyés spéciaux.-  Depuis quelques mois, au Niger et au Mali, les routes et les histoires des migrants sont en train de changer. Principales étapes de voyage des Africains subsahariens remontant vers la Libye, parfois pour rejoindre l'Europe, ces pays sont désormais traversés en sens inverse. Après l'arrivée des premières subventions européennes du Fonds fiduciaire pour l’Afrique, créé lors du sommet euro-africain de La Valette, en novembre 2015, les politiques migratoires de ces États se sont adaptées aux exigences de l'Union européenne pour arrêter, ou du moins contenir, le flux « de la Méditerranée centrale ».

    Contrairement aux années précédentes, dans les gares routières des compagnies de bus Sonef et Rimbo de Niamey, au Niger, les migrants se cachent des regards des curieux, les dortoirs sont fermés par des grilles et les gardes sont nerveux. Pour rencontrer des “étrangers”, il faut se rendre aux guichets des départs internationaux vers Bamako (au Mali), Dakar (au Sénégal) ou Abidjan (en Côte d'Ivoire), et non plus vers les comptoirs nationaux en direction d'Agadez et d'Arlit, autres étapes migratoires dans le nord du Niger.

    Dans le centre de transit géré par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Agadez, en mars 2017. © Sara Prestianni  
    Dans le centre de transit géré par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Agadez, en mars 2017. © Sara Prestianni
     
    « Personne ne pense plus à atteindre l’Italie d’ici. Nous n’avons plus d'argent. Personne n'a assez d’argent pour aller en Europe ! Et par conséquent, beaucoup d'entre nous décident de rentrer chez eux, mais ne savent pas comment faire », affirme Alfred. Ce jeune ingénieur civil de Gambie, un pays d’où il s’est enfui après avoir cherché en vain du travail pendant plusieurs années. Expulsé de Libye, à la frontière du Niger, il est arrivé en ville depuis trois jours et dort dans la gare Rimbo. « Dans le dortoir, nous sommes une cinquantaine d’hommes et de femmes. Surtout des gens de Gambie, du Mali, du Sénégal, du Liberia et du Nigeria. Nous avons entendu à la radio que le gouvernement allemand donnait de l'argent à plusieurs pays de la région pour aider les migrants à rentrer chez eux, mais ici nous ne voyons rien. Depuis que nous sommes ici, nous n'avons pas eu un seul euro ! On doit compter seulement sur nos propres forces pour rentrer à la maison », observe-t-il.

    Alfred marche toute la journée sous le soleil brûlant de Niamey, accompagné par un compatriote, à la recherche d'aide, d'assistance, d’un travail qui n'existe pas ici, même pour les Nigériens. Nous les rencontrons, les yeux hagards et le ventre noué par des crampes d'estomac, dans une décharge à ciel ouvert d’un marché de légumes bondé du centre, à quelques pas de la cathédrale de la ville. Devant un plat fumant de riz, de viande et de frites, Alfred retrouve un instant le sourire. « Je suis très heureux de vous raconter mon histoire », dit-il.

    Contrairement au “classique” témoignage des migrants, l'enfer que décrit cet homme n'est pas le chemin vers la Libye, mais le retour. « Partir était facile, mais le retour était horrible. Le gouvernement du Niger est le pire de tous. Depuis que je suis parti de Gambie, sur la route de la Libye, je n'avais jamais vécu une situation pareille », affirme-t-il. Ce qu’Alfred a du mal à dire, c'est que, après avoir été arrêté sur un bateau à peine parti d’une plage libyenne vers Lampedusa, en Italie, il a été expulsé vers la frontière du Niger. Dès son entrée dans le pays, des forces de sécurité nigériennes lui ont extorqué tout ce qu'il possédait, soit environ 1 500 euros.

    Des femmes aussi bien que des hommes sont « hébergés » dans ce centre de transit, en attendant de retourner dans leur pays d'origine. © Sara Prestianni  
    Des femmes aussi bien que des hommes sont « hébergés » dans ce centre de transit, en attendant de retourner dans leur pays d'origine. © Sara Prestianni
     
    « Nous étions un groupe de 100 à 150 personnes, les Libyens nous ont remis aux autorités frontalières nigériennes. En Libye, quelqu'un m'a parlé d'une organisation d’Agadez qui aidait les migrants à rentrer chez eux. Mais les militaires qui nous ont laissés en ville ne nous ont pas permis d'aller à l'OIM [l'Organisation internationale pour les migrations, supposée venir en aide aux migrants – ndlr]. Ils nous ont gardés dans le centre, dans le poste de police du premier arrondissement. Ils nous ont donné de la nourriture et de l’eau. On a dû pleurer pour avoir de l'eau. On nous a dit qu'il n'y avait pas d'organisation internationale qui s’occupait des migrants et que nous devions payer notre billet de retour pour Niamey. »

    Sur la route de Niamey, à un millier de kilomètres au sud-ouest d'Agadez, le bus d’Alfred a été arrêté à une trentaine de postes de contrôle où, systématiquement, les migrants ont dû payer pour continuer. Un voyage exténuant qui a causé à Marie, l'épouse d'Alfred, une infection à l’œil. L’idée de partir était la sienne. Elle a mis beaucoup de temps à le convaincre de laisser leurs deux jeunes enfants en Gambie. « Ils s’appellent Jackie et Patience… Ils doivent être patients et attendre notre retour », dit-elle dans un murmure.

    Membre de l'association Alternative espaces citoyens (AEC), dont la mission est de promouvoir l'égalité des droits, Boukar Hassan est convaincu que les dirigeants locaux manipulent la question migratoire dans l'unique but de s'enrichir. « Les réponses de l’Europe ne vont pas au-delà de la répression et appellent les pays africains à faire de même. Mais nos pays n’ont pas les moyens de bloquer les entrées et les sorties des migrants. En tout cas, selon nous, ces politiques ne pourront pas interdire le droit à l’émigration au profit de programmes de soi-disant “développement”. » Quand il fait référence à la répression voulue par l’Europe et mise en œuvre par le Niger, Boukar se réfère en particulier à la situation actuelle d'Agadez, « qui porte atteinte à la liberté de circulation des personnes ».

    « En 2017, pour la première fois, les retours ont été plus nombreux que les allers »

    Depuis son application, à partir de septembre, un décret de mai 2015 visant à lutter contre la traite des êtres humains, salué par l'Europe comme une percée dans la lutte contre la migration irrégulière, est en effet en train de changer le visage d'Agadez, une ville jusqu’alors appelée la « porte du désert » par les voyageurs subsahariens. Cette étape cruciale dans le flux migratoire subsaharien vers l'Europe est en train de se fermer en raison de la criminalisation des passeurs et de la militarisation de la région.

    Selon les autorités locales et les associations comme l’AEC, ce changement a non seulement un impact socio-économique mais risque de fragiliser davantage la situation, déjà critique, des migrants. « L'incertitude d’un passage en toute sécurité, comme autrefois, conduit nombre d'entre eux à renoncer à leur voyage. Aujourd'hui, beaucoup perçoivent qu'Agadez fait office de barrière », affirme Azaoua Mahaman. Ce Nigérien d’Agadez travaille pour l'OIM. Il cite les chiffres du centre de transit que gère l'organisation internationale, situé en dehors de la ville : une moyenne d'environ 30 nouveaux migrants par jour, avec une forte augmentation des rapatriements volontaires pris en charge par l'OIM, soit 1 721 en 2015, 5 089 en 2016 et déjà 373 au cours des deux premiers mois de 2017. Toujours selon ses informations, les principaux pays de retour sont le Sénégal, le Mali, le Cameroun, la Gambie, la Guinée-Conakry et la Guinée-Bissau.

    En exil depuis si longtemps, certains migrants ne savent plus depuis combien de temps ils sont partis ni par où ils sont passés. © Sara Prestianni  
    En exil depuis si longtemps, certains migrants ne savent plus depuis combien de temps ils sont partis ni par où ils sont passés. © Sara Prestianni
     
    Le chef de mission de l'OIM au Niger, Giuseppe Lo Prete, est au courant des changements qui ont lieu dans la région : « Les risques augmentent, les coûts augmentent. Le passage coûte beaucoup plus cher maintenant car les forces de sécurité nigériennes confisquent les véhicules. De toute évidence, en fin de compte, ce sont toujours les migrants qui payent. Même si on vous ramène d’Agadez, comme cela est arrivé à des milliers de personnes, les migrants ne sont pas remboursés, comme dans une agence de voyages : c’est la raison pour laquelle beaucoup restent coincés à Agadez », dit-il.

    Pour faire face à cette situation d'urgence et faciliter le retour des migrants dans leur pays, le Fonds fiduciaire pour l'Afrique a financé l’OIM-Niger, en le dotant de 22 millions d'euros pour la réception et le rapatriement des migrants. En particulier pour la gestion du centre de transit d’Agadez, qui peut accueillir jusqu'à 1 000 personnes. « Nous sommes en train de négocier avec le Fonds fiduciaire un projet d’un montant de 100 millions d'euros pour le Niger et les 13 pays d'origine des migrants », poursuit-il.

    Dans la salle de réunion du nouveau siège de l'OIM à Niamey, Giuseppe Lo Prete illustre la situation à l'aide de statistiques : « En 2016, plus de 300 000 personnes sont allées vers l’Algérie et la Libye, mais en majorité vers cette dernière. 100 000 personnes, en 2016, sont revenues en arrière. Il y a un flux continu dans les deux sens. En janvier 2017, pour la première fois, selon les données recueillies dans nos centres de passage, les retours ont été plus nombreux que les allers : 6 000 personnes sont parties, tandis que 8 000 autres sont revenues. Mais cela ne veut pas dire que le nombre des personnes en transit au Niger vers l’Algérie et la Libye soit en baisse. »

    « En effet, pour les migrants, lorsqu’une route se ferme, dix autres s’ouvrent. Et le Sahara ne manque pas de pistes peu fréquentées. » La version officielle de l’OIM, qui note avec satisfaction la réduction des “candidats à la migration” et l'augmentation importante des rapatriements “volontaires” (affirmation très discutée dans le débat régional), est contestée par les associations de la société civile, tant au Mali qu’au Niger.

    Selon l'OIM, les retours au pays sont désormais plus nombreux que les départs. Mais les statistiques officielles ne prennent pas en compte les nouvelles routes qui s'ouvrent et qui échappent aux radars des autorités. © Sara Prestianni  
    Selon l'OIM, les retours au pays sont désormais plus nombreux que les départs. Mais les statistiques officielles ne prennent pas en compte les nouvelles routes qui s'ouvrent et qui échappent aux radars des autorités. © Sara Prestianni
     
    Boukar Hassan précise la position de l'AEC sur cette question : « Au cours des derniers mois, les données présentées par l'OIM mettent en évidence une réduction significative des migrants passant par la ville d'Agadez, mais non une diminution des arrivées en Libye. » Et de citer le retour de la “bonne vieille route” de Gao, un temps abandonnée en raison de la guerre dans le nord du Mali, et l'avènement de nouvelles étapes dans le vaste désert de l'Aïr (région d'Agadez) et du Ténéré (Bilma et Dirkou).
    Boukar soutient qu’aujourd'hui, les migrants d’Agadez, pour échapper aux contrôles, se cachent dans des “ghettos mobiles” situés à la périphérie de la ville, dans un périmètre de 40 à 50 kilomètres. Ces exilés rejoignent à pied les passeurs et leurs véhicules, qui utilisent des pistes moins repérées, dont certaines traversent des zones minées mal signalées et où l'accès aux points d’eau et de repos est plus compliqué. Qui dit risque accru, dit renchérissement du coût du voyage. Les statistiques sur le nombre de personnes ayant perdu la vie dans le Sahara manquent. Loin de la Méditerranée, ces morts silencieux ne font pas les gros titres des journaux, avalés par le sable du désert qui tuerait plus que la mer.

    Selon une étude demandée par l'AEC à Ibrahim Diallo, journaliste indépendant d'Agadez, après l'application du décret de mai 2015, au moins trois incidents majeurs auraient eu lieu, entraînant le décès de dizaines de personnes dans le nord du Niger.

    « Après avoir vu tant de corps sans vie autour de moi, je me suis levé et me suis mis à marcher »

    « Bamako, Gao, Niamey, Agadez… », « Agadez, Niamey, Gao, Bamako » De retour dans la capitale du Mali, Andy énonce à voix haute les étapes de son voyage. Ce Libérien de 25 ans ne sait plus depuis combien de temps il est parti de chez lui ; il ne sait pas non plus précisément par où il est passé. Sur la carte accrochée au mur, son doigt va d'avant en arrière entre le Liberia, le Mali, le Niger, la Libye, l'Algérie… Son esprit est ailleurs. « Des bandits armés, aux visages couverts de turbans, ont attaqué notre convoi, ils nous ont séquestrés dans une prison dans le désert. Ils ont été certainement informés de notre arrivée par les passeurs. Ce sont eux qui nous ont vendus. Les personnes qui comme moi n'avaient pas d'argent ni de parents à appeler pour payer la rançon devaient travailler comme esclaves. Ils nous ont laissés mourir lentement. Un jour, ils nous ont emmenés dans le désert et abandonnés. Après avoir vu tant de corps sans vie autour de moi, je me suis levé et me suis mis à marcher pendant trois jours et trois nuits dans le désert, sans eau, jusqu'à Gao. Là, j’ai mendié et trouvé assez d'argent pour prendre un bus pour aller à Bamako », raconte-t-il.

    Revenir au pays est vécu comme un échec par la plupart des migrants. © Sara Prestianni 
    Revenir au pays est vécu comme un échec par la plupart des migrants. © Sara Prestianni
     
    Tout ce qu’Andy désire maintenant, à l'instar de tous les jeunes qui comme lui ont « échoué l’aventure », est de rentrer à la maison. Dépouillé de tous ses biens, émacié, fatigué et déçu, ce jeune est conscient que son retour sera considéré par sa famille et son village comme une honte, mais il n'a pas le choix.

    Président de l'Association des Maliens expulsés (AME), Ousman Diarra, un ancien migrant expulsé, comme tous les membres de l'association, est dubitatif sur les effets des financements européens. « Ces fonds n’attaquent pas les véritables racines socio-économiques du problème, estime-t-il. Une grande partie de l'argent sera utilisée pour renforcer la fermeture des frontières, pour l'équipement en passeports biométriques et pour contrôler les voyageurs selon une approche purement sécuritaire. » « Tant qu'il y aura du sous-développement en Afrique, la population continuera à partir », prévient-il. Il ne manque pas de recul puisque voilà plus de deux décennies que l'association existe, observant sur ses compatriotes les conséquences de politiques décidées à Bruxelles avant d'être relayées par les autorités locales.

     Vidéo à 360° dans le centre de transit de l'OIM à Agadez au Niger en mars 2017.
     

    mardi 14 juillet 2015

    Je suis ‪#‎Fotokol‬: Aide aux Femmes et Jeunes Filles Victimes des Violences de Boko Haram


    Je suis ‪#‎Fotokol‬: Projet d'Aide aux Femmes et Jeunes Filles Victimes des Violences de Boko Haram



    Parrainé par l'Association Nous Pas Bouger
    Centre International de Culture Populaire (CICP)
    21 ter, rue Voltaire
    75011 Paris
    Tel. 06 37 92 39 41
    E-mail: associationouspasbouger@yahoo.com

    Problématique:

    Depuis un peu plus de 03 ans, le Bassin du Lac Tchad est le théâtre d'opérations du groupe armé et terroriste dénommé BOKO HARAM, né au Nigéria dans les années 2000. Ses membres mènent dans cette région des campagnes de plus en plus intensives d’attentats, de raids éclairs contre des villes et des villages, et d’occupation de villes importantes dans le Nord-Est du Nigéria; puis depuis peu des opérations kamikazes menées par des femmes ou des jeunes filles instrumentalisées.

    Même si les statistiques disponibles restent peu fiables, à ce jour, le conflit entre BOKO HARAM et les forces de sécurité coalisées des États du Bassins du Lac Tchad auraient fait plus de 20 000 morts et 1 500 000 déplacés.

    Dans un récent rapport fondé sur 377 entretiens, dont quelque 200 témoignages directs, parmi lesquels ceux de 28 femmes et jeunes filles ayant réussi à s'échapper des griffes du groupement terroriste, AMNESTY INTERNATIONAL révèle que, depuis le début de l'année 2014, plus de 2.000 femmes et jeunes filles ont été enlevées pour être emprisonnées, parfois violées, mariées de force, voire contraintes à perpétrer des attaques armées dans leur propre village.

    Alors qu’elles paient un lourd tribut parce que subissant les pires violences basées sur le genre et utilisées comme « arme de guerre », les femmes et les jeunes filles des zones en conflit dans le Bassin du Lac Tchad sont les oubliées des projets et programmes d’aide et d’assistance en situation d’urgence, ces projets et programmes ne prenant pas en compte leurs besoins spécifiques et en violation des Résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies portant sur les femmes, la paix et la sécurité.

    Objectif du projet :

    L’objectif global du projet est de fournir une aide humanitaire d’urgence et une assistance spécifique aux femmes et jeunes filles victimes des exactions et violences du groupe terroriste BOKO HARAM, dans le contexte de conflit armé et post-conflit, notamment une aide à des projets d'autonomisation après un long hébergement dans les camps de réfugiés.

    Zone d’intervention du projet:

    La zone d’intervention du projet est le Bassin du Lac Tchad, une aire géographique qui est constitué des pays riverains du Lac Tchad que sont : le Cameroun, le Niger, le Nigeria et le Tchad, la République Centrafricaine et de la Libye. Le Bassin du Lac Tchad, sans la Libye, est d'une superficie de 967.000 km² et compte une population estimée à 30 millions d’âmes.

    Bénéficiaires du projet :

    Les bénéficiaires du projet sont les femmes et les jeunes filles de la zone de conflit, laquelle comprend : trois régions du Cameroun; deux régions du Niger ; six (États fédérés) du Nigeria; trois régions de la RCA et l'ensemble du territoire du Tchad.

    Partenaires souhaités du projet:

    - Un partenaire privilégié : la France
    - Toutes les Agences Onusiennes
    - Les État du Bassin du Lac Tchad
    -La Commission Européenne
    - La Commision du Bassin du Lac Tchad
    - L’Union Africaine, les Commissions Économiques Sous Régionales et la Commission du Bassin du Lac Tchad
    - L'Agence Française de Développement (AFD)
    - Les OSC

    Durée du Projet:

    La durée du projet ne peut être déterminée. Il est tout simplement souligné que le projet va être conduit pendant le conflit et post-conflit.

    Description du projet:

    Les composantes du projet sont les suivantes :

    - Évaluation de la situation des femmes et de leurs besoins d’aide en situation d’urgence

    - Aide aux femmes et jeunes filles dans le contexte de conflit armé

    - Renforcement des capacités

    - Aide aux femmes et aux jeunes filles dans le contexte post-conflit

    - Automisation progressive des femmes et des jeunes filles par l'apprentissage des métiers, la promotion de l'artisanat local, le commerce équitable, l'assistance dans la production agricole et l'élevage, etc...

    Toutes les initiatives et idées seront bien évidemment toujours les bienvenues!

    Joël Didier Engo
    Président de l'Association Nous Pas Bouger et porteur du projet

    samedi 16 mai 2015

    Immigration en Europe: la Libye inopérante, transfert des camps pour migrants au Niger?

    Par Guilhem Delteil, Radio France Internationale


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    Le ministre français de l'Intérieur Bernard Cazeneuve (g.), et son homologue nigérien Hassoumi Massaoudou, le 14 mai 2015 à Niamey. AFP PHOTO / BOUREIMA HAMA
    La Commission européenne a dévoilé, mercredi 13 mai, sa stratégie migratoire : mieux répartir les réfugiés entre les Etats-membres et renforcer les contrôles de ses frontières maritimes. Mais l’UE veut aussi intervenir en amont sur les routes de l’immigration. Une première initiative a été annoncée, ce vendredi à Niamey par le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, et le président nigérien, Mahamadou Issoufou : des centres pour migrants seront créés au Niger. 

    Le Sahel est traversé par 50 à 60% des migrants qui arrivent en Libye. Le Niger est donc un important pays de transit et l’Union européenne veut atteindre les migrants en route vers la Méditerranée pour renforcer la protection de ceux qui sont éligibles à l’asile, mais aussi pour construire avec les migrants économiques un projet d’insertion professionnelle les incitant à rentrer dans leur pays.

    « Les centres que l’Union européenne se propose de mettre en place dans le cadre d’une démarche conjointe avec le Niger doivent être l’occasion de porter des politiques ambitieuses de développement pour les migrants et pour les Etats ». C’est ce qu’a déclaré Bernard Cazeneuve, le ministre français de l’Intérieur, à Niamey ce vendredi.

    Car c’est là le cœur de la politique migratoire européenne, la très grande majorité des migrants traversant la Méditerranée relèvent de l’immigration économique. Il faut donc, aux yeux des Européens, renforcer l’aide au développement, une démarche qui va dans le bon sens, selon le président nigérien Mahamadou Issouffou : «Les gens quittent les pays pauvres parce que tout simplement, leur situation est intenable et c’est pour cela qu’il faut attaquer le mal à sa racine. Et attaquer le mal à sa racine, c’est envisager comment créer les conditions de développement économique et social des pays d’origine. » Le premier de ces centres devrait ouvrir à Agadez d’ici la fin de l’année.

    Guilhem Delteil, Radio France Internationale (RFI)

    Le mythe de la France généreuse

    Jean QUATREMER (à Bruxelles) et Sylvain MOUILLARD
     
    Libération 19 mai 2015
    DÉCRYPTAGE

    Contrairement à ce que laisse entendre le gouvernement, le taux des demandes d’asile qui reçoivent une issue favorable dans l’Hexagone est plus faible que la moyenne européenne.

    La matière est hautement inflammable, sujette aux raccourcis et analyses biaisées. La prise en charge des demandeurs d’asile, aujourd’hui du ressort de chaque pays membre de l’Union européenne, pourrait faire l’objet d’une politique commune. La France, loin d’être un eldorado pour les migrants en danger dans leur pays, est justement en train de réformer son droit d’asile.

    Que propose la Commission?

    Une partie importante des étrangers qui pénètrent illégalement sur le territoire de l’UE, parfois au risque de leur vie, le fait pour fuir des persécutions ou la guerre et non pour chercher du travail. Ce n’est pas un hasard si le nombre de demandes d’asile a explosé en 2014 avec 626 065 dossiers (+ 45% par rapport à 2013), la situation internationale se dégradant. Or, la charge est actuellement supportée pour l’essentiel par les pays frontaliers de l’Union, la Grèce et l’Italie au premier chef. Bruxelles propose donc de répartir le traitement des demandes d’asile entre les pays européens.

    Ce mécanisme d’urgence, qui sera finalisé mercredi prochain, ne s’appliquera qu’aux étrangers qui «ont manifestement besoin d’une protection internationale». L’exécutif européen va établir une liste de nationalités qui seront réputées être dans ce cas et dont feront sans doute partie les Syriens, les Erythréens, voire les Somaliens. Dans le pays de premier accueil, des représentants de Frontex (l’agence européenne des migrations), d’Europol (agence de coordination policière) et des autorités nationales chargées d’accorder l’asile procéderont à un premier examen des dossiers pour écarter les demandes manifestement infondées. Ensuite, ces personnes seront réparties entre les Vingt-Huit selon une clé basée sur la démographie, la richesse, les efforts précédents, etc. Ainsi, l’Allemagne devra en accueillir 18,42%, la France 14,17%, l’Italie, 11,84%, etc. Soit, en se basant sur les chiffres de 2014, un «surplus» de 26 000 demandeurs d’asile dans l’Hexagone, et de 7 000 régularisés. Ce sont les autorités nationales qui, au final, accorderont ou non le statut de réfugiés. A charge pour elles, aussi, de reconduire à la frontière les déboutés. En outre, la Commission demande aux Etats d’accueillir 20 000 Syriens qui ont déjà obtenu le statut de réfugié et qui se trouvent actuellement dans des pays tiers (Turquie, Jordanie, Liban).

    Pour entrer en vigueur, cette réglementation devra être adoptée par une majorité qualifiée d’Etats, le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark ne participant pas au vote puisqu’ils bénéficient d’un opt-out (une option de retrait) sur la politique d’immigration.

    La France est-elle spécialement généreuse?


    A en croire le gouvernement, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve en tête, la France assumerait plus que sa part dans la prise en charge des migrants, notamment ceux relevant de l’asile. «Sur 28 pays de l’UE, 5 seulement accueillent 75% des demandeurs d’asile», a expliqué lundi le ministre de l’Intérieur. En valeur absolue, il n’a pas tort. L’an passé, la France a enregistré 62 735 demandes d’asile selon Eurostat, ce qui la place au quatrième rang européen derrière l’Allemagne, la Suède et l’Italie.

    Mais alors que l’UE a enregistré une hausse globale des demandes de 44%, la France, elle, a vu le nombre de dossiers déposés diminuer de 5%. Certes, la tendance est à la hausse quasi continue depuis 2007. Mais les besoins de protection sont moins élevés qu’en 1989 (Turquie, Zaïre) ou en 2003 (ex-Yougoslavie, Algérie, Tchétchénie). «On est incapable de reconnaître que l’asile est phénomène éternel, note Jean-François Dubost, juriste à Amnesty International. Les demandes oscillent de manière récurrente entre 45 000 et 65 000 par an.»

    Surtout, quand on rapporte le nombre de requérants à la population du pays d’accueil, on se rend compte que la France est loin d’être «submergée», comme voudrait le faire croire l’extrême droite. En 2014, la France comptait un demandeur pour un millier d’habitants. Très loin de la Suède (8,4 pour 1 000), de la Hongrie (4,3) ou de l’Allemagne (2,5). «Notre pays se targue d’être important sur la scène économique et diplomatique et de défendre l’asile, remarque Eve Shahshahani, responsable du dossier pour l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat). Or, la France n’est pas bonne élève. Elle a été condamnée à près de dix reprises ces dernières années par la Cour européenne des droits de l’homme sur ce dossier.»

    Le taux de protection est à cet égard révélateur. En 2013, 18% des dossiers aboutissaient à une issue positive, quand la moyenne européenne s’élevait à 35%, selon l’Acat. Les choses se sont améliorées en 2014, selon Pascal Brice, le directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). « L’an passé, le taux de protection global était de 28%.» Au crédit de l’Ofpra, la France reçoit peu de demandes d’asile syriennes (3 154 en 2014), alors que l’Allemagne en a enregistré 41 000 et la Suède 31 000. Or, les Syriens bénéficient d’un taux de protection très élevé, plus de 90%. Mécaniquement, ils font donc monter le niveau du taux de protection. Pour Pascal Brice, c’est autant la situation économique, plus favorable en Allemagne ou en Suède, que les communautés implantées là-bas qui expliquent que ces deux pays soient privilégiés par les Syriens. A contrario, il est indéniable que la France se montre très peu généreuse envers les migrants originaires de la Corne de l’Afrique (Erythrée, Soudan), dont les dossiers sont rejetés dans près de 90% des cas.

     Les demandes d'asile en France et en Europe

    Le système d’asile est-il dévoyé ?

    C’est devenu un des leitmotivs de la droite et de l’extrême droite : puisqu’un quart des demandeurs d’asile seulement voient leurs demandes aboutir, c’est que les trois quarts seraient des «fraudeurs», des migrants économiques «déguisés». Un rapport provisoire de la Cour des comptes, qui a fuité dans la presse au mois d’avril, avait accrédité cette thèse : «La demande d’asile est utilisée par certaines personnes comme une nouvelle filière d’immigration, notamment économique.» La Cour des comptes pointait aussi le faible nombre de déboutés quittant effectivement le territoire français (1% selon elle, 10% selon le ministère de l’Intérieur). Cette machine à fabriquer des sans papiers coûterait, selon l’institution de la rue Cambon, 2 milliards d’euros par an.

    Faux, répond le gouvernement, qui chiffre le budget de l’asile à un peu moins de 600 millions. «Cette rhétorique est trompeuse», dénonce Eve Shahshahani, qui estime que les déboutés sont avant tout des personnes «n’ayant pas eu la chance d’être pleinement entendues». Mylène Stambouli, de la Ligue des droits de l’homme, précise : «Une personne dont la famille a été massacrée peut mettre longtemps avant de réussir à faire le récit de son expérience.» Pascal Brice, le directeur de l’Ofpra, balaie lui aussi cette idée d’un droit d’asile dévoyé : «Penser qu’il y aurait un comportement conscient et massif de détournement, c’est une erreur sur la nature de ce droit.» Un coup d’œil aux nationalités les plus présentes parmi les demandeurs d’asile est instructif : les personnes originaires de zones de conflits (République démocratique du Congo, Russie, Syrie) côtoient celles venues du Bangladesh et d’Albanie.

    Comment la droite s’engouffre-t-elle dans le débat?


    Alors que les drames en Méditerranée se succèdent, le Sénat examine depuis quelques semaines un projet de loi sur l’asile destiné à réformer un système «à bout de souffle». Voté en première lecture à l’Assemblée en décembre, il pourrait ressortir profondément durci du Palais du Luxembourg. Les sénateurs UMP ont présenté des amendements visant notamment à réduire les délais de traitement des dossiers (trois mois contre neuf dans le projet initial). Pour Eve Shahshahani, il s’agit d’une «surenchère sécuritaire et démagogue».

    Jean QUATREMER (à Bruxelles) et Sylvain MOUILLARD, Libération